JAZZ, le troisième type ?


Rencontre amicale et jouissive.

Joe Lovano & Dave DouglasApparemment ils sont deux. Un trompettiste, Dave Douglas et un saxophoniste ténor, Joe Lovano. Ils représentent une grande partie du jazz moderne de celui qui ne refuse pas le legs du free jazz, non seulement de Coltrane mais aussi d’Albert Ayler, de Ornette Coleman et de beaucoup d’autres. De ces révolté(e)s qui voyait les transformations démocratiques et sociales à leur porte, midi à 14h. Des utopistes fous capables de transporter des foules de jeunes gens et de jeunes filles vers d’autres planètes plus sûrement que les deux astronautes mettant un pied sur la lune.
Ces deux là en fait sont trois. Pour commencer. Dans l’ombre se détache un grand compositeur de notre temps, Wayne Shorter. Celui notamment du quintet de Miles Davis de 1965 à 1968 composé de Herbie Hancock au piano, Ron Carter à la contrebasse et Tony Williams à la batterie, capable de toutes les audaces et de toutes les transgressions. Un quintet sans suite, sans descendants. Sauf Wayne. Qui sait aussi, comme les deux autres, faire fructifier l’héritage libertaire de ces années 1960. Continuer la lecture

Jazz, Stan Getz, musicien élégant

Stan Getz, de retour du royaume des ombres.
Faiseur de miracles

Stan Getz vol 2, quintessence/frémeauxStan Getz (1927 – 1991) est tombé amoureux du saxophone ténor à l’âge de 13 ans semble-t-il après s’être essayé à d’autres instruments avec qui il a eu des relations éphémères. En même temps, ces fréquentations lui ont permis d’habiller la sonorité du saxophone, un instrument qui se prête à toutes les lèvres, à tous les souffles pour construire une relation interactive avec l’utilisateur.
Stan Getz quintessence du saxophone ténor ? L’une d’elles sans nul doute. Un son qui lui fait mériter son surnom, « The Sound », surnom mérité au-delà de toute considération.
Le volume 1, de cette collection « Quintessence » dirigée par Alain Gerber, retraçait le trajet de Stanley ou Stanislas – deuxième prénom qu’il s’était octroyé vers la fin de sa vie dans une interview à Jazz Magazine, peut-être à juste titre mais tout le monde l’avait appelé Stan… – Getz de ses premiers enregistrements en 1945 avec le futur gratin de la West Coast à commencer par Shorty Rogers et Shelly Manne, musiciens nés du côté de New York à cet enregistrement « live » au Storyville de Boston le 28 octobre 1951. Ce club avait été fondé par George Wein futur organisateur du festival de Newport à l’image des festivals dont le point de départ se trouve en France. « Storyville allait accueillir la plupart des grands musiciens du temps dont Charlie Parker. Wein a eu l’idée de permettre de les enregistrer. Ce fut le rôle des labels indépendants dont « Roost » pour les faces gravées par Stan. Elles restent inouïes encore aujourd’hui. Peut-être, c’est l’hypothèse d’Alain Tercinet, parce que le génie de Getz reste balbutiant, et cette hésitation rend l’invention du saxophoniste, en compagnie du guitariste superbe et l’un des premiers beboppers sur cet instrument, Jimmy Raney et du batteur « Tiny » Kahn qui nous quittera à 28 ans. Al Haig au piano et Teddy Kotick à la basse viennent apporter leur science pour faire de ce moment, un moment d’éternité. Aujourd’hui encore, y risquer une oreille c’est tomber sous le charme. Continuer la lecture

Jazz, Une étrange structure

Une section rythmique ?

Pour les non initié(e)s au jazz – il paraît qu’il en existe encore, j’ai du mal à le croire – une section rythmique sonne bizarrement. Pourquoi nommer « section » ce qui se réduit à un trio ou à un quartet, soit guitare (g)/basse (b)/batterie (dr) – le piano peut remplacer la guitare quelques fois – ou piano/basse/guitare/batterie ? Pour une raison historique pour conserver la mémoire d’un moment du jazz, le temps où les big bands régnaient en maîtres, soit les années 1930, seule période où le jazz était populaire.
Fletcher Henderson – dit « Smack », ancien ingénieur chimiste -, présenté comme le créateur du big band de jazz, avait pensé, dans ses arrangements et ce dés 1924-25 avec l’arrivée de Louis Armstrong dans son orchestre basé à New York (Harlem serait plus juste), l’ensemble de 13 musicien(ne)s comme composé de sous-ensembles qui devaient réagir les uns par rapport aux autres pour faire vivre les Questions/Réponses (Call/Response) hérités de la tradition du gospel et du blues. Il a donc construit les sections : Trompettes (3 en général conduit par le leader du sous-ensemble, un premier trompette), Trombones (1 ou 2), saxes (2 altos ou clarinette, 2 ténors, 1 baryton) et, par extension et par analogie la section rythmique. Une construction qui tient du concept, d’une sorte de philosophie du grand orchestre et de ses déterminations. Une dénomination qui vient de loin et laisse des traces. Aujourd’hui, tout trio ou quartet qui accompagne chanteurs, chanteuses, musiciens accède au statut de section rythmique… Continuer la lecture

Jazz. Découverte.

Une nouvelle vocaliste : Indra Rios Moore.

Indra, heartlandC’est toujours une bonne nouvelle une vocaliste qui veut, à son tour, marquer le paysage. C’est le cas avec Indra – un nom qui signifie, paraît-il, guerrier venu du ciel dans la mythologie hindoue -, fille du bassiste Donald Moore,1résidant au Danemark. Une sorte de trait d’union entre les continents. Une carte de visite.
Indra a décidé de se servir de toute les traditions, de toutes les cultures, du gospel, du blues et du jazz et d’autres pour tenter de se frayer une route dans ce monde encombré par ses passés recomposés comme autant de conformismes et de dogmes. La marchandise exerce ses effets, reproduire à l’identique ce qui a déjà été fait. Pour les hommes de marketing, c’est une sûreté.
Indra possède une touche de toutes ces grandes musiciennes capables d’émouvoir, de transformer des vies, de donner ce goût formidable – terrifiant et étonnant – de l’amour fou, absolu dans des mondes qui ne manque tant. C’est le drame de Billie Holiday, au-delà de sa biographie. Trop d’amour tue le monde qui se venge par ses flics et sa répression. Une femme libre, pensez donc… Continuer la lecture

Nouveautés jazz, à ne pas manquer

Transmettre pour faire fructifier l’héritage.

something close to something, JaumeUn album qui se titre « Something close to Something », quelque chose prés de quelque chose, se veut clin d’œil. Les notes de pochette lèvent un coin du mystère. En 1991, André Jaume, saxophoniste français et créateur du label CELP, avait produit un album intitulé « Something » avec Bill Stewart à la batterie, Anthony Cox à la contrebasse, Clyde Criner au piano et le très sous estimé Joe McPhee, saxo soprano et trombone à pistons. Un album joyeux, joyeusement classé dans le « free jazz » faute d’autre case. Continuer la lecture

Nouveautés Jazz

Dessiner d’autres mondes.

Utopia Leïla OlivesiLeila Olivesi, pianiste, compositeure et, un peu, chanteuse a voulu, pour cet album « Utopia », rendre hommage à Cyrano de Bergerac. Pas celui de la tirade du nez – « un pic, que dis-je un pic, une péninsule » et « les trois lettres du mot sot » – mais l’écrivain de cette science-fiction avant la lettre des Etats de l’empire du soleil et de ceux de l’empire de la lune, publiés après sa mort en 1655.
Reprendre à son compte ces mondes d’ailleurs, ces utopies – celle de Thomas More était passée par-là un siècle plus tôt – c’est faire preuve d’un sens du futur paradoxal. Elles ont beaucoup reculé ces temps-ci sous les coups de butoir du libéralisme qui fait du marché – donc de la marchandise, cette bête qui se reproduit à l’identique – le nec plus ultra de toute vision du monde. Cyrano apparaît comme un contemporain critique d’un monde qui ne sait plus où il va mais a décidé, contre toute mesure, d’y aller et vite. Peut-on représenter un gouffre ? Continuer la lecture

Des nouvelles du petit label

Facettes de Pierre Millet.

Pierre Millet, pour ceux et celles qui l’ignoraient encore, est trompettiste, cornettiste, bugliste mais aussi amateur de jouets auxquels il ne sait pas résister à partir du moment où ils sont créateurs de sons, tout en sachant se servir, à bon et à mauvais escient, de platines vinyle pour agrémenter ses compositions en jouant des références troubles et troublées.
ana_kap_450L’an dernier, à cette même époque – je ne l’ai pas chroniqué pour une raison indéterminée, le CD est resté enfermé sous d’autres – il sortait un album « Ana Kap », en trio. Un drôle de trio, un de ceux qui ne fait pas penser à un trio. Son cornet s’associait à un violon, Manuel Decocq et à un accordéon, Jean-Michel Trotoux pour une musique dont les racines se trouvent du côté de l’expressionnisme allemand de ces années 1920, de Hans Eisler plus que Kurt Weil. Une musique qui permet de se retrouver dans un de ces cafés à Vienne pour croiser Freud ou Stefan Zweig écrivant « Le chef d’orchestre en l’honneur de Gustav Mahler – son ombre flotte aussi sur cette musique – ou d’autres, fantômes d’une culture en train de sombrer. Continuer la lecture

Nouveautés Jazz

Un retour aux sources ?

saxman« Saxman » est, comme son nom l’indique, un saxophoniste ténor venu de la Côte Ouest, entre San Francisco et Los Angeles. En France, il a réalisé un album associé à un trio français, Guillaume Souriau, contrebasse, Émile Biayenda, batterie, Didier Fréboeuf, piano, un trio qui fonctionne remarquablement bien. Il a même tendance à vivre comme une entité face à l’autre entité, le saxophoniste ténor. Pas toujours sur la même longueur d’ondes, pas le même imaginaire je suppose.
Saxman a voulu rendre hommage aux musiques de ces films considérés comme de série B (à l’époque de leur sortie dans ces lointaines années 40 pour les États-Unis), ces films « noirs » comme on dit en français, ces films réhabilités par la nouvelle critique de cinéma française.Dans cette perspective, le roman vrai de la vie de Dexter Gordon semble servir de toile de fond. Le phrasé de Dex – le petit nom de Gordon et son inévitable « Aimez-vous le basket ball ? » – influence fortement le Saxman en question.
Sur scène, la musique se trouve illustrée par des extraits de ces films que mes musiciens évoquent. Les compositions sont mises en situation. Le disque, l’enregistrement en studio souffre de cette absence de supports. Continuer la lecture

Jazz et piano en quatuor (2)

De la lecture à la musique.

Sébastien LovitotComment faire du jazz lorsque la malchance d’être un fil de prof de philo s’abat sur vous ? Vous n’êtes pas responsable. Et pourtant… Vous vous sentez sans doute redevable de ces morceaux de culture ingurgités tout au long de votre jeune vie ? Comment faire cohabiter cette référence mémorielle avec le jazz ? Entretemps, vous êtes devenu pianiste de jazz. Il vous faut vous libérer de tout ce fatras. Par la musique ? Une bonne idée qui permet de justifier des compositions au climat différent. Errer dans le château de Kafka où les portes mystérieuses s’ouvrent pour des labyrinthes de vies possibles, croiser Erri de Luca, Marguerite Yourcenar – un curieux rêve d’Hadrien pour approcher une forme musicale dont il ne reste pas grand chose, comme un fantôme qui viendrait envahir des nuits trop froides, trop dénuées d’humanité -, James Baldwin et son Harlem qu’il dessinait de paris et terminer par une évocation de Jimi Hendrix qui sut marquer d’une empreinte indélébile la musique tout entière pour s’en aller, seul, sans cette fraternité appelée de ses vœux. Pour cette boîte à musique, « Music Boox, volume 2 », Sébastien Lovato, pianiste et compositeur, s’est inspiré de tous ces créateurs de sons, utilisant les mots pour faire surgir d’autres significations – Marguerite Yourcenar a voulu rendre hommage au gospel dans un essai insensé de traduction – pour créer un environnement musical épars, éclaté comme toutes les disciplines artistiques de ce 21e siècle qui ne sait pas (encore ?) définir son style, son identité. Il est à la fois très prés du jazz – ses influences s’entendent à commencer par celle de Herbie Hancock et de McCoy Tyner et par-là même celle de Coltrane – et très éloigné pour aller vers la musique contemporaine. Une mention à « Ritournelle » sans doute inspirée par la fille du compositeur qui pourrait servir de berceuse aux enfants du temps. Continuer la lecture

Jazz et piano

Un quatuor romantique

Michel Reiss quartetMichel Reiss est pianiste et luxembourgeois. Y-a-t-il un lien entre son jeu de piano, ses compositions et le fait d’être né dans un paradis fiscal ? A priori non. Même s’il a suivi les cours du Conservatoire de la Ville du Luxembourg pour le côté classique – qu’il a conservé. Il s’est exilé pour étudier à la fois au Berklee College of Music et au New England Conservatory of Music où officiait, il a peu encore, Ran Blake, un des grands pianistes de notre temps. Tous les deux sont situés à Boston, une des grandes villes du jazz d’aujourd’hui qui fait concurrence aux conservatoires new-yorkais (voir le film « Whiplash » pour avoir une idée de cette concurrence). Un apprentissage qui explique que sa manière de pratiquer le piano le rapproche de beaucoup d’autres pianistes de ce temps.
Pour faire vivre ses compositions, il a constitué un quartet pour cet album « Capturing this moment ». Robert Landfermann, contrebasse, Jonas Burgwinkel lui donnent l’assise rythmique nécessaire pour capter le moment et le saxophoniste (soprano et ténor)/clarinettiste Stefan Karl Schmidt vient lui donner la réplique pour une sorte de contre discours qui enveloppe le présent pour faire surgir des mélodies oubliées des mémoires ici rassemblées.
Un quartet qui fonctionne pour une musique romantique qui fait penser aux compositeurs du 19e revus et revisités par le jazz, cette musique du 20e siècle. Peut-être un chemin pour régénérer la créativité… Mais l’absence du swing, de la pulsation du jazz, de l’énergie rend cette musique quelque fois un peu trop nostalgique, un peu trop mièvre…
Ces critiques ne doivent pas éviter d’entendre ce quartet qui tente, qui essaie… C’est un essentiel qui oblige à ouvrir grandes ses oreilles mais son cœur, son esprit pour ne pas rater des découvertes nécessaires pour ouvrir grand le champ des possibles.
Nicolas Béniès.
« Capturing this moment », Michel Reiss quartet, Double Moon Records distribué par Socadisc.