Jazz. Quand les Cors sonnent…

Un Big Band étrange et venu d’ici.

Mallet-Horn Jazz band« The Mallet-Horn Jazz Band » est le titre pour le moins énigmatique de cet album. Sous titré « Guest Arkady Shilklopper », il n’éclaire en rien le contenu sauf pour les mordus d’un instrument peu usité dans le jazz, le Cor, French Horn de l’autre côté de l’Atlantique. Le texte du livret – en trois langues s’il vous plaît, français, anglais et espagnol – nous apprend que Arkady, né à Moscou en 1956, est un virtuose de cet instrument et qu’il joue à la fois dans des groupes « classiques » – plutôt de musique contemporaine – et de jazz. Nous voilà bien avancés. Continuer la lecture →

Jazz. En direct du Brésil

Tromboniste et Carioca, Raul de Souza, entre samba et jazz.

RaulRaul de Souza est né en 1934 à Rio de Janeiro. Il a donc 81 ans. Il part, une fois encore, sur les routes pour une tournée internationale sur la base des compositions de cet album, « Samba jazz » toutes de sa plume. Ce trombone à coulisses est un curieux instrument. Il sonne fortement les temps dans ses premières années à la Nouvelle-Orléans – il faut entendre Kid Ory figure importante du style « tailgate » – pour s’émanciper via Jack Teagarden ou Dickie Wells et devenir un soliste sans attache par la grâce de Jay Jay Johnson.
Raul de Souza connaît visiblement cette histoire. Son trombone sait se faire mémoire du jazz en y mêlant celle de la samba, de la bossa nova, de l’air respiré à Rio. La poésie, la grâce de Jobim, les mots de Vinicius de Moraes se retrouvent en train de jongler avec la dureté, la hargne, la colère de Sonny Rollins et du jazz en général.
Dans cet album, « Brazilian Samba Jazz », il permet aussi de découvrir des musiciens de la génération d’aujourd’hui qui lui donnent la réplique dans ce dialogue intergénérationnel nécessaire pour permettre au patrimoine de vivre avec de nouvelles couleurs.
Pourtant, à vouloir un peu trop jouer sur la nostalgie et les ballades les compositions n’arrivent pas à de détacher les unes des autres. Un peu plus de violence, de révolte ouverte – le trombone est l’instrument pour ce faire – n’aurait pas desservi le propos. Cocktail qui aurait permis de se rendre compte que coller jazz et samba n’est pas une sinécure surtout lorsqu’il s’agit de tempo.
Ces réserves ne doivent pas empêcher d’entendre ce musicien et ses compagnons qui expriment un aspect de la réalité culturelle. Il faut ajouter qu’un label qui a décidé de s’appeler « Encore Merci » ne peut pas être fondamentalement mauvais…
Nicolas Béniès.
« Brazilian Samba Jazz », Raul de Souza, Encore Merci distribué par Rue Stendhal

Le Jazz comme eau de jouvence.

Bon anniversaire Joe Haider.

Joe HaiderJoe Haider est un des personnages clés de la scène du jazz en Allemagne. Il a longtemps le pianiste « maison » du « Domicile », le club de jazz de Munich. Sont passés là tous les musiciens de jazz qui comptent, Nathan Davis, Johnny Griffin, Booker Ervin pour ne parler que des saxophonistes et ténor de surcroît. Il a aussi fondé, Toujours à Munich, une école de jazz et a dirigé la « Swiss Jazz School » sise à Berne. Il s’est installé en Suisse.
Pour fêter comme il se doit ses 80 ans – le 3 janvier 2016 est sa date anniversaire -, il propose cet album, « Keep in Dark » sur le modèle pour être heureux vivons cachés, lui veut rester dans l’ombre… du jazz. Il a réuni à la fois un groupe de jazz plutôt issu des formules de Gil Evans avec trompette, trombone, flûte, tuba, basse et batterie et un quatuor classique, le Kaléidoscope String Quartet pour faire vivre ses compositions. Le résultat n’est pas toujours convainquant mais le plus souvent original. Sans doute par manque de répétitions entre le quartet de cordes et le groupe de jazzmen. Les compostions devraient faire partie du répertoire. Ne nions pas qu’un léger ennui nous gagne de temps en temps. Il manque un engagement plus total pour dépasser la raison et faire surgir la folie, celle du jazz.
Nicolas Béniès.
« Keep it Dark », Joe Haider Jazz orchestra, Double Moon Records distribué par Socadisc.

Jazz. Pour tous les opprimés qui dansent au ciel et ailleurs

Danser sur les nuages.

Henri Texier Sky DancersHenri Texier a toujours voulu se renouveler et trouver des sources d’inspiration dans des cultures rencontrées au hasard de son existence. Cultures souvent de populations annexées, colonisées ou tout simplement ignorées. Les « Native Lands » – soit les Indiens d’une Inde confondue par Colomb avec l’Amérique – sont les grands laissés pour compte de ces États-Unis incapables dans le même temps de rompre avec le racisme.
Il fallait soulever la lourde pierre qui ferme l’accès à leur musique, à leur héritage. Ces Nations indiennes ont été très utilisées à la construction des gratte-ciel. Ils n’ont pas le vertige et dansent sur les constructions en fer donnant ainsi l’impression d’être les maîtres des nuages que les gratte-ciel voulaient atteindre. Un truc de mâles : féconder le ciel. Eux se nommaient « Sky Dancers ». Voilà nous dit Henri l’origine du titre de cet album. Qui répond à une autre préoccupation, nous faire danser pour nous faire comprendre que notre sol est un volcan miné par la crise écologique et les mutations climatiques. Continuer la lecture →

Jazz, Paris, 1958 et 1960. De la peur à la peur et la joie du jazz.

JATP à Paris, Olympia et Pleyel.

JATP à ParisLe Jazz At The Philharmonic est l’idée personnelle de Norman Granz. Avant d’être producteur de disques de jazz et créateur de labels indépendants – NorGran, Clef, Verve et Pablo -, il avait voulu ouvrir les Philharmonic au jazz. Mis à part les concerts au Carnegie Hall, dés 1937 avec Benny Goodman, et surtout les « From Spiritual To Swing » de décembre 1938 et 1939 organisés par John Hammond, critique de jazz mais aussi membre d’une des grandes familles américaines, les Philharmoniques étaient fermées au jazz, considéré comme une musique de bordel.
Le 2 juillet 1944, Norman organise son premier concert avec la volonté de faire cohabiter, sur scène des styles, des musiciens différents pour faire surgir… on ne sait quoi. La lumière ? La nouveauté ? Le miracle ? S’il fallait choisir j’opte à coup sur pour cette dernière solution. Plus l’opposition était forte, mieux c’était…
En 1958 – le 30 avril – la formule était rodée. Le public parisien, clairsemé – la période est trouble, les coups d’État menacent, la IVe république est en train de mourir, la guerre d’Algérie menace la République – assiste à un concert qui réunit deux monstres sacrés, Coleman Hawkins, l’inventeur du saxophone ténor et Roy Eldridge dit « Little jazz », trompettiste capable de franchir toutes les limites pour gagner la première place – même s’il ne sait pas de quel concours il s’agit. Se rajoute Sonny Stitt, saxophoniste alto et ténor, plus original au ténor qu’à l’alto, en tournée en France et que Norman a recruté pour l’opposer à Coleman Hawkins, un peu plus de sel dans les confrontations qu’il aime, et une section rythmique conduite par le pianiste Lou Levy avec Herb Ellis à la guitare, Max Bennett à la contrebasse et Gus Johnson à la batterie. Continuer la lecture →

Jazz, A propos d’une rétrospective Don Byas

Pour que vive Don Byas.

Don ByasCarlos Wesley – ses prénoms pour l’état civil – Byas est un musicien un peu ignoré de nos jours. Les temps sont durs pour le jazz et ses incarnations. A n’en pas douter Don Byas fut une de celle-là. Né à Muskogee dans l’Oklahoma, dans une famille musicienne qui unit un père d’ascendance espagnole et une mère Cherokee, pianiste occasionnelle il suivra des études classiques de violon et de clarinette. Les « cultural studies » très en vogue aux États-Unis à partir des années 1980 ont fait la part belle à la description de la vie culturelle de ces villes moyennes américaines. Elles permettent de comprendre les influences qui pèsent sur les apprentissages. Pas seulement musicales en l’occurrence mais aussi environnementales – dans le sens d’un contexte spécifique.
Particulièrement, en ce qui concerne le jazz, la place des « Territory Bands », ces orchestres confinés dans le périmètre d’un territoire, d’un Etat. Souvent, ils n’ont eu aucune reconnaissance nationale à l’échelle des États-Unis faute d’un imprésario qui pouvait les faire monter à New York. L’aventure du Count Basie Orchestra, « découvert » par John Hammond en écoutant une radio de Kansas City n’est pas transposable. Il est même vraisemblable que cet orchestre a empêché d’autres d’être reconnus. Ce n’est pas la faute du Count et de ses hommes ni des chefs d’orchestre mais d’un « effet de système » qui exclut. Continuer la lecture →

Jazz, Louis Armstrong, 1962

Un concert à Paris (Olympia) le 24 avril 1962.

Louis Armstrong à ParisLouis Armstrong transporte son « All Stars » de villes en villes, de pays en pays depuis la fin des années 1940. Partout, il est accueilli comme un roi. Ce qu’il est sans conteste. Roi des Zulus que la Nouvelle Orléans élit tous les mardi gras, roi de ce royaume superbe et inconnu, le jazz. Louis est le génie tutélaire du jazz à n’en pas douter. La folle créativité fut sienne dans les années 20-30 à s’en péter les lèvres.
Dans les années 50/60, il se répète en reprenant les thèmes habituels d’un jazz appelé traditionnel ou dixieland. Il reste une voix inspiré par des muses étranges qui arrive à nous charmer. Les sirènes avaient-elles sa voix rocailleuse ? Boris Vian, à juste raison, sera déçu de la prestation du all star armstronien. Il s’attendait à un Dieu flottant sur les temps, il n’eût que le trompettiste ayant largué toutes ses bombes. Il restait Louis Armstrong malgré et contre tout. Sa biographie ne dit pas tout. Les légendes sont si nombreuses qu’il faudrait plusieurs livres pour les combattre. A quoi bon, vous connaissez la formule de John Huston : « Quand la légende est plus belle que la réalité, il faut imprimer la légende ». Souvent, se multiplient les anachronismes. Telle citation de Dada n’est pas remise dans son contexte, telle appréciation n’est pas vérifiée et le tout à l’avenant. On le sait, on ne prête qu’aux riches…
Le répertoire du all star change peu, le spectacle non plus. La multiplication des enregistrements publics le montre à l’évidence. Pourtant, il en est qui sortent du lot et celui là, à Paris ce 24 avril 1962, en fait partie.
Paris est une des capitales du jazz en ce temps là. Louis y est déjà venu. Deux fois. En 1934 – et il n’a pas pu rencontré Django – et en 1948. L’Olympia, un lieu particulier dans ces années 50/60, en lien avec Europe 1 et « Pour ceux qui aiment le jazz ». La jeunesse inonde les fauteuils de cette salle, prenant possession des lieux. Ce sera sa caverne, plus saine que le Tabou. Elle y cassera les fauteuils dés 1955 pour un concert de Sidney Bechet. Continuer la lecture →

Nouveautés Jazz

Chansons des rues.

busking-v« Busking » soit, en français dans les textes, « en chantant dans les rues », est un album signé par deux musiciens hors normes, Hélène Labarrière contrebassiste et Hasse Poulsen guitariste. Il permet des expériences à partir de chansons que tout le monde a entendues au moins une fois. Même la seule composition de Poulsen donne l’impression d’avoir cette rondeur d’un air déjà entendu.
Pour tenter le diable, il faudrait d’abord entendre ces chansons sans consulter les titres. Ils vous disent quelque chose. Comme une familiarité qui s’évapore à certains moments. Comme une ombre de la connaissance. Vos oreilles et votre mémoire entre dans un combat de titans. Mettre un titre semble hors de portée – dans tous les sens du terme. Vous naviguez entre le connu et le moins connu. Les deux compères se sont visiblement amusés à tout faire pour vous dérouter. Il faut dire aussi qu’il et elle n’ont pas choisi de vous facilitez la voie. Continuer la lecture →

JAZZ, Les aventures de l’Oiseau se poursuivent

Parker 11e (clap de fin 1952)

Intégrale Charlie Parker volume 11A l’écoute de ce coffret, le 11e donc que consacre Frémeaux (et surtout Alain Tercinet), « This Time the Dream’s on Me » aux aventures de Charlie Parker, Bird, deux évidences s’imposent. La première est connue et je ne fais que la rappeler tellement elle pourrait s’oublier, le Bird est la figure du génie de ce 20e siècle. Un génie de grande envergure. Une fois encore – je me répète, je le sais bien – Julio Cortazar, dans « L’homme à l’affût », avait saisi la singularité du créateur et de celui-là en particulier. La deuxième évidence en découle. Elle se trouve aussi chez Cortazar. Le temps avec Parker se distend, s’étend, se transforme, s’accélère. Né à Kansas City en 1920, il s’impose en 1945 sans contestation possible. L’éclosion d’un génie déjà sur de ses possibilités et capacités. Son champ s’élargit. Il s’envole. L’enthousiasme, l’allégresse de la découverte baignent les enregistrements.
En 1952, là où nous amène ce volume, c’est déjà la fin de cette jeunesse. L’art de Parker se stabilise. Devient adulte. Les envolées sont plus maîtrisées. Il s’impose. Personne, à cette époque, n’est capable de le suivre dans les stratosphères où il a pris position. Il a des émules, des suiveurs, des copieurs. Il suscite des réflexions mais aussi la nécessité de définir de nouveaux territoires, lunaires et ensoleillés, là où il ne règne pas. Miles Davis, absent pendant cette année essaiera, à partir de 1954, de fréquenter d’autres contrées. Continuer la lecture →

Jazz, Volume 2 de la collection Quintessence consacrée à Sonny Rollins pour les années 1957-1962

Sonny Rollins, l’inclassable new-yorkais

Sonny Rollins 2 Fremeaux.Walter Theodor – pour l’état civil – Rollins est l’une des incarnations du jazz. Ses méandres, ses oxymores, un moderne/traditionnel, ses retournements, sa volonté de vouloir toujours être ailleurs dissimule sans doute, comme Alain Gerber le laisse entendre dans son essai « Un ailleurs où aller » – qui ouvre le livret du volume 2 -, un manque de confiance en soi comme la nécessité de ne pas se laisser embaumer, enfermer dans une case. Il aurait pu refaire, sa vie durant, les improvisations de l’album « Saxophone Colossus » dont ce « Blue Seven » contenu dans le volume 1 de cette collection « Quintessence » dirigée par Alain Gerber et enregistré le 22 juin 1956 pour le label Prestige. Il refusa pour continuer à vivre et à créer. A surprendre. Pour ce faire, il se tourna le dos. Continuer la lecture →