Conversations.
D’un côté, « The Clarinet trio », Jürgen Kupke, clarinette, Michael Thieke, clarinette alto, Gebhard Ullmann, clarinette basse et de l’autre « Le trio de clarinettes », Armand Angster, contrabass clarinet, Sylvain Kassap et Jean-Marc Foltz, clarinettes et clarinette basse pour une rencontre pacifique et polémique sur l’art de la clarinette. Tout y passe. Les cris, la joie, la révolte, la discussion… pour se mettre d’accord sur des itinéraires divergents.
Les deux trios montrent ce qu’ils doivent à Ornette Coleman et à son double quartet sur l’album « Free Jazz » qui, passé la première écoute, démontre la capacité des participants – à commencer par Eric Dolphy à la clarinette basse – à créer des questions et des réponses pour envisager d’autres formes musicales. Continuer la lecture
Archives de catégorie : Jazz
Autour de quelques nouveautés en JAZZ (1)
Plaisir de jouer.
Sophie Alour a commencé par étudier la clarinette pour se retrouver dans ce dernier opus – « Shaker » et ce titre correspond bien au contenu de l’album – au saxophone soprano et avoir appris le saxophone en autodidacte. Elle a voulu mélanger en agitant quelques-une de ses compositions passées comme s’il lui fallait faire le point. A son âge cette sorte d’autobiographie ne peut s’effectuer que sur le ton – le son – de la plaisanterie comme l’indique son premier titre « Joke ». Tous les ingrédients d’un bon cocktail sont présents. L’orgue Hammond que Frédéric Nardin ne craint pas de faire sonner comme une Eglise tordue par le rire de l’excès et par l’absence de résistance à la grandiloquence. Curieux instrument que celui-là qui, depuis Jimmy Smith, ne cesse de hanter un jazz près de ses origines gospelliennes. Certaines des compositions de Sophie reprises ici ont été enregistrées par Rhoda Scott, une manière de rendre hommage à cette musicienne un peu trop oubliée. Continuer la lecture
Un travail de mémoire.
« Swing », guitare électrique, « Soul »
Le travail de mémoire est toujours renouvelé. Chaque nouvelle pierre vient restructurer l’édifice. Travail nécessaire qui permet de lutter contre les clichés, les idées toutes faites. Les souvenirs sont menteurs. Ils recèlent une part d’émotions qui les rend suspects. Pour chacun(e) d’entre-nous ils revêtent une importance liée à nos sensations. Ils représentent la part d’impalpable de nos expériences. Ils nous construisent mais nous empêcher de les confronter à la réalité historique pour les mettre en perspective, leur donner du sens.
Ce travail de mémoire va de pair avec une appropriation du patrimoine. Le jazz apprend à se servir de cette mémoire pour construire un futur. Connaître le passé, les traditions pour les bousculer tel le sens d’une entrée dans la modernité. Les tenants du post modernisme prétendent rompre avec le passé sans analyse de ce passé, sans en tirer le bilan, sans en appréhender la force, la présence. C’est une erreur mortelle. Les êtres humains font leur propre histoire dans des conditions qu’ils n’ont pas librement déterminées. Continuer la lecture
Jazz, Billy Hart Quartet
Croisements…
Billy Hart, batteur, a participé à une multitude d’aventures à commencer par celle de « Quest », ce quartet qui a marqué les années 1970 avec comme chefs de file Dave Liebman, saxophone soprano, et Richie Beirach au piano.
Né le 29 novembre 1940, il a décidé de s’entourer de musiciens de plusieurs générations. Mark Turner, saxophone ténor, né le 10 novembre 1964, porteur de l’héritage de l’école de Lennie Tristano, Ethan Iverson – le pianiste du groupe qui a défrayé la chronique au début de ce siècle, « Bad Plus » – né le 11 février 1973 et le contrebassiste Ben Street né aussi dans ces années 1970 et qui a déjà une discographie importante, notamment avec le guitariste Kurt Rosenwinkel. Ce croisement de plusieurs générations, de plusieurs styles, de plusieurs personnalités construit un quartet qui arrive à exister comme une entité. Pour une musique comme apaisée, apparemment, pour cacher des remous puissants à l’œuvre dans des compositions ouvertes qui laissent à chaque participant exprimer sa propre création. Continuer la lecture
Une époque et un label, « Swing »
Une mémoire du jazz
1937 est une année exceptionnelle en France et à Paris. L’Exposition Universelle s’est installée. Le clou est constitué par le face-à-face brutal, frontal entre les Pavillons de l’Allemagne nazie et celui de l’URSS. Ils rivalisent de mauvais goût, de pesanteurs et de boursouflures à la place de la grandeur.
Cette Exposition attire, du côté du Pavillon des Etats-Unis – Franklin Delano Roosevelt mène une politique de relance économique dans la crise dite de 1929 -, c’est le jazz qui domine. Les musiciens de jazz débarquent. Ce n’est pas la première fois, ça ne sera pas la dernière.
Un tromboniste majeur, Dicky Wells, est présent avec son orchestre. Les musiciens ont pris leurs quartiers au « Boudon », brasserie du côté de Pigalle.
Charles Delaunay, secrétaire général du Hot Club de France, association créée au début des années 1930 pour promouvoir le jazz, décide, avec l’aide de Hughes Panassié, Président de ce même Hot Club, de créer un label uniquement consacré au jazz. C’est une grande première. Comme l’a été, une grande première, la naissance de la revue « Jazz Hot », première revue française sur le jazz. On y retrouve les mêmes. Continuer la lecture
DVD La leçon de jazz
Un original décortiqué
Antoine Hervé nous propose, en un format inédit – un CD d’un
concert + le DVD de sa leçon – sa 8e leçon consacrée au Griot du
Be-Bop, Thelonious Monk. Cette édition limitée est nécessaire. Monk fait partie des compositeurs essentiels, de jazz, du XXe siècle. Il a influencé la plupart des compositeurs contemporains. Ce coffret permet, avec l’aide du livret de Franck Bergerot, de lui donner toute sa place.
Antoine Hervé, dans le même mouvement, nous fait voyager dans un espace-temps spécifique.
Pas seulement celui de Monk, le sien aussi fait d’approximations sur la vie de Monk, de détails qui n’en sont pas, d’inventions. Il se situe dans le droit fil de la critique de jazz instituée par Hughes Panassié et Boris Vian. Il en oublie la Ville, New York. Mais ces inexactitudes lui donnent l’occasion de développer un point de technique. Personne ne lui demande d’être un historien du jazz. C’est une leçon de piano pas d’Histoire. On peut le regretter. Regretter aussi qu’il n’y ait pas un partage des rôles. Un historien et Antoine Hervé. mais les égos souffriraient… ■ N. B.
• La leçon de jazz, DVD + CD, Thelonious
Monk, RV Productions
La Norvège chez ECM
Du côté de chez ECM, un pianiste et un bassiste enregistré à Oslo.
La Norvège fait partie de ces pays qui font peu parler d’eux. C’est une erreur le jazz – ou une musique propre qui a ses racines dans le jazz – y connaît un développement spécifique. Depuis Garbarek, il – ou elle – s’alimente des chansons
traditionnelles, comme pour cet album signé par le pianiste Tord Gustavsen, « Extended Circle », « Eg Veit I Himmerik EI Borg », je sais que dans le ciel il y a un château. Une réussite qui sait mêler toutes les références, du gospel à John Coltrane. Le saxophoniste de ce quartet, Tore Brunborg, est à suivre. Il nous réservera de grandes surprises. Un quartet soudé – Mats Eilertsen à la contrebasse et Jarle Vesperad à la batterie, partenaire de longue date du pianiste complètent la formation – pour des compositions signées ou arrangées par le pianiste. Une musique qui semble issu des brumes de ce pays mais qui sait parler de nos angoisses et de nos émotions.
Pourquoi cette empathie est-elle en partie absente du trio réuni par le contrebassiste Arild Andersen pour « Mira » ? Difficile à dire. Il manque le presque rien. Leur album précédent, enregistré en public, « Live at Belleville » (ECM), était une petite réussite. Le studio, peut-être, ne leur réussit pas. Non pas que Tommy Smith, saxophoniste et flûte Shakuhachi ou Paolo Vinaccia, batteur ou même le contrebassiste ne fasse pas preuve à la fois de virtuosité et de conviction, d’émotion et de froideur mais ils nous avaient introduit, dans l’album précédent, dans un monde tellement habité, original que celui là à un air de contrées souvent visitées. Il reste un trio qui sait s’écouter et faire tourner les idées.
Nicolas Béniès.
« Extended Circle », Tord Gustavsen Quartet ; « Mira », Arild Andersen, Paolo Vinaccia, Tommy Smith, ECM/Concord.
L’art du trio jazz
Un trio.
L’art du trio est sans conteste difficile. Comment résoudre la quadrature d’un cercle lorsqu’il s’agit d’un triangle, même si le cercle est le résultat de plusieurs triangles. On tient, peut-être, là le début de la solution. Disons qu’il s’agit de faire tourner la musique, de s’écouter pour reprendre le vol une idée, un thème et créer un univers qui, pour être commun, n’en sera pas moins marqué par chaque individualité. Pour réaliser ce tour de force, il faut une empathie entre chaque musicien et une connaissance – sinon une reconnaissance – de l’Autre, ici des deux autres.
Dix ans de connivence, dix ans de travail en commun font de ce trio ETE, pour Andy Emler, piano, Claude Tchamitchian, contrebasse et Eric Echampard, batterie, un des grandes réussites actuelles. « Sad and Beautiful », leur troisième album, fait référence à Thelonious Monk et à sa composition « Ugly Beauty », une beauté laide ou une laide beauté, un oxymore qui pourrait s’appliquer au jazz tout entier. L’opposition laideur/beauté n’a rien d’évident. Une fausse note peut susciter plus d’émotion que la note juste et la note bleue est une sorte de fusion entre mineur et majeur, entre sale et belle.
Et ces trois là rajoute un grain de ce sel amer et de la terre pour une création qui ne se refuse rien, aucune référence du jazz ou hors du jazz, dans la musique minimaliste, dans le rock ou même dans la musique contemporaine. Une sorte de déambulation dans notre temps, un temps étrange qui mêle, entremêle tous les héritages. Sale et belle ? Une manière de se moquer des frontières. Il reste l’essentiel : la musique.
Nicolas Béniès.
« Sad and Beautiful », Emler, Tchamitchian, Echampard, Label La Buissonne, distribué par Harmonia Mundi.
Un hommage au présent
Une musique joyeuse et sincère.
Illinois Jacquet ? You know ? Un saxophoniste ténor né dans une famille qui ne parlait que français dans cet Illinois qui a Chicago pour capitale et qu’il faut prononcer à la française. Un musicien qui a oscillé entre « swing » et « bebop » et a participé à la première de ces JATP, Jazz at The Philharmonic que Norman Granz organise dés le milieu de l’année 1944, une manière sans doute de fêter le débarquement sur les côtes normandes.
Deux raisons – sans compter les mondes d’Illinois Jacquet – qui ont pu pousser le guitariste – et banjoïste/chanteur avec d’autres groupes dont « La planche à laver » – Armel Amiot à rendre hommage, avec ce « Flying Home », à Illinois Jacquet. Flying Home est la première heure de gloire du jeune saxophoniste qui, en 1942, se trouve dans les rangs du grand orchestre de Lionel Hampton. Son improvisation est tellement impressionnante qu’elle deviendra partie prenante de toutes les interprétations qui suivront. Même lui sera obligé de se copier… De fait, il était devenu le co-compositeur du thème…
Pour l’album Big Blue – le label de Jean-Michel Proust – le guitariste s’est entouré de Jean-Michel Proust lui-même au saxophone ténor qui se situe dans la tradition initiée par Illinois, de Oscar Marchioni à l’orgue, François Laudet à la batterie et, pour certains thèmes, de Sydney Haddad aux percussions pour à la fois faire référence à l’univers du saxophoniste ténor mais aussi pour construire une musique d’aujourd’hui. Le quartet a d’ailleurs pris le nom de « Flying Home »…
Toutes les musiques, à partir du moment elles ont cette dose de naïveté et de générosité, interviennent dans notre monde.
Armel Amiot qui a commencé comme guitariste de rock et de blues, s’est tourné vers le jazz sans oublier ses premières influences. Son style de guitare fait penser à Charlie Christian, Tiny Grimes, le premier Grant Green et évoque aussi ces guitaristes anglais adeptes de la rencontre guitare/orgue… Un album qui devrait connaître une gloire logique… N’hésitez pas.
Nicolas Béniès.
« Flying Home. A tribute to Illinois Jacquet », Big Blue Records, www.flyinghome.fr
Le jazz Outre Rhin
Une rencontre Allemagne/Suède, deux partout.
Un quartet se décompose de plusieurs manières. Un trio + 1, 2+2 ? Le tout soit être égal à 1, si l’entité se construit. Il faut pouvoir donner la parole à l’ensemble et seules les compositions comme l’écoute réciproque peuvent le permettre.
Ici, pour ces contes venant du Sud, « Tales from the south », Alex Schlosser, trompettiste et bugliste réalise son premier album. Il se fait accompagner par le trio Olaf Polziehn, piano qui se souvient de tous les pianistes et fait preuve d’une énergie vitale qui renverse toutes les barrières, Martin Sjöstedt, contrebasse et Daniel Fredriksson, batterie qui font preuve d’une très belle complémentarité et offre le soubassement dont trompettiste et pianiste ont besoin. Pour certaines de ses compostions – la totalité des 11 plages à l’exception d’un traditionnel et d’une composition d’Ellington, « portrait de Louis Armstrong », sont de sa plume – c’est un trio mettant en valeur la sonorité du trompettiste, pour d’autres un subtil mélange de mise en évidence de chacune des individualités et pour d’autres encore la naissance d’un quartet.
Le leader a voulu multiplié les expériences. Ce mélange de deux musiciens allemands, lui né en 1976 et le pianiste Olaf Polziehn, et de deux musiciens suédois pour un mélange encore plus étrange entre toutes les musiques du jazz, jazz dit traditionnel y compris (un rag fait la démonstration d’une adaptation moderne de cette forme musicale qui remonté à la fin du 19e siècle) comme la musique contemporaine, du free jazz inclus. Un son de trompette qui fait penser à la fois à Louis Armstrong et Don Cherry – sonorités pas si éloignées qu’il le semble à première vue.
Il faut entendre ces musiciens même si, pour ce premier opus, il a voulu trop en dire. Chaque plage quasiment est une atmosphère particulière. Comme si le choix n’était pas possible. Il ne veut rien renier, à juste raison. Il a commencé par le Jazz traditionnel et il en garde quelque chose. Il évoque même « Cootie » Williams, un des grands trompettistes de l’orchestre de Duke Ellington. Une sorte d’histoire en raccourci de la trompette. Le pianiste sait évoquer les grands pianistes comme Wynton Kelly… De drôles de contes qui savent nous parler…
Ils font aussi la preuve de la vitalité du jazz outre Rhin, en poussant jusqu’à la Suède. Une manière de faire l’Europe en s’interrogeant sur le lieu de ce Sud dont parle le titre de cet album ? Et s’il s’agissait justement de réunir les pays du Nord et du Sud de l’Europe ? Comme de réunir tous les jazz ?
Nicolas Béniès.
« « Tales from the South », Axel Schlosser, Double Moon Records, distribué par DistrArt.