Jazz ou pas Jazz ? Qu’est-ce que le jazz ?

Musique contemporaine ? Jazz ?

Les interrogations se multiplient sur la dénomination de la musique actuelle. La référence au jazz ne suffit plus. La pulsation est souvent toujours présente mais le « swing », autrefois l’élément essentiel très subjectif qui permettait de qualifier jazz les musiques entendues, n’est pas toujours présent. La mémoire fait toujours partie de la panoplie des musicien(ne)s qui se réclament du jazz. Les traces du passé sont étudiées. Les « standards » ont encore leur place même transformés comme les influences des génies de cette musique sans nom, de cette « Great Black Music » comme on dit de nouveau aujourd’hui. Continuer la lecture

Un quartet de jazz à écouter


Une musique contemporaine.

Stéphane Guillaume a longtemps été un saxophoniste prometteur – même s’il joue aussi de la flûte et d’autres instruments. Musicien accompli, ses compositions recelaient un parfum de modernité qu’il n’arrivait pas à transmettre dans son jeu et, surtout, dans ses enregistrements. Un peu trop de modestie peut-être, pas assez d’agressivité sûrement.
Le même sentiment pouvait s’appliquer à ses compagnons, Frédéric Favarel, guitariste et Antoine Banville, batteur. Un manque de confiance en soi sans doute. Un trac difficile à maîtriser.
Dans cet album La Baleine/Gemini Records, du « Stéphane Guillaume quartet » – et le quatrième est un des grands bassistes de jazz en France Marc Buronfosse -, intitulé « Pewter Session », ils arrivent à surmonter leurs angoisses et à construire une musique résolument moderne, une musique qui, à la fois, s’inscrit dans notre temps et le dépasse. Les influences sont visibles. Coltrane, Wayne Shorter, Steve Lacy, une grande partie du jazz modal mais aussi les rythmes afro-cubains servent de balises, d’affluents, d’aliments à ces quatre là pour construire une sorte de synthèse d’une entrée dans la modernité. Ces références s’entendent sans peser sur les musiciens qui s’en servent pour suivre leur propre chemin. Une révolte rentrée, une quiétude inquiète marquent cette musique.
Les ambiances sont diverses pour indiquer la nécessité de creuser tous les styles pour en extraire une partie de la moelle et l’intégrer à un « work in progress », une construction, un mouvement, un processus. Rien n’est acquis, tout doit être questionné.
Un début de quelque chose ? Ce quartet fait, dans tous les cas de figure, la démonstration que le jazz a encore quelque chose à dire, qu’il n’est pas ringard. Que tous les jazz du passé peuvent être sollicités pour dessiner une musique actuelle.
Une réussite. Une musique qu’il faut écouter et entendre.
Nicolas Béniès.
« Pewter Session », Stéphane Guillaume quartet, La Baleine/Gemini Records.

JAZZ et Afrobeat

Une musique du siècle

Tony Allen est batteur et non pas percussionniste. La nuance semble subtile mais elle est d’importance. La batterie est un instrument créé par et pour le jazz. Elle n’existe dans aucune autre musique. Elle la résultante de la fusion de cultures sur le sol américain. Un instrument emblématique du jazz.
Tony Allen s’est fait connaître aux côtés de Fela pour forger l’afrobeat qui s’inspire à la fois des grands orchestres de jazz des années 30-40 – cette période unique où le jazz fut populaire parce que dansant – et de ces rythmes africains qui font, eux aussi, danser. Peut-on en déduire qu’une musique populaire, même si elle est savante, ne peut l’être que si elle fait bouger les corps pour des rapprochements nécessaires que la morale dominante réprouve ? Continuer la lecture

JAZZ. A deux, c’est mieux ?

Un art qui se perd…

kenny_barron_and_dave_holland-couv-585Cet album tient un titre, « Art of Conversation », et il le tient bien. Kenny Barron, pianiste, né à Philadelphie le 9 juin 1943, sait tout du jazz. Dave Holland, britannique de départ devenu totalement jazz, a baladé sa contrebasse dans tous les groupes pour finir par diriger le sien où il a permis la découverte de nouveaux talents. Les réunir ne venait pas tout de suite à l’esprit.
Une bonne idée pourtant à les entendre dialoguer. Un échange, une interaction sans jamais hausser le ton. Les aspérités de la conversation n’apparaissent qu’au bout d’une écoute attentive. Chacun se raconte tout en se gardant d’imposer son histoire. Bud Powell accompagné de Monk, « In Walked Bud », est invoqué par Kenny – Bud fut son voisin -, Kenny Wheeler, trompettiste et compositeur qui nous a récemment quittés, « Waltz for K.W. » par Dave Holland – ils avaient joué ensemble aux côtés de Anthony Braxton pour des albums qui restent, de référence – ou encore Billy Strayhorn, Charlie Parker… musiciens qui font aussi partie de notre mémoire, de notre histoire.
imagesSi cette conversation est aussi affûtée, c’est qu’elle est le résultat d’une tournée effectuée pendant l’année 2012. Contrairement à une tradition récente, cet enregistrement en studio ne précède pas la tournée mais la conclut. Le CD, souvent, sert de carte de visite pour obtenir des engagements alors qu’il devrait être la synthèse des apparitions en public.
Kenny Barron et Dave Holland continue de se produire. En septembre on a pu les entendre à La Villette en septembre et, plus récemment, au New Morning… Ne les rater pas…
C’est aussi, cette première rencontre entre les deux hommes, la renaissance d’un label mythique, « Impulse ! ».
Deux réussites. Retrouver un label disparu qui fut celui de Coltrane – Bob Thiele en fut le producteur – et une conversation qui vous suivra tard dans la nuit autour de ce cognac que ces deux là ont dû se partager…
Nicolas Béniès.
« The Art of Conversation », Kenny Barron/Dave Holland, Impulse distribué par Universal.
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Jazz ou pas jazz ?

Deux voix (es ?)

Elisa Arciniegas Pinilla est à la fois altiste (violon alto) et vocaliste. Son album, « Improvisible » est fait de rencontres, de duos ponctuées de soli qui deviennent une sorte de discussion entre sa voix et son alto. Pas toujours d’accord, pas toujours sur le même registre.
Elle a voulu laisser entrer le présent, le sien et celui de ses invités. Une autre altiste, Mina Fred, Suédoise, un batteur, Sam Dühsler, Suisse, Olga Marulanda hautbois, Colombienne, Jean-René Mourot, pianiste et producteur, Français, Fred Frith, guitariste incomparable, Anglais et elle-même Colombienne pour créer une musique de l’instant qui se structure tout en jouant.
Si j’ai cité les nationalités ce n’est pas pour montrer l’éclectisme de la musicienne, c’est pour insister sur sa volonté d’ouverture vers toutes les cultures. Cette conversation entre instruments et environnements différents ouvre la porte à des échappées non prévues, à des combinaisons étranges.
L’instant est fait de toutes ces histoires, de toutes ces expériences pour en permettre d’autres qui viendront enrichir les suivantes pour éviter la répétition. Une musique en train de se faire, exigeante pour l’auditeur qui doit s’obliger à suivre ce « work in progress » pour le faire vivre.

Totalement à l’opposé, Loïs Le Van a choisi une musique très écrite qui pousse le modal dans ses retranchements en suivant la piste ouverte par Kenny Wheeler en particulier. Une voix bien posée, des compagnons subtils qui savent changer de place pour des compositions ou des arrangements originaux. Le vocaliste a choisi de produire cet album, « The Other Side », l’Autre Côté, pour proposer sa propre conception.
Un groupe composé d’une trompette, Thomas Mayade, d’un mellophone doublé d’un cor, Manu Domergue, d’un piano, Sandrine Marchetti, d’une basse, Leila Renault et d’une batterie, Roland Merlinc sait combiner les sonorités et mettre la voix, les paroles, anglaises, en valeur.
Le tout manque cruellement de relief. La faute à l’enregistrement ? Peut-être. La faute aussi à ce « modal » – que Miles avait inauguré avec « Kind Of Blue » – poussé à son paroxysme obligé de flirter avec le chant grégorien et, quelquefois, l’ennui. Le soliste est obligé de se surpasser à chaque moment pour donner vie à une musique qui, sinon, devient platitude.

Ces deux vocalistes, qui prennent des risques, indiquent deux impasses – mais certaines peuvent être sublimes. La première serait celle d’une improvisation qui donne aux acteurs (actrices ici) un sentiment de puissance créatrice mais peut laisser l’auditeur(e) sur le carreau, loin derrière ou simplement sur le côté et la seconde d’une musique trop élaborée, trop repliée sur elle-même sans possibilité de la transgresser générant le désintérêt.
Le jazz d’aujourd’hui ne se connaît plus. Il n’arrive plus à s’outrepasser. Il tourne autour de son passé glorieux. Il est bon de chercher d’autres voies. D’aller chercher ailleurs s’il y est. Sans oublier la mémoire de cette musique liée à tous les combats pour la liberté, la fraternité et l’égalité. Une musique de révolte !
Nicolas Béniès.
« Improvisible – free improvisations », Elsa Arciniegas Pinilla, Momentanea, www.momentanea.net
« The Other Side », Loïs Le Van, Hevhetia.

JAZZ, nouveautés en retard

Que vivent les rencontres !

« In Between », entre deux, est la reconnaissance de cd13l’altérité, de la nécessité de l’Autre mais aussi d’autres cultures, d’autres traditions. Stéphane Spira est devenu saxophoniste sur le tard. C’est un choix de vie. Le jazz lui sert de boussole. Une boussole qui peut s’affoler et ne plus savoir où est le Nord. Le perdre n’est pas grave. Ni à Paris, ni à New York, deux Villes-Monde que Spira fréquente assidûment. Ancien compagnon musical de Michel Graillier, un grand pianiste qu’il ne faut pas craindre de réécouter (ses enregistrements, lui nous a quittés brutalement), il mène une carrière des deux côtés de l’Atlantique pour abreuver sa musique d’affluents différents, du blues à la bossa nova en passant par la chanson française. Les rencontres sont vitales pour faire vivre le jazz et bousculer des traditions pour éviter qu’elles ne deviennent des contraintes.
Pour cet album, il s’est entouré de deux jeunes musiciens américains qui en promettent, Steve Woods à la contrebasse et Jonathan Blake à la batterie. Des noms à retenir. Et d’un tromboniste américain vivant à Paris, Glenn Ferris, porteur d’une grande partie de la tradition du jazz, de sa mémoire. Chez Glenn, une mémoire vivante qui n’a rien d’un mausolée mais sait surprendre. Continuer la lecture

Des nouveautés en jazz de cette année

Que faire de la tradition ? Ou comment rendre la mémoire vivante.

Mico Nissim est pianiste mais aussi compositeur et enseignant. La tradition, il la connaît, la fréquente tous les jours. Les jeunes gens et filles qui se lancent dans le jazz aujourd’hui doivent l’apprendre. Il faut savoir copier pour se trouver soi-même. Il faut bien choisir ses mentors et viser le plus haut possible. Le jazz s’apprend en écoutant. C’est sa part d’oralité.
Connaître, apprécier le jazz, ses traditions est une nécessité. Le jazz est mémoire et s’en sert pour échapper à la répétition.
Notre vie, comme l’écrivait Borges que cite le pianiste, ressemble à un labyrinthe a posteriori. Les routes se sont enchevêtrées. Nos choix, nos pas dessinent des territoires réels et virtuels dans lesquels nous nous perdons facilement. Se retrouver est difficile, le chemin n’est pas linéaire. C’est une manière de se surprendre, de refuser de « suivre les chemins qui ne mènent pas à Rome » comme le chantait Brassens justement. Continuer la lecture

Le côté du piano jazz.

Enrico Pieranunzi, grand pianiste

Les grands pianistes ne sont pas légions. Combien pourrait-on en citer de vivants ? De ceux qui savent nous faire entrer dans des mondes différents, en nous forçant à un pas de côté ? Peu me viennent spontanément à l’esprit. Keith Jarrett en fut. Et continue… de temps en temps lorsque l’inspiration est au rendez-vous. On connaît ses foucades. Pas toujours infondées.
A force de ne considérer que des « vedettes » – il faut relativiser dans les univers du jazz -, certains passent inaperçus. Non pas que les critiques n’en parlent pas mais leurs louanges donnent l’impression de glisser sur le public. L’eau passe, aucune plume, surtout pas celle du canard, ne la retient. La mémoire s’englue dans les marais de l’immédiat.
Enrico Pieranunzi est de ceux-là. Est-ce parce qu’il est Romain – de Rome – que le public se méfie de sa capacité à plaire ? Je crois plutôt qu’il ne défraie pas suffisamment la chronique. Continuer la lecture

JAZZ & CINEMA

Rencontres de troisième type (plus si affinités…)

D’hier…
Le jazz et le cinéma sont les deux anti-arts majeurs du 20e siècle. Ils ont grandi aux Etats-Unis pour devenir des représentations de l’identité de ce pays, colonie de peuplement qui a toujours eu du mal à oublier les vagues d’immigration successives. Le classement par « races » reste vivant dans ce pays. Il faudrait presque écrire par « communautés ».
Les images du cinéma sont des stéréotypes de la culture américaine. Le cinéma, de ce point de vue, est plus que des images qui bougent. Il recèle en son sein les mythes fondateurs de cette nation. Le cinéma a donné des « visages » aux Américains et il a construit toutes les légendes.
Le jazz, avec sa dimension d’oralité – une partition ne permet pas de se faire une idée juste de la manière de jouer – sert de référence évolutive.
Les rapports entre le jazz et le cinéma ne sont pas un long fleuve tranquille. Ils sont à l’évidence trop proches. Par leur date de naissance mais aussi par les liens qu’ils créent entre œuvre d’art/Culture et marchandise. Ils participent l’un et l’autre directement d’une industrie. Ils sont à la fois création ET marchandise. Ils ont besoin du « retour sur investissement », de la valorisation du capital investi. C’est une grande première dans l’histoire des Arts, tels qu’ils se définissent au moment de la Renaissance. Ils conservent, pour les œuvres d’art, l’aura dont parlait Walter Benjamin. Cette cohabitation n’est pas sans poser des problèmes aux créateurs.
Jazz et cinéma subissent aussi le poids des idées reçues. Le jazz ne pourrait se marier qu’avec les « films noirs » pour parler français, les « séries B » aux Etats-Unis, autrement dit avec cette catégorie de films qui ne sont pas considérés comme des « œuvres », un peu des déchets suivant les modes de pensée de ces années cinquante où la censure est maîtresse des bonnes mœurs. Le jazz, musique de bordel, musique du diable suivant ces « bien-pensants » ne pouvaient illustrer que ces « pulp fictions » cinématographiques.
Cette manière de voir a vécu. Les critiques des années 50 et 60, les futurs cinéastes de la « Nouvelle Vague », ont réhabilité ces films.
Les jazzmen seront sollicités dans ces années 1950 pour donner aux images un sens supplémentaire. Shorty Rogers, trompettiste et arrangeur classé dans la « West Coast », soit du côté de Hollywood, composera même la musique d’un « Tarzan », le « vrai » avec Johnny Weissmuller.
jazz et cinémaLe jazz fait partie du cinéma dans ses premiers temps. Au temps du « muet », « Silent movie » dit-on de l’autre côté de l’Atlantique, les jazzmen accompagnaient l’action, soulignant les situations. « Count » Basie, « Fats » Waller mais aussi Stéphane Grappelli (au piano) ont fait là leurs premières armes s’appropriant un répertoire.
Le cinéma parlant arrive avec un titre prédestiné « Le chanteur de jazz » – « The Jazz Singer » – d’Alan Crosland, sorti en 1927 qui raconte l’accession d’un « Cantor » au statu de vedette de la variété américaine. Al Jolson incarne le rêve américain dans cette bluette qui n’a pas grand chose à voir avec le jazz.
Alain Tercinet, dans ce coffret de 3 CD construits comme trois volumes ayant leur spécificité, « Le jazz à l’écran », passe en revue quelques musiques de jazz et des jazzmen qui se manifestent sur les écrans de 1929 à 1962. Il commence logiquement par « Hallelujah » de King Vidor pour s’arrêter à « The Five Pennies » qui fait se rencontrer Louis Armstrong et Danny Kaye pour un échange assez délirant sur « When The Saints ». Entretemps, il nous aura permis de goûter à Mae West en compagnie de l’orchestre de Duke Ellington – qu’elle a imposé aux producteurs – ou Glenn Miller dans un curieux film, sorti en 1942 (disponible en DVD) « Orchestra Wives » – bizarrement traduit en français par « Ce que femme veut… » alors qu’il s’agit bien des épouses des musiciens de l’orchestre – qui raconte les jalousies de ces femmes obligées de subir le rythme infernal des tournées. Il permet de voir les membres de l’orchestre et de savourer quelques compositions et arrangements qui sortent des succès de l’orchestre. Ceci pour le volume 1. Continuer la lecture

Louis Armstrong volume 13 de l’Intégrale

Louis Armstrong dans la tourmente de 1947.

Un rappel, Louis Armstrong, génie tutélaire du jazz, a fourni à la fois des thèmes de la musique américaine mais a aussi influencé tous les musiciens de jazz. L’écouter est à chaque fois un ravissement. Ce plaisir est redoublé, pour cette « Intégrale Louis Armstrong », par le livret signé par Daniel Nevers. Il donne des indications chronologiques, biographiques et discographiques tout en laissant entrevoir les difficultés d’un historien du jazz qui veut dater le plus exactement possible les performances enregistrées surtout lorsqu’il s’agit d’émissions pour la télévision ou pour la radio. Dater exactement relève de l’impossible et accroît le mystère. Daniel Nevers redouble ainsi la jouissance de l’écoute. Il permet de découvrir ou redécouvrir Louis Armstrong.

C’est sensible dans ce volume 13 qui poursuit la visite de l’année 1947 commencée dans le volume précédent et qui s’arrêtera avec le suivant. Louis – Satchmo pour les intimes que nous sommes -, comme le monde, est à la croisée des chemins. Continuer la lecture