JAZZ, Sylvain Beuf


Un son de saxophone pour un art de la composition.

beufSylvain Beuf, compositeur, fait la démonstration avec « Plénitude » – un titre justifié par la musique – de sa palette. Il écrit visiblement pour son groupe en prenant en compte les spécificités de ses compagnons, Manu Codjia, guitare, lui aussi atteint par le syndrome « plénitude », Philippe Bussonnet, basse électrique, Julien Charlet, batterie et un invité Laurent Coulondre, piano et orgue. Le saxophoniste ténor et soprano qu’est aussi Sylvain Beuf continue de privilégier le son au détriment quelque fois du rythme. Un son de saxophone qui tient beaucoup de l’école française de cet instrument.
Le compositeur ne se refuse rien. Ni le binaire, ni le rock ni aussi les incursions dans le modal ou les modes de John Coltrane. C’est quasiment un tour d’horizon des musiques que l’on pourrait entendre aujourd’hui, y compris ces fameuses « musiques du monde » si les programmateurs avaient un peu de liberté et n’étaient soumis au régime « il faut faire de l’audience » et satisfaire les goûts du public, un public souvent pris pour des imbéciles.
Dans le marasme économique actuel, Sylvain Beuf a été obligé de créer son propre label, Impro Primo Records à qui on souhaite une longue vie…
Il reste qu’il manque le « je-ne-sais-quoi » qui fait la différence. Pas grand chose. Le plaisir est entier mais on aimerait plus de folie, de lâcher les amarres pour s’envoler vers d’autres cieux…
Nicolas Béniès.
« Plénitude », Sylvain Beuf, Impro Primo Records distribué par Socadisc

JAZZ, Jean Loup Longnon

Un enragé du Big Band… et du scat

longnonJean Loup Longnon est trompettiste et puise dans les trésors enfouis de tous ses prédécesseurs à commencer par « Dizzy » Gillespie dont il la faconde. Plaisir aussi chez lui de jouer et de jouer avec d’autres. Surtout, il adore à la folie les sons d’un grand orchestre qu’il dirige d’une main de maître. Pour son dernier opus « Just Time », produit par l’« Association Longnon Big Band », il s’est résolu à constituer un quintet sans renoncer pour autant aux sections de grand orchestre pour certaines de ses compositions ou standards. Il n’a pas craint de récréer le sirtaki des Enfants du Pirée en bossa. Un retour à l’enfance est le signe des compostions et arrangement de cet homme qui a toutes les apparences du bon vivant. Le scat est son autre territoire qu’il arpente avec délice, faisant découvrir aux auditeurs son jardin d’éden.
Quintet donc pour ce « à l’heure » ou juste dans le temps ou le tempo pour des musiques dites « mainstream » autrement dit dans le courant principal du jazz. Il évite les rivages du free jazz cheminant dans les systèmes d’accords allant jusqu’au-delà du be-bop. Des terres déjà visitées qu’il arpente avec gourmandise. Pascal Gaubert, saxophone ténor, Ludovic Allainmat, piano, Fabien Marcoz, contrebasse et Frédéric Delestré, batteur participent pleinement au son de cet album faisant d’un quintet, un grand orchestre. Ils sont aidés par une pléiade d’invités.
Cette musique est faite pour être aimée. Et on l’aime. Malgré tout, quelque chose d’inachevé empêche d’y adhérer pleinement. Sans doute la faute à pas assez d’argent.
Tel que, visiter ces jardins. L’air qu’on y respire n’est pas pollué et la joie de vivre, d’exister y règne en maîtresse…
Nicolas Béniès.
« Just Time », Jean Loup Longnon quintet, Association Longnon Big Band, www.longnon.com

JAZZ, Antonio Sanchez

Images complexes

sanchezAntonio Sanchez, batteur et compositeur, sort d’une nouvelle expérience. Il a composé la musique du film « Birdman », la dérive de Michael Keaton dans Broadway, et a voulu se servir de cette vision pour construire, avec son groupe « Migration » – une déclaration politique par les temps qui courent -, un film imaginaire sous la forme de méridiens qui s’entrecroisent. Seamus Blake, saxophone ténor et EWI, un instrument électronique utilisé d’abord par Michael Brecker, John Escreet, piano et Fender Rhodes, Matt Brewer, contrebasse et basse électrique participent pleinement à cette construction comme les invité(e)s, Thana Alexa, vocaliste et Adam Rogers, guitariste. Il faut ajouter les sons électroniques voulus par le compositeur pour construire une musique de nos temps modernes et barbares. Une musique en phase à la fois avec les jazz et les musiques actuelles. Il n’en faudrait pas plus pour faire de cet album, celui d’une génération…
« The Meridian suite » mêle le rythme, l’harmonie et la mélodie en un enchevêtrement qui doit beaucoup à Ornette Coleman tout en maintenant une lisibilité étrange grâce à l’énergie déployée par tous les membres du groupe. Sans oublier évidemment les influences du rock et de la pop music pour dessiner un monde étrange, le nôtre, à la réalité mouvante et changeante. Il reste aussi le rêve d’un autre monde, de celui qui verra, sur les décombres de l’ancien, renaître la fraternité. La musique sans nom qu’est le jazz dans toutes ses composantes permet d’inviter au rêve.
Le batteur se trouve libéré par le compositeur et ne craint pas de déployer les sons d’un instrument qui a encore des capacités inexplorées. L’album le plus abouti – en attendant le prochain – de Antonio Sanchez qui réussit à nous perdre dans ces mélanges de méridiens indiquant, dans le même temps, la complexité d’un monde en forme de labyrinthe.
Nicolas Béniès.
«  The Meridian Suite », Antonio Sanchez & Migration, CamJazz distribué par Harmonia Mundi.

JAZZ, un, deux… festivals de jazz et d’autre

En automne, les festivals de jazz fleurissent

Le soleil, on le sait, se couche à l’Ouest et la Bretagne est aux premières loges. Penn Ar Jazz, membre du Syndicat des Musiques Actuelles (SMA) ; organise pour la 12e année son « Atlantique Jazz Festival » qui se déploie de Brest à Quimperlé. Chicago est la ville de référence du jazz – et de la mafia mais aussi des syndicats, de l’architecture, de la sociologie et de bien d’autres choses encore – et elle se transporte en Bretagne pour fêter les 50 ans de l’AACM, une association qui veut promouvoir la créativité des musicien(ne)s. Le groupe le plus connu en France fut l’Art Ensemble of Chicago… Aujourd’hui la scène est en train de changer. Le label « RogueArt », sous l’impulsion de Alexandre Pierrepont, permet de suivre les créations de ces jeunes musicien(ne)s. Ils et elles seront présent(e)s de même que les groupes de l’Ouest de la France. Une nouvelle version de la conquête de l’Ouest…
De l’Ouest au Nord le pas est vite franchi. 29 ans désormais que va exister le festival « Tourcoing Jazz » pour une programmation qui fait la part belle à la fois aux groupes de jazz français et aux nouveaux venus de la scène du jazz comme « Snarky Puppy » ou Hugh Colman ainsi qu’aux têtes d’affiche comme Manu Katché ou Lee Konitz sans oublier le blues de John Mayall ou d’Otis Taylor. Au-delà de cette programmation, se met en place des initiatives multiples notamment avec les élèves des écoles pour faire connaître cette musique trop souvent qualifiée d’intello, insulte suprême.
29e édition aussi pour le « D’Jazz Nevers Festival » qui nous oblige – c’est tout relatif – à descendre un peu vers le sud. Les musicien(ne)s de jazz français sont ici bien mis en valeur même si les « vedettes » s’appellent Jack DeJohnette (avec Ravi Coltrane), Enrico Rava, John Scofield en compagnie de Joe Lovano (ou l’inverse) et, de nouveau, Hugh Colman. Une programmation prometteuse pleine de surprises et de découvertes. Des tables rondes sont organisées, des séances de cinéma, des conférences pour faire comprendre l’importance de cette musique et son aura.
« Jazz au fil de l’Oise » fête, lui, son 20e anniversaire, un bel âge. Stéphane Kérecki – « Nouvelle vague » sera amputé de son pianiste John Taylor mort quasi sur scène cet été – viendra, tout comme Henri Texier, de Nevers pour se produire dans les villes du Val d’Oise qui s’ouvriront aussi aux Big bands de Laurent Mignard et de Michel Pastre pour un hommage conjoint à Duke Ellington et Count Basie. Comme souvent désormais, les musiques dites du monde seront présentes. Yom, superbe clarinettiste, pour la musique Klezmer et Ibrahim Maalouf qui servira la musique de la grande chanteuse égyptienne, Oum Kalthoum. Il ne faudra par rater le « Sacre du Tympan » ou Renaud Garcia-Fons ou Avishai Cohen…
Nicolas Béniès.
Atlantique Jazz Festival, du 2 au 18/10, rens. 02 29 0040 01, www.penn-ar-jazz.com
Tourcoing Jazz Festival, du 10 au 18/10 www.tourcoing-jazz-festival.com
D’Jazz Nevers Festival, du 6 au 14/11 rens. 03 86 57 00 00, www.djazznevers.com
Jazz au fil de l’Oise, du 6/11 au 13/12, rens. 01 34 48 45 03, www.jafo95.com

MUSIQUES DU MONDE
Pour la 16e édition du « Festival villes des musiques du monde », la Seins Saint Denis se transforme en « Andalouses » pour une rencontre de cultures. Les musiques andalouses proviennent de plusieurs sources. Elles sont à la fois judéo-espagnol – Isabelle la Catholique avait décidé d’expulser tous les Juifs d’Espagne à la fin du 15e siècle mais les traces sont restées -, arabo-andalouse, gitane pour faire la démonstration que le créer ensemble est la seule façon de nourrir les cultures. Sinon, elles disparaîtraient. C’est une leçon d’espoir dans un monde en train de basculer. Le flamenco aujourd’hui se trouve, comme la plupart des autres musiques, obligé de se refonder, se servir de la tradition pour la bousculer, faire naître une autre manière d’entendre le monde.
N.B.
« Les Andalouses », Bals, concerts, Ateliers, Repas, Croisière musicale… Seine Saint-Denis, Paris, Andalousie, du 10/10 au 8/11, rens. 01 48 36 34 02, www.villesdesmusiquesdumonde.com

Minifest 10e (2)

Un petit format de festival… pour rencontres et découvertes.

minifest2015Jean-Benoît Culot est batteur… de jazz. Ce n’est pas là le moindre de ses défauts. Il est aussi, et depuis 10 ans désormais révolus, organisateur d’un « Minifest » en compagnie du saxophoniste ténor Nicolas Leneveu.
Ce « Minifest » est aussi conçu comme un lieu de rencontres – des « jam sessions », des « bœufs » en français concluent chacune des 5 journées – et de découvertes de musiciens encore inconnus mais qui ne demandent qu’à pulvériser la scène du jazz et le jazz lui-même. Pour lui faire répondre à sa définition, s’outrepasser une fois encore.
C’est encore le cas cette année avec le « Brothers trio » du bassiste français Géraud Portal dans la lignée à la fois de Jimmy Garrison – le contrebassiste du quartet historique de John Coltrane -, de Charles Mingus et aussi de toute l’école actuelle new-yorkaise et de Chicago, en lien avec le pianiste Matthew Shipp et la bassiste William Parker. Étienne Deconfin, pianiste qui se reconnaît les mêmes influences – rajoutons, pour faire bonne mesure, McCoy Tyner – que son ami bassiste et le jeune batteur, 23 ans, Kush Adabey complètent ce trio capable de soulever des vieilles pierres pour y trouver des trésors insoupçonnés. Un batteur qui provient d’une lignée de batteurs et qui a commencé à étudier la musique, comme il se doit, à 5 ans.
Kush-Abadey-Promo-Shot-11Un batteur de jazz qui rompt avec la pléiade des batteurs d’aujourd’hui plus percussionnistes que batteurs. Il sait ce que la tradition veut dire. Il a écouté tous les grands batteurs et il en fait son quotidien. Une puissance de feu qui fait plaisir à entendre. Noter bien son nom, il fera d’autres étincelles et mettra des feux à d’autres plaines.
Les deux autres ne s’en laissent pas compter. Le plaisir de jouer ensemble est perceptible. Ils réchauffent la flamme. Ils ne sont pas là pour « faire le job » mais pour enchanter le public en s’enchantant – ne pas oublier « chantant » – eux-mêmes. Des compositions originales dues à la plume des trois énergumènes pour terminer avec un hommage à Coltrane autour de « Naïma ».
BrothersIls viennent de sortir un CD, « Brothers » (Jazzia Prod) à écouter…

Merci à Jean-Benoît pour ce moment intense de musique et de fraternité partagée.

Ce n’était pas la seule découverte pour beaucoup de ces nombreux – relativement au lieu, petit, de la cave de ce café « El Camino » – spectateurs. Le saxophoniste alto et soprano Baptiste Herbin a fait, une fois encore – je l’avais vu à Coutances et j’en étais ressorti ébloui -, la preuve de son désir de jouer et de jouer encore. A la manière de Roland Kirk, il ne craint de souffler dans ces deux saxophones à la fois pour faire entendre une section de saxophones. A lui seul, les morts vivant qui peuplent trop souvent nos univers ont intérêt à bien se tenir. Il pourrait les réveiller pour leur faire découvrir un autre monde.
Il a mûri tout en conservant un enthousiasme mâtiné sans doute de désillusions. La reconnaissance de son talent se fait attendre. Si les programmateurs n’étaient par trop obnubilés par la nécessité de la réussite à tout prix, ils auraient mis en avant ce musicien qui ferait – et a fait – un tabac, comme on ne dit plus depuis que fumer est interdit dans les lieux publics. Ce soir là, vendredi 2 octobre, il était en compagnie de Jean-Benoît Culot à la batterie obligé de se dépasser fouetté qu’il était par ce jeune homme sympathique et « qui en veut », Rénald Fleury à la contrebasse poussé à crier le blues et le reste et Emmanuel Dupré pianiste réputé même s’il semble sous estimé, assisse nécessaire pour que les trois autres s’évadent.
Le public sort de là épuisé tout en redemandant, en voulant achever les musiciens en s’achevant soi-même.
Ces soirées, ces musiciens laissent un peu dans l’ombre les autres participant(e)s de ces rendez-vous. Ce serait un tort. Priscilia Valdazo, contrebassiste, chanteuse et, pour l’occasion de son solo, pianiste a présenté un florilège de chansons argentines, espagnoles et brésiliennes pour parfaire sa définition. Dans les mondes du jazz, elle est surtout reconnue comme bassiste. Un répertoire qui demande à être peaufiné. La reprise des « petits riens » de Gainsbourg pourrait faire l’objet d’un spectacle…
François Chesnel, en piano solo, sait faire visiter quelques thèmes un peu trop oubliés comme « The Peacoks » de Jimmy Rowles (que Jimmy avait enregistré en duo avec Stan Getz), donner toute sa place à Monk – « We See » – et improviser une fin sur des rythmes d’aujourd’hui.
Au total, et comme souvent au cours de ces 10 ans – un anniversaire important les 10 ans pour n’importe quel festival – un « Minifest » qui a permis, à un public pas aussi vieux qu’ailleurs, de fusionner avec des musicien(ne)s qui ne veulent tomber dans des routines qui tuent le plaisir de jouer.
Rendez-vous pour la 11e édition !
Nicolas Béniès.

Le Minifest a eu lieu du 29 septembre au 3 octobre 2015 pour sa 10e édition.

Un visiteur au regard neuf du Minifest, Jean-François Viaud

Jean-François Viaud est lyonnais et chroniqueur à « Jazz Rhône Alpes, un site qui s’est donné pour objectif de faire connaître – et de rendre compte – de toutes les initiatives autour du jazz dans la Région. Nous nous sommes rencontrés à Crest en un temps où le festival « Crest Jazz Vocal » faisait une gazette.
Il était de passage à Caen pour l’ouverture du Minifest et il nous livre ses impressions et ses photos…
Réactions à envoyer à jeanfrancois.viaud@orange.fr
PS la première photo a une position curieuse. Je l’ai laissée tel que pour jouer avec la réalité et rendre hommage à Fred Astaire dans « Mariage royal »…

Dixième, Première ! Clap de départ.

IMG_0622C’est en chantant : « Happy Birthday MiniFest… », que Jean-Benoît Culot, le batteur et responsable de l’atelier BeBop Caen Jazz Action et Nicolas Leneveu, saxophoniste et programmateur du festival, ont présenté cette dixième édition du festival Caennais. Le batteur a fait une allusion à la coupe du monde de rugby qui a déjà bien démarrée, mais c’est en trois sets gagnants que va se jouer cette première soirée du festival MiniFest à El Camino. Pour l’occasion, la cave est au complet avec un public que l’on verra connaisseur et passionné et qui sera conquis et enthousiaste au fil de la soirée.
Le premier set est consacré à l’Atelier Be-Bop Caen Jazz Action, dirigé par Jean-Benoît Culot qui emmène avec passion et pédagogie ses élèves sur les rythmes des standards Bop. Le swing va s’imposer doucement mais sûrement avec l’entrée des musiciens au fur et à mesure des morceaux. Sur un Night and Day revisité sur un tempo Bossa Nova, c’est un trio rythmique avec Luc Verdiere à la Contrebasse, Marc Fourret et/ou Pierre Dorbay à la guitare et Jean-Benoît Culot à la batterie qui démarre. Les lignes du contrebassiste sont discrètes mais omniprésentes dans l’assise rythmique et le jeu du guitariste est fluide, précis et délicat passant tour à tour de la mélodie à la rythmique. Le leader assure un jeu délicat sur les peaux de ses fûts et aérien sur les cymbales, il s’accompagne en marmonnant le thème IMG_0615et en motivant ses élèves tout au long du set avec des encouragements bienveillants. Le deuxième titre est également détourné de son tempo avec une version cubaine pour un Love for sale sur un rythme de clavé. Ce morceau fera entrer en scène les autres musiciens de l’atelier avec Patrick Bibaut au piano pour un complément de rythmique solide et Ella au chant qui maîtrise les standards d’une voix posée mais que l’on aimerait voir prendre plus de puissance pour qu’elle développe tout son potentiel. Viendront s’ajouter la section de cuivre avec Serge Pogam au saxophone ténor, Christophe Leveque à la trompette et au bugle et Eddy Roges au saxophone baryton, ces deux derniers attaques par un solo chacun sur le titre. Ils prendront ensuite des solos individuels et suivront les chorus en trio selon les morceaux. Les standards se succèdent avec It Don’t Mean a Thing (If It Ain’t Got That Swing) sur lequel on note un bel échange de solo entre le trompettiste et le batteur. On passe à You don’t know what love is ou l’ensemble nous emmène dans le registre de la ballade avec une belle intro de la contrebasse et de la batterie. Un solo au bugle et un solo du baryton donnent un ton blues à ce titre. Les trois cuivres terminent en beauté sur le chorus en trio. La rythmique de la guitare, de la contrebasse, du piano et de la batterie est soudée derrière les solistes. Pour le titre suivant, Appel Jump, Nicolas Leneveu rejoint le groupe au ténor avec un solo fluide et très maîtrisé qui emmène ses partenaires dans un swing Bop énergique. Après un solo de piano soutenu par les rimshot du batteur les soli de la guitare et des cuivres s’enchaînent. Le premier set s’achève avec pour rappel, une composition personnelle du leader Blues for Pierre, en hommage à l’écologiste Pierre Rabhi. Tous les musiciens prennent un solo sur ce blues et la chanteuse termine par un scat pour ce final.

Le deuxième set accueille le duo de Clémence Gaudin à la contrebasse et Betty Jardin au chant. Les deux musiciennes se sont déjà produites au MiniFest l’an dernier et sont à nouveau programmé pour cette édition et pour le plaisir de tous ; mais avec des surprises annoncent-elles. On reste dans un univers Bop mais la configuration de la formation change avec un style affirmé et une ambiance intimiste. L’attaquent de la contrebasse est franche sur That there, qui donne tout de suite le ton d’un rythme rapide et solide. La voix a une tessiture affirmée mais reste délicate et se risque rapidement à quelques scats discrets. Une version swinguante et délicate de Night and Day annonce une belle osmose du duo pour la suite de la prestation. La voix délicate mais déjà puissante met en valeur les phrases des chansons avec le soutien des lignes musicales de la contrebasse. L’exercice du duo voix avec un instrument acoustique n’est pas facile. On pense évidemment à Musica Nuda, avec Petra Magoni au chant et Ferruccio Spinetti à la contrebasse dans un registre jazz plus influencé de Pop ; mais aussi au duo Une voix, dix doigts de Claude Nougaro et Maurice Vander au piano. Tout l’art consiste dans cet exercice, à se compléter et se mettre en valeur mutuellement sans se faire de l’ombre, ici les deux jeunes femmes y parviennent ! La reprise Ain’t No Sunshine de Bill Withers, va leur donner l’occasionIMG_0612 de s’exprimer dans le registre du blues avec cette mise en valeur réciproque de la voix et de la contrebasse. Sur la composition originale qui suit, la contrebassiste démontrera la dextérité et la délicatesse de son jeu à l’archet, tandis que sa partenaire montrera sa maîtrise du scat et des effets vocaux sans s’imposer. Sur I’m A Fool To Want You, la voix est sincère et interprète le thème avec conviction. La précision et la délicatesse des lignes de basse souligne et met en valeur la voix. Le morceau suivant est une composition originale, il s’agit d’un blues composé avec le batteur Jean-Benoît Culot qui rejoint le duo sur scène pour l’interpréter. Le trio est rapidement en osmose, avec la chanteuse qui scat et le batteur qui vient mélanger ses onomatopées pour s’accompagner. Un échange délicat a lieu entre la contrebasse et la batterie aux balais sur les fûts et les cymbales. Le batteur fera un usage tout aussi précis aux mailloches sur Love or leave me pour accompagner la parfaite prononciation et intonation de la voix sur ce thème. Pour la composition originale suivante c’est en quartet avec un saxophone que le groupe va s’exprimer dans un style plus free, tout en gardant une écoute mutuelles pour produire un échange de qualité. Ils poursuivront dans cet esprit sur le morceau suivant, cette fois en quintet, avec un pianiste. On sentira la chanteuse portée par ses partenaires sur Everybody Wants to be a cat, l’osmose a également pris à cinq ! C’est sur Say It Ain’t So, Joe, que le groupe termine par un rappel avec ce onzième titre, pour un retour au calme sur le tempo d’une ballade et en douceur pour ce final.

La soirée se termine par un troisième et dernier set sur une jam ouverte à tous les musiciens. Les amateurs présents se joignent aux élèves de l’atelier BeBop. Les standards et les soli s’enchaînent avec passion au rythme des musiciens qui se remplacent avec plaisir sur la scène. Tous les ingrédients du bœuf sont réunis ce soir : une direction de l’échange par des anciens confirmés, un répertoire connu de tous, un niveau équilibré des participants et la joie ainsi que la passion de chacun. On verra défiler sur scène plusieurs batteurs, pianistes et contrebassistes. Une chanteuse viendra terminer élégamment un titre après les solos d’un saxophoniste et d’un trompettiste. Ce dernier terminera la jam avec un titre dans lequel un échange avec une flûtiste traversière donnera un beau dialogue musical. Cette soirée démontre bien le dynamisme de la scène jazz de Caen, qu’elle soit amateur ou professionnelle. Souhaitons au MiniFest que pour ses dix ans, toute la semaine se déroule sur la même tonalité de la passion et de la bonne humeur.

Jazz Festival MiniFest 10 ans
Chronique Duo Gaudin/Jardin
El Camino à Caen
29 septembre 2015

Le minifest fête ses 10 ans

Il est temps mais le temps a tendance à passer sans laisser de traces, seulement des vagues. Soudain il plus qu temps…
Plus encore, 10 ans pour le Minifest, un festival qui ne s’est pas vu vieillir. A cause de sa petite taille qui l’a protégée des vautours et autres prédateurs ? Il a su poursuivre en restant fidèle à lui-même ce qui lui donne cet air de jeunesse.

Le Minifest commence ce 29 octobre, comme d’habitude au El Camino en face de l’Église de Vaucelles, à 20h45. L’heure ne change pas jusqu’au 2 octobre. Le 3 (samedi) ce sera, suivant la tradition établie par le batteur/programmateur (ou l’inverse), Jean-Benoît Culot, ce sera une « masterclass » autour du rythme en ateliers avec la batteur Kush Abadey, le contrebassiste Géraud Portal et le pianiste Étienne Deconfin – trio qui fera la deuxième partie du concert du soir. Master classe qui aura lieu à 15 heures à la Maison de la musique à Hérouville Saint-Clair et le concert à 20h45 et il ne faudra pas rater la première partie, François Chesnel en piano solo mélangeant les références, Monk bien sur mais aussi Neil Young et Bach, le tout sans doute mâtiné d’une pointe de Keith Jarrett.
Le mardi, ce soir, sera aussi conforme à la tradition, les musicien(ne)s de l’Atelier Be-Bop de Caen Jazz Action, suivi d’un duo Contrebasse, Clémence Gaudin/Chant, Betty Jardin qui avait remporté les suffrages l’an dernier.
Mercredi singera un retour, celui de Patrick Martin, saxophoniste et flûtiste dans la lignée d’un musicien par trop ignoré, Eric Dolphy. Il sera en compagnie de Rénald Fleury, évidemment à la contrebasse et de Jean-Benoît himself. Un autre trio lui succédera, un trio classique orgue (Galaad Moutoz), guitare (Andrzejewski) et batterie (Damien Roche).
Jeudi on retrouvera, avec plaisir, Nicolas Leneveu avec de nouveaux compagnons suivi du quartet du trompettiste Julien Alour;
Vendredi Priscilla Valdazo tentera l’aventure du solo ou plutôt d’un dialogue avec elle-même puisqu’elle se dédoublera en contrebassiste et vocaliste;
Le « Ron é Ben quartet permettra de retrouver Rénald et Jean-Benoît qui accueillent une vieille connaissance, le pianiste Emmanuel Duprey – un plaisir partagé – et un jeune saxophoniste alto plein de fougue et de désir de jouer, fonceur comme on aimerait en voir beaucoup plus, dans la tradition McLean, celle de New York, Baptiste Herbin. Ne passez pas à côté. Vous en resterez complétement ébahi.

Chaque soir la soirée se conclut par une jam session.

Ne passez pas par là, venez-y…

Nicolas Béniès.

Dernière minute La masterclass est annulée faite d’inscrits. le rendez-vous est fixé à 18 heures pour une rencontre informelle avec le trio sur le lieu du concert au El Camino.

Ray Anderson, tromboniste

La joie d’être en vie.

Ray Anderson est tromboniste, compositeur, créateur de cet « Organic Quartet » composé d’un orgue – tenu par Gary Versace plutôt dans la lignée de Larry Young que de Jimmy Smith -, d’une batterie – incarnée par Tommy Campbell – et d’une guitare – Steve Salerno – pour une musique sans frontières, dansante et joyeuse. Elle nous transporte des Antilles aux confins de la musique contemporaine avec le même enthousiasme et cette manière de refuser de rompre toutes les amarres de la mémoire. Quelque chose de la musique originelle de la Nouvelle Orléans passe ici comme une référence à Katrina et à ses destructions qui oblige à reconstruire, refonder une musique, des lieux pour la faire entendre de nouveau.
Rien, pourtant n’aura été épargné au tromboniste. Le diabète alors qu’il a à peine 20 ans, une paralysie faciale aux débuts des années 1980, sa femme morte d’un cancer et lui-même obligé de composer avec un cancer du larynx… A 62 ans, c’est un beau parcours un peu à l’image de notre monde.
Rien, malgré tout, ne le détourne de la musique et de ce trombone avec lequel il vit, c’est évident, une histoire d’amour. Rien non plus ne l’empêche, avec nous comme réceptacle et amplificateur, de célébrer la vie. « Being the point », être le point, d’arrivée, de départ ? Pour savoir se redessiner une fois encore, faire la preuve que le combat est joyeux et se refuse à tout apitoiement sur soi-même. Il faut créer encore et encore pour affirmer que la vie vaut d’être vécue et entendue.
Refuser cette musique serait une erreur. A 12 ans, raconte Ray Anderson, il a entendu Jimmy Smith – c’était en 1964 – dans cet album Blue Note (superbe il faut bien le dire) « Back at the Chicken Shack » et quelques 50 ans plus tard, il met l’orgue au centre de son quartet sans perdre sa place de soliste principal. Pour la petite histoire, le batteur Tommy Campbell est le neveu de Jimmy Smith, façon de marier toutes les jazz pour construire une musique de notre temps qui permet de se sentir bien contre le monde…
Nicolas Béniès.
« Being the point », Ray Anderson’s Organic Quartet, Intuition Records, distribué par Socadisc, paru en mai 2015.

Cécile McLorin Salvant, deuxième

Une vocaliste de notre temps et tourmentée.

Cécile McLorin Salvant est née à Miami (en Floride), il y a 26 ans. Elle a fait des études de droit en France et a étudié la musique baroque en commençant sa carrière de chanteuse avec Jacky Terrasson pour son album « Gouache ». Son album de 2013, « Woman Child » (Universal) a fait un succès. Depuis, elle s’est produite dans tous les festivals, entourée d’une équipe de « marketing men » qui ont fait penser aux « gros bras » dont Sinatra aimait à s’entourer. Très désagréable.
Entourage qui ne peut faire oublier la voix. Une voix c’est vrai flexible, capable de sautes qui la font ressembler à la clarinette basse de Eric Dolphy dont elle n’a pas – encore ? – la volonté d’aller toujours plus loin, vers l’imprévu, l’aventure, se laisser aller vers les « fausses notes » pour franchir toutes les limites.
Parmi les vocalistes actuelles, cette franco-américaine qui vit désormais à Harlem – un Harlem réhabilité où la quiétude règne – est, sans nul doute, la plus originale. Son nouvel album, le deuxième donc, « For one to love » – une sorte de mélange de recherche du prince charmant – l’amour avec ce grand A métaphysique -, de glissements vers le plaisir et le désir d’être reconnue, aimée pour elle-même avec tous ses défauts. Une sorte d’autoportrait renforcée par ses dessins qui orne la pochette et le livret intérieur.
Ses influences, hormis évidemment la musique baroque – difficile d’oublier sa formation -, s’entendent encore quelque fois un peu trop, Sarah Vaughan surtout. Une référence difficile. « Sassy » a été la plus grande technicienne de cet art difficile. Mais d’autres fantômes hantent aussi son chant.
Son trio, classique, piano, Aaron Diehl qu’il faut entendre entre Bill Evans et Oscar Peterson pour résumer un peu brutalement, basse, Paul Sikivie, batterie, Laurence Leathers, répond et interroge pour mettre en scène compositions personnelles de la chanteuse, standards et même « Le mal de vivre » de Barbara pour indiquer qu’elle ne se refuse rien et n’oublie pas ses années françaises.
Il lui reste à rompre les amarres et partir vers des contrées inexplorées.
Tel que, un album qu’il faut écouter.
Nicolas Béniès.
« For one to love », Cécile McLorin Salvant, Mack Avenue, distribué par Harmonia Mundi.

Hommage

Pour Art Farmer et Milt Jackson

220px-Art_FarmerPour quelles raisons obscures, le trompettiste/bugliste Art Farmer, né le 21 août 1928 à Council Bluffs dans l’Iowa, est-il mort le 4 octobre 1999 à Manhattan – lui qui vivait à Vienne en Autriche -, cinq jours avant l’inventeur du vibraphone bebop Milt Jackson né le 1er janvier 1923 à Detroit dans le Michigan, et mort, suivant la dépêche de l’agence France-Presse, à New York des suites d’un cancer du foie ? Cette coïncidence de dates conduit à s’interroger sur les fils invisibles unissant ces deux hommes. Et ils sont nombreux. D’abord parce qu’ils ont, sous le nom de Milt Jackson, construit la matière d’un album où l’esthétique du trompettiste domine, ensuite parce que le disque le plus abouti du « Jazztet » – un groupe qu’Art avait formé avec le saxophoniste ténor Benny Golson dans les années 58-621 et passé un peu inaperçu pour cause de free-jazz – s’intitule « The Jazztet and John Lewis ». Pour qui l’ignorerait, John Lewis – 79 ans et toutes ses touches comme le démontre son dernier album pour Atlantic (WEA) « Evolution » – a été le pianiste et l’âme damnée du Modern Jazz Quartet, dont la vedette était Milt Jackson.
220px-Milt_JacksonBizarre rencontre. Drôle d’endroit. Un peu froid sans doute. Eux qui ne connaissaient que le brûlant. Ils savaient l’être sans en donner l’impression. Tout en décontraction. Tous les deux marqués par l’Église, le gospel et capable de s’adapter à tous les contextes, de faire leur miel de toutes les évolutions/révolutions du jazz. Jusqu’au bout – drôle de terme – ils ont joué, enregistré. Milt aimait les Big Bands. Il avait commencé par là. Dans celui de Dizzy Gillespie.2 Et il a fini avec un big band. Celui du Clayton/Hamilton. « Explosive »,3 un titre on ne peut mieux bien choisi. Il avait conservé la joie de créer, de jouer. Avec ses souvenirs. Passés et futurs.
Art, lui, était les réunions plus réduites. Le quartet. Avec un art – celle-là tout le monde s’y attendait – consommé des formules mathématiques. Lorsque 4=1 ou 3 ou 2 ou 1. D’une seule voix, de voix multiples, de duos ou d’un simple solo. Pour Atlantic (aujourd’hui distribué par WEA), en compagnie d’abord du guitariste Jim Hall, il va signer deux albums qui reste dans toutes les mémoires, en particulier « To Sweden with Love » où il fait swinguer et flotter les mélodies traditionnelles suédoises. Pour clore ce cycle en 1965, avec un quartet renouvelé avec le pianiste scintillant Steve Kuhn, Steve Swallow à la basse – qui remplaçait le frère jumeau de Art, Addison mort en 1963 – et Pete La Rocca à la batterie pour ce « Sings me sofly of the blues »,4 une composition de Carla Bley. En 1968, il s’installera à Vienne… Le temps de la reconnaissance était venu…
Art Farmer était plutôt un marginal sans descendance, alors que Milt fut le créateur d’une école. Chaque vibraphoniste lui doit quelque chose comme à Lionel Hampton. Tout devrait les opposer. Pourtant les rapprochements sont multiples. Comme si leur union dans la mort faisait prendre conscience de leurs convergences. Et de l’influence de Milt sur Art… Comme de celles de Charlie Parker et de Lester Young, sans compter Billie Holiday qu’il cite tous les deux comme leur phare…
Nicolas BENIES.
(Hommage publié en 1999, au moment de la mort de ces deux « hommes-mages »)