Billie Holiday est née le 7 avril 1915. 100 ans après, le génie est toujours là.

A la recherche de l’amour perdu

Billie HolidayBillie Holiday – son « vrai » nom, Fagan semble-t-il, n’a guère d’importance – s’est créée comme la vocaliste d’un siècle qui en compta de très grandes, dans le jazz. Inutile de les citer, elles restent dans nos têtes comme autant d’envols d’oiseaux magnifiques d’un jardin oublié. Billie, avec sa voix de tête, enrhumée – comme le son du saxophone ténor de Lester Young – fait penser à une corne de brume qui résonnerait pour nous prévenir des écueils qui nous attendent, de ces rochers invisibles à l’œil nu qui peuvent provoquer le naufrage. Une manière de découper les mots pour en extraire la musique et une signification nouvelle, une façon de transformer subtilement la musique pour la faire accoucher des mots qu’elle contient, le tout pour faire entrer l’auditeur(e) dans un monde étrange où rien n’est à sa place, où tout est structuré autour de cette voix qui sait murmurer des vérités éternelles, qui cherche désespérément, à travers le poids des mots, l’amour, celui d’une petite fille pour son père, pour celui qui lui dit de faire et de ne pas faire, qui permet de dessiner les contours du monde réel. Elle recherchera le confort de cet homme trop tôt disparu. Elle sera, et elle le racontera sur tous les tons, du fait de cette absence, une gosse de cette rue qui ne pardonne rien.
Elle saura, comme personne, creuser les émotions en tragédienne accomplie, tout en maniant l’ironie et l’humour sans esprit de sérieux tout en prenant au sérieux la seule chose qui compte, la musique. Continuer la lecture →

Jazz et piano en quatuor (2)

De la lecture à la musique.

Sébastien LovitotComment faire du jazz lorsque la malchance d’être un fil de prof de philo s’abat sur vous ? Vous n’êtes pas responsable. Et pourtant… Vous vous sentez sans doute redevable de ces morceaux de culture ingurgités tout au long de votre jeune vie ? Comment faire cohabiter cette référence mémorielle avec le jazz ? Entretemps, vous êtes devenu pianiste de jazz. Il vous faut vous libérer de tout ce fatras. Par la musique ? Une bonne idée qui permet de justifier des compositions au climat différent. Errer dans le château de Kafka où les portes mystérieuses s’ouvrent pour des labyrinthes de vies possibles, croiser Erri de Luca, Marguerite Yourcenar – un curieux rêve d’Hadrien pour approcher une forme musicale dont il ne reste pas grand chose, comme un fantôme qui viendrait envahir des nuits trop froides, trop dénuées d’humanité -, James Baldwin et son Harlem qu’il dessinait de paris et terminer par une évocation de Jimi Hendrix qui sut marquer d’une empreinte indélébile la musique tout entière pour s’en aller, seul, sans cette fraternité appelée de ses vœux. Pour cette boîte à musique, « Music Boox, volume 2 », Sébastien Lovato, pianiste et compositeur, s’est inspiré de tous ces créateurs de sons, utilisant les mots pour faire surgir d’autres significations – Marguerite Yourcenar a voulu rendre hommage au gospel dans un essai insensé de traduction – pour créer un environnement musical épars, éclaté comme toutes les disciplines artistiques de ce 21e siècle qui ne sait pas (encore ?) définir son style, son identité. Il est à la fois très prés du jazz – ses influences s’entendent à commencer par celle de Herbie Hancock et de McCoy Tyner et par-là même celle de Coltrane – et très éloigné pour aller vers la musique contemporaine. Une mention à « Ritournelle » sans doute inspirée par la fille du compositeur qui pourrait servir de berceuse aux enfants du temps. Continuer la lecture →

Jazz et piano

Un quatuor romantique

Michel Reiss quartetMichel Reiss est pianiste et luxembourgeois. Y-a-t-il un lien entre son jeu de piano, ses compositions et le fait d’être né dans un paradis fiscal ? A priori non. Même s’il a suivi les cours du Conservatoire de la Ville du Luxembourg pour le côté classique – qu’il a conservé. Il s’est exilé pour étudier à la fois au Berklee College of Music et au New England Conservatory of Music où officiait, il a peu encore, Ran Blake, un des grands pianistes de notre temps. Tous les deux sont situés à Boston, une des grandes villes du jazz d’aujourd’hui qui fait concurrence aux conservatoires new-yorkais (voir le film « Whiplash » pour avoir une idée de cette concurrence). Un apprentissage qui explique que sa manière de pratiquer le piano le rapproche de beaucoup d’autres pianistes de ce temps.
Pour faire vivre ses compositions, il a constitué un quartet pour cet album « Capturing this moment ». Robert Landfermann, contrebasse, Jonas Burgwinkel lui donnent l’assise rythmique nécessaire pour capter le moment et le saxophoniste (soprano et ténor)/clarinettiste Stefan Karl Schmidt vient lui donner la réplique pour une sorte de contre discours qui enveloppe le présent pour faire surgir des mélodies oubliées des mémoires ici rassemblées.
Un quartet qui fonctionne pour une musique romantique qui fait penser aux compositeurs du 19e revus et revisités par le jazz, cette musique du 20e siècle. Peut-être un chemin pour régénérer la créativité… Mais l’absence du swing, de la pulsation du jazz, de l’énergie rend cette musique quelque fois un peu trop nostalgique, un peu trop mièvre…
Ces critiques ne doivent pas éviter d’entendre ce quartet qui tente, qui essaie… C’est un essentiel qui oblige à ouvrir grandes ses oreilles mais son cœur, son esprit pour ne pas rater des découvertes nécessaires pour ouvrir grand le champ des possibles.
Nicolas Béniès.
« Capturing this moment », Michel Reiss quartet, Double Moon Records distribué par Socadisc.

Jazz en Big Band

Un Big Band ? Oui mais un vrai !

Axel Schlosser & HR BBAxel Schlosser est trompettiste, compositeur et arrangeur pour le HR (Hessian State Radio sis à Francfort) Big Band qu’il conduit. L’album, « Into the Mackerel Sky » – dans le ciel du maquereau ? -, fait la preuve de son appétence pour faire sonner un grand orchestre tout en faisant la part belle à toutes les formes du jazz. Ouvrir avec « Jeanine », un portrait de femme dû à la plume de Duke Pearson – pianiste et compositeur un peu oublié de nos jours – es une excellente idée pour faire miroiter toutes les facettes de ce grand orchestre. Le guitariste, Martin Scales, est un peu trop près de Wes Montgomery et de son jeu en octave avec le pouce mais il s’intègre bien à l’ensemble. Le leader trompettiste habille l’arrangeur tandis que le saxophoniste, Tony Lakatos sait se montrer énergique et la clarinette basse de Rainer Heute fait irrésistiblement penser à Eric Dolphy et le tout fonctionne à merveille. Schlosser joue, se joue de toutes ces références. Il se sert de la mémoire pour faire bouger les corps en même temps que les esprits. Les mateurs de Big Band ne seront pas déçus, les autres pourraient apprendre à aimer ces « machines » dont les rouages – les musiciens – sont autant de grains de sable.
Toutes les compositions sont de Axel Schlosser sauf trois dont un chant traditionnel, « Jeanine » déjà cité et « Skydriver » du pianiste invité, Rainer Böhm qui met en valeur les sections et leur manière de se servir des questions /réponses tout en laissant le champ libre à la contrebasse de Thomas Heidepriem. Il n’est pas utile de citer les noms de tous ces musiciens qui tous méritent pourtant une mention. Ce grand orchestre rend, à sa manière, un hommage vivant au jazz.
Nicolas Béniès.
« Into the mackerel sky », Axel Schlosser & HR – Big Band, Double Moon Records distribué en France par Socadisc.

Jazz, des standards dans les nouveautés

David Chevalier Standards & avatarsNouveautés Jazz février/mars 2015

Printemps des « standards ».

Un standard, c’est un éclat de la mémoire orale devenue référence internationale. Le standard fait partie de notre culture commune. Il peut aussi servir de madeleine tellement nous en avons le goût dans l’oreille. Il suscite en nous des réactions étranges.
Il faut savoir leur redonner une jeunesse en les bousculant tout en les aimant. La tradition exige un respect révolutionnaire.
David Chevalier, guitariste – qui utilise un peu trop à mon goût les ralentisseurs de sons – a construit un trio pour revisiter ces mélodies trop connues et qui transbahutent une grande part de souvenirs souvent partagés par toute une génération, sinon plusieurs. « Standards et avatars » en est le premier résultat. Le titre sonne bien et traduit à l’évidence le projet du guitariste : créer une autre manière d’entendre, en créant des avatars – des incarnations du dieu Vishnou dans la religion hindou devenu le synonyme de métamorphoses, transformations à partir d’un même matériau mais aussi mésaventures – de ces airs qui flottent dans nos têtes comme autant de points de repères. Continuer la lecture →

Deux rendez-vous pour le jazz

Bonjour,

Le 22 avril, de 18h à 20h, au Café Mancel, je présenterai les grands axes du festival de jazz, Jazz Sous Les Pommiers, à Coutances.
Si vous êtes disponibles…

Le 29 avril, ce sera la toute dernière séance de l’Université Populaire jazz de cette année. Exceptionnellement j’ai rajouté un 11e séminaire pour faire un peu le point sur cette année, écoutez les sonorités différentes des villes visitées et les convergences dues à une même génération. Toujours au Café Mancel, toujours de 18h à 19h30.

A bientôt de vous voir…

Nicolas.

PS Quelques illustrations suivront…

Blakey03

Miles, notre contemporain… pour l’éternité !

Miles Davis, tome 2

La collection « Quintessence » dirigée par Alain Gerber propose un Miles 2edeuxième volume pour retracer le parcours de Miles Davis. Né à Saint-Louis dans le Missouri, Miles commence par jouer aux côtés de Charlie Parker et, dans une foulée étrange, de créer un nouveau son, une nouvelle manière de faire vivre la révolution du bebop, parkérienne. Il crée un nonet, en 1948, avec Gil Evans, Gerry Mulligan, John Carisi, John Lewis comme arrangeurs. Plus tard, bien plus tard, Capitol publiera ces faces en LP sous le titre « Birth of The Cool » mais sur le moment cette révolution dans la révolution passera complètement inaperçue.
En 1949, Miles sera salué comme la nouvelle star de la trompette en France lors du troisième festival international du jazz à Paris co-organisé par Charles Delaunay et Boris Vian. L’amitié entre Miles (23 ans) et Boris (28 ans) sera immédiate.
De retour aux États-Unis, c’est la désillusion qui l’attend. OU plutôt personne ne l’attend. Il erre dans cet espace qui ne le reconnaît pas. Comme beaucoup, il sombrera dans la drogue allant de « gig » en « gig », sans orchestre régulier pour payer sa dose. Quelques éclairs malgré tout… Continuer la lecture →

JAZZ, Un Modern Jazz Quartet du 21e siècle ?

Mais où est la sortie ?

Dans les débuts des années 1950 naissait un curieux mélange appelé MJQ, pour Modern Jazz Quartet, sous la direction du pianiste et compositeur John Lewis. Milton Jackson – « Bag’s pour les intimes à cause de ses poches (valises) sous ses yeux -, inventeur du vibraphone bebop, en était l’âme « soul » tandis que Percy Heath, contrebassiste et Kenny Clarke bientôt remplacé par Connie Kay, batteurs, venaient apporter leur mémoire à l’ensemble. Une rencontre de villes aussi. New York pour le pianiste, Detroit pour le vibraphoniste, Pittsburgh pour le batteur Kenny Clarke et Philadelphie pour le bassiste.
Mirabassi no way outCe type de quartet au fil du temps a trouvé d’autres protagonistes. Le dernier en date réunit Giovanni Mirabassi, pianiste et compositeur, Stefon Harris, vibraphoniste, Gianluca Renzi et Lukmil Perez Herrera à la batterie pour cet album Cam Jazz « No Way Out », pas de voie de sortie. Une alliance étonnante entre piano et batterie qui fait penser à celle unissant John Lewis et Milt Jackson. Comme dans l’original, ce MJQ nouveau laisse beaucoup de place au vibraphone qui ne rechigne pas à la prendre et peu à la batterie.
Le tout fonctionne. Sans doute parce que tous les musiciens réunis ici sont de la même génération et ont connu les mêmes choses, qu’ils ont une mémoire commune et une connaissance commune de l’histoire du jazz, malgré leur éloignement géographique. Il faut s’étonner de cette fusion qui ne se refuse rien ni Milt Jackson ni Bobby Hutcherson.
Des compositions intelligentes de Mirabassi qui permettent au vibraphone de prendre son envol et de démontrer qu’il peut créer une atmosphère propice à un voyage immobile. Il faut écouter ce thème, « Palm’air », sorte de duo piano/vibraphone – avec le soutien discret de la basse – pour se rendre compte de la manière dont Stefon Harris habite les compositions de Mirabassi.
Un de ces albums qui, sans révolutionner notre manière d’entendre, sait se rendre indispensable.
Nicolas Béniès.
« « No Way Out », Giovanni Mirabassi, Cam Jazz, distribué par Harmonia Mundi.

JAZZ, La popularité du jazz en Allemagne

Le silence est d’or, le jazz aussi ?

1989, l’année de la chute du Mur de Berlin et des débuts de l’unification de l’Allemagne, est aussi l’année de la publication du premier CD de ce groupe « The Silent Jazz Ensemble » construit par deux saxophonistes, Gebhard Ullmann et Helmut Engel-Musehold. Il se vendit relativement bien. Comme le note la feuille de présentation « As a result, the ensemble became one of the most successul German music groups in the marginal genre of jazz. »
the-silent-jazz-ensemble-nightwalkerAprès bien des vicissitudes – le succès n’est pas un gage de durer – le groupe renaît de ses cendres. L’oxymore de départ – le silence et le bruit – est toujours présent même si le groupe se réduit désormais à un trio. Le saxophoniste, flûtiste est entouré d’un bassiste italien qui a fait ses classes à Berkeley, Roberto Badoglio et d’un batteur américain éduqué avec le nouveau son de la ville de Detroit, Ray Kaczynski pour une musique qui se réfère souvent à la musique arabo-andalouse mâtinée de Coltrane – difficile qu’il en soit autrement – tout en réussissant, par le biais d’une batterie décidée à ne respecter aucun code, à étonner. Ce « Nightwalker » – marcheur de la nuit – nous embarque dans sa drôle de course. Une manière aussi de s’interroger sur le monde qui se veut le notre.
Nicolas Béniès.
« Nightwalker », The Silent Jazz Ensemble, Double Moon Records, distribué par Socadisc.

Chapeau et chaussures

gebhardullmann_hatandshoes_mc-jpgL’autre créateur du « Silent Jazz Ensemble », Gebhard Ullmann a constitué un orchestre qu’il a appelé « Basement Research » – recherche fondamentale ? – qui fête ses 20 ans. En 1994, le groupe était formé du saxophoniste Ellery Eskelin, du bassiste Drew Gress et du batteur Phil Haynes soit trois États-uniens pour une musique qui lorgnait du côté du free jazz et de la musique contemporaine.
Pour ce nouvel album, « Hat and shoes », Gebhard s’est entouré de deux États-uniens et non des moindres, Gerald Cleaver, batteur de Detroit, un des plus importants d’aujourd’hui et Steve Swell, tromboniste tout terrain – il a joué avec Lionel Hampton et Anthony Braxton, beau palmarès on l’avouera -, d’un bassiste allemand, Pascal Niggenkemper, renommé Outre-Rhin, d’un britannique Julian Argüelles, saxophone baryton connu des deux côtés de la Manche pour faire vivre ses compostions. Une musique dont la structure lorgne du côté des expériences du free jazz pour construire une musique du temps, une musique qui affirme la nécessité de la fraternité dans un monde qui la refuse avec obstination. Il faut entendre ces recherches, dépasser la première écoute qui déstabilise – c’est le but – pour aller vers elle sans a priori. En se souvenant de Adorno qui disait que l’œuvre qui perdure est celle qui est hermétique au premier abord. Il faut faire cette expérience d’essayer de rentrer dans un univers qui ne veut pas oublier les utopies de 1968…
Nicolas Béniès.
« Hat ans shoes », Gebhard Ullmann, Between The Lines, distribué par Socadisc.

Relecture des années 1970.

Le cas Bowie et les autres…

Rétrospectivement, les années 1970 apparaissent comme une fin de révolutions commencées au début du 20e siècle. Les années 1960 avaient marqué la renaissance des utopies inspirées par celles du passé, à commencer par la révolution russe débarrassée du stalinisme. La volonté de construire un monde meilleur s’inscrivait dans ces références. La musique, surtout le jazz et le rock, s’inscrivaient dans ce champ des possibles qui semblait infini. La musique pouvait changer le monde. Le free-jazz exprimait cette perspective. Comme tous les rockers de ce temps. Ornette Coleman, Jimi Hendrix – pour n’en citer que deux – savaient que « Tomorrow is the question », demain est la question, et qu’il fallait construire quelque chose d’autre, « Something Else », pour citer les titres des deux premiers albums de Ornette Coleman qui servent quasiment de devise et qui ont été enregistrés à l’orée de ces années 60. De son côté le « modal » de « Kind of Blue », l’album phare de 1959 construit par Miles Davis et son sextet – Bill Evans et John Coltrane en particulier – servait d’introduction pour le jazz et le rock qui allaient suivre.(Voir « Le souffle bleu », Nicolas Béniès, C&F édition) Continuer la lecture →