Des nouveautés en jazz de cette année

Que faire de la tradition ? Ou comment rendre la mémoire vivante.

Mico Nissim est pianiste mais aussi compositeur et enseignant. La tradition, il la connaît, la fréquente tous les jours. Les jeunes gens et filles qui se lancent dans le jazz aujourd’hui doivent l’apprendre. Il faut savoir copier pour se trouver soi-même. Il faut bien choisir ses mentors et viser le plus haut possible. Le jazz s’apprend en écoutant. C’est sa part d’oralité.
Connaître, apprécier le jazz, ses traditions est une nécessité. Le jazz est mémoire et s’en sert pour échapper à la répétition.
Notre vie, comme l’écrivait Borges que cite le pianiste, ressemble à un labyrinthe a posteriori. Les routes se sont enchevêtrées. Nos choix, nos pas dessinent des territoires réels et virtuels dans lesquels nous nous perdons facilement. Se retrouver est difficile, le chemin n’est pas linéaire. C’est une manière de se surprendre, de refuser de « suivre les chemins qui ne mènent pas à Rome » comme le chantait Brassens justement. Continuer la lecture →

A propos d’une réédition en vinyle de « Cookbook » vol 1 de Eddie Lockjaw Davis

Jazz

Le retour du Vinyle.

Le bon vieux 33 tours avait disparu. Lors de la montée qui semblait irrépressible du CD, les disquaires – surtout les grands, FNAC, Virgin – avaient décidé que ces disques trop grands, trop lourds, n’avaient plus leur place dans les bacs. Les soldes ont été gigantesques. Il fallait supprimer cet obscur objet d’un désir passé. Place à l’avenir, au progrès, au CD. Tchin !
Les mélomanes que nous sommes se sont vite rendus compte d’un problème. Certes, les grattements avaient disparu mais il manquait un petit quelque chose, un je-ne-sais-quoi qui faisait une différence que nos oreilles remarquaient et que notre cerveau avait du mal à analyser. Il était dit que le son était « glacé », « froid » mais il fallait dire « manquait de rondeurs » comme si le CD avait retiré un peu de chair à cette musique pour ne laisser que le squelette.
Les études allaient montrer le bien fondé de cette sensation. Le CD avait gommé les aspérités, les craquements mais il n’avait pas atteint une sorte de perfection permise par l’enregistrement analogique, la profondeur du son. Le son était comme figé.
Fait aggravant, un premier bilan du CD – les premiers avaient été lancés en 1982 – montrait que leur durée de vie était très inférieure à celle du 33 tours. La plaque qui permet de conserver les données numériques était sensible à l’usure du temps. Le stockage des données était limité dans le temps, une quinzaine d’années suivant des études publiées en Grande-Bretagne.
Du coup, retour du bâton – « backlash » disent les Anglo saxons de manière plus imagée -, le 33 tours revient. Plus rare. Des éditions souvent limitées et, de ce fait, vendus plus chers que le CD.
L’interrogation première tient sur le retour sur investissement. Le confort d’écoute est-il meilleur ? La réponse est toute normande. Peut-être ben que oui…
Parce qu’il y a Vinyle et Vinyle pour simplifier une situation déjà bien compliquée. Certains 33 tours sont fabriqués avec les mêmes ingrédients que le CD. Des ingrédients numériques. L’écoute du 33 tours ne change rien à cette réalité. C’est la « qualité » CD. Il vaut donc mieux se procurer le CD. Qu’il est possible de numériser sur son ordinateur sans utiliser le MP3, un réducteur de son, un procédé qui écrase les informations et se traduit par une écoute tronquée.
C’est souvent le cas des Vinyles proposés par des labels qui profitent du domaine public pour réaliser des bénéfices qui peuvent être importants si le public suit.
Pour les rééditions, il faut faire confiance au label d’origine qui reproduit à l’identique le 33 tours, son et pochette.
Eddie Lockjaw DavisC’est le cas de cet album signé par le saxophoniste ténor Eddie « Lockjaw » Davis, « Cookbook », un album Prestige enregistré le 20 juin 1958. Le son a cette profondeur qui manque au CD. La « major » compagnie « Concord » – ex-Universal – a décidé de remettre sur le marché tous les OJC, les réédition en vinyle et CD des années 1990.
Pour le consommateur, il lui faudra vérifier les modalités de l’enregistrement pour éviter d’acheter ce qu’il ne voulait pas acheter.
Nicolas Béniès.
« Cookbook, vol. 1 », Eddie « Lockjaw » Davis, Prestige 7141, notes de pochette de Ira Gitler, distribué par Concord Music Group.

Charlie Haden nous a quittés…

A Charlie Haden, avec toute ma reconnaissance…

Il des coïncidences douloureuses sinon malheureuses. Comme mourir le même jour quasiment que Lorin Maazel, grand chef d’orchestre, mort ce 13 juillet en Virginie (Etats-Unis) à l’âge de 84 ans.
Par un effet de ricochet, la disparition de Charlie Haden, le 11 juillet, contrebassiste, leader « naturel » – comme on dit dans les dictionnaires du jazz – n’a pas suscité de démonstrations délirantes sur les ondes. De ce point de vue, il s’en sort mieux, même s’il n’en a plus rien à faire, que Lorin Maazel enterré plusieurs fois sous les louanges.
Charlie Haden est pourtant, pour plusieurs générations confondues mais surtout celle de l’après mai 68 pour la France, un compagnon de presque tous les instants, de ces instants qui comptent parce qu’ils se traduisent par des tournants importants dans nos vies soit individuellement soit collectivement. Ils sont rares ces artistes, ces jazzmen capables de signifier, avec leur musique, la nécessité de la révolte de toute une génération sur tous les continents. LMOCharlie Haden fut de ceux-là avec son « Liberation Music Orchestra » constitué en 1969 et enregistré par Bob Thiele pour « Impulse ! »,1 avec des arrangements de Carla Bley sur des airs révolutionnaires provenant de la guerre d’Espagne et de Hans Eisler. Cet « United Front » reste comme l’une des grandes odes de cette période. Il composera un hommage au « Che » – Guevara bien sur – pour marquer son appartenance à la fraction qui résiste et veut voir advenir le règne de la fraternité. Il reconstruira ce « LMO » à plusieurs reprises sans retrouver cette foi qui animait le premier. Continuer la lecture →

Le côté du piano jazz.

Enrico Pieranunzi, grand pianiste

Les grands pianistes ne sont pas légions. Combien pourrait-on en citer de vivants ? De ceux qui savent nous faire entrer dans des mondes différents, en nous forçant à un pas de côté ? Peu me viennent spontanément à l’esprit. Keith Jarrett en fut. Et continue… de temps en temps lorsque l’inspiration est au rendez-vous. On connaît ses foucades. Pas toujours infondées.
A force de ne considérer que des « vedettes » – il faut relativiser dans les univers du jazz -, certains passent inaperçus. Non pas que les critiques n’en parlent pas mais leurs louanges donnent l’impression de glisser sur le public. L’eau passe, aucune plume, surtout pas celle du canard, ne la retient. La mémoire s’englue dans les marais de l’immédiat.
Enrico Pieranunzi est de ceux-là. Est-ce parce qu’il est Romain – de Rome – que le public se méfie de sa capacité à plaire ? Je crois plutôt qu’il ne défraie pas suffisamment la chronique. Continuer la lecture →

JAZZ & CINEMA

Rencontres de troisième type (plus si affinités…)

D’hier…
Le jazz et le cinéma sont les deux anti-arts majeurs du 20e siècle. Ils ont grandi aux Etats-Unis pour devenir des représentations de l’identité de ce pays, colonie de peuplement qui a toujours eu du mal à oublier les vagues d’immigration successives. Le classement par « races » reste vivant dans ce pays. Il faudrait presque écrire par « communautés ».
Les images du cinéma sont des stéréotypes de la culture américaine. Le cinéma, de ce point de vue, est plus que des images qui bougent. Il recèle en son sein les mythes fondateurs de cette nation. Le cinéma a donné des « visages » aux Américains et il a construit toutes les légendes.
Le jazz, avec sa dimension d’oralité – une partition ne permet pas de se faire une idée juste de la manière de jouer – sert de référence évolutive.
Les rapports entre le jazz et le cinéma ne sont pas un long fleuve tranquille. Ils sont à l’évidence trop proches. Par leur date de naissance mais aussi par les liens qu’ils créent entre œuvre d’art/Culture et marchandise. Ils participent l’un et l’autre directement d’une industrie. Ils sont à la fois création ET marchandise. Ils ont besoin du « retour sur investissement », de la valorisation du capital investi. C’est une grande première dans l’histoire des Arts, tels qu’ils se définissent au moment de la Renaissance. Ils conservent, pour les œuvres d’art, l’aura dont parlait Walter Benjamin. Cette cohabitation n’est pas sans poser des problèmes aux créateurs.
Jazz et cinéma subissent aussi le poids des idées reçues. Le jazz ne pourrait se marier qu’avec les « films noirs » pour parler français, les « séries B » aux Etats-Unis, autrement dit avec cette catégorie de films qui ne sont pas considérés comme des « œuvres », un peu des déchets suivant les modes de pensée de ces années cinquante où la censure est maîtresse des bonnes mœurs. Le jazz, musique de bordel, musique du diable suivant ces « bien-pensants » ne pouvaient illustrer que ces « pulp fictions » cinématographiques.
Cette manière de voir a vécu. Les critiques des années 50 et 60, les futurs cinéastes de la « Nouvelle Vague », ont réhabilité ces films.
Les jazzmen seront sollicités dans ces années 1950 pour donner aux images un sens supplémentaire. Shorty Rogers, trompettiste et arrangeur classé dans la « West Coast », soit du côté de Hollywood, composera même la musique d’un « Tarzan », le « vrai » avec Johnny Weissmuller.
jazz et cinémaLe jazz fait partie du cinéma dans ses premiers temps. Au temps du « muet », « Silent movie » dit-on de l’autre côté de l’Atlantique, les jazzmen accompagnaient l’action, soulignant les situations. « Count » Basie, « Fats » Waller mais aussi Stéphane Grappelli (au piano) ont fait là leurs premières armes s’appropriant un répertoire.
Le cinéma parlant arrive avec un titre prédestiné « Le chanteur de jazz » – « The Jazz Singer » – d’Alan Crosland, sorti en 1927 qui raconte l’accession d’un « Cantor » au statu de vedette de la variété américaine. Al Jolson incarne le rêve américain dans cette bluette qui n’a pas grand chose à voir avec le jazz.
Alain Tercinet, dans ce coffret de 3 CD construits comme trois volumes ayant leur spécificité, « Le jazz à l’écran », passe en revue quelques musiques de jazz et des jazzmen qui se manifestent sur les écrans de 1929 à 1962. Il commence logiquement par « Hallelujah » de King Vidor pour s’arrêter à « The Five Pennies » qui fait se rencontrer Louis Armstrong et Danny Kaye pour un échange assez délirant sur « When The Saints ». Entretemps, il nous aura permis de goûter à Mae West en compagnie de l’orchestre de Duke Ellington – qu’elle a imposé aux producteurs – ou Glenn Miller dans un curieux film, sorti en 1942 (disponible en DVD) « Orchestra Wives » – bizarrement traduit en français par « Ce que femme veut… » alors qu’il s’agit bien des épouses des musiciens de l’orchestre – qui raconte les jalousies de ces femmes obligées de subir le rythme infernal des tournées. Il permet de voir les membres de l’orchestre et de savourer quelques compositions et arrangements qui sortent des succès de l’orchestre. Ceci pour le volume 1. Continuer la lecture →

Louis Armstrong volume 13 de l’Intégrale

Louis Armstrong dans la tourmente de 1947.

Un rappel, Louis Armstrong, génie tutélaire du jazz, a fourni à la fois des thèmes de la musique américaine mais a aussi influencé tous les musiciens de jazz. L’écouter est à chaque fois un ravissement. Ce plaisir est redoublé, pour cette « Intégrale Louis Armstrong », par le livret signé par Daniel Nevers. Il donne des indications chronologiques, biographiques et discographiques tout en laissant entrevoir les difficultés d’un historien du jazz qui veut dater le plus exactement possible les performances enregistrées surtout lorsqu’il s’agit d’émissions pour la télévision ou pour la radio. Dater exactement relève de l’impossible et accroît le mystère. Daniel Nevers redouble ainsi la jouissance de l’écoute. Il permet de découvrir ou redécouvrir Louis Armstrong.

C’est sensible dans ce volume 13 qui poursuit la visite de l’année 1947 commencée dans le volume précédent et qui s’arrêtera avec le suivant. Louis – Satchmo pour les intimes que nous sommes -, comme le monde, est à la croisée des chemins. Continuer la lecture →

Dédicace du « Souffle de la liberté » au Brouillon de culture le 28 juin 2014

Bonjour,

Le samedi 28 juin je dédicacerai mon livre « Le souffle de la liberté, 1944 le jazz débarque » au Brouillon de culture de 15h à 17H puis à la fête des Coteaux. Le dimanche, je serai aussi à la fête des Coteaux pour une nouvelle signature.

Je vous y attends.

Nicolas Béniès.

Ouest-France a consacré un article à la sortie du livre dans ses pages « culture » lors de son édition du 24 juin 2014.

Autour des festivals.

Jazz en Baie…

Un invité surprise de « Jazz en Baie » (du 5 au 16 août, dans la Baie du Mont Saint-Michel) : Steve Grossman.
Le saxophoniste ténor, né à Brooklyn le 18 janvier 1951, a eu une carrière en dents de scie tout en participant à des expérimentations importantes notamment aux côtés de Miles Davis. Il reste pourtant profondément ancré dans la tradition dite du hard bop mâtinée de toutes les évolutions du jazz depuis le milieu des années 50. Il est impossible, dans le jazz, de répéter mécaniquement le passé. Steve s’est construit un style. Du coup, il est inclassable. Tellement qu’il peut être classé dans toutes les catégories répertoriées. Sur Wikipedia, Dans la case « genre » on peut lire « jazz, hard bop, bebop, cool jazz, modal, fusion, third stream – le troisième courant qui veut associer jazz et musique classique ou musique contemporaine. Le genre « jazz » me fait frémir…
Steve, pourtant, ne fait pas partie du gotha du jazz, ceux et celles que citent spontanément les amateurs de jazz mais il conserve une sorte d’empathie avec le public. Il est à l’aise dans des environnements différents. Continuer la lecture →

Une sélection de nouveautés en jazz

Jazz d’aujourd’hui et de demain.

Le jazz, comme toutes les autres disciplines artistiques, est éclaté, pluriel. Il cherche des solutions ailleurs que dans lui-même. Longtemps, jusqu’aux années 1980 s’il fallait dater, il a su s’outrepasser lui-même. Trouver en son sein des réponses aux questions que toute l’esthétique se posait. Des réponses en forme de révolution esthétique brutales et rapides. Une sorte d’accélération de chefs d’œuvre qui laisse pantois.
Aujourd’hui, le présent se remplit des rumeurs du passé, de cette mémoire vautrée dans un entre deux et qui se refuse à tout travail pour laisser la place à un passé recomposé pour que chacun(e) essaie de trouver sa voi(x)e. Pas facile pour les musicien(ne)s de ce temps de trouver leur tempo, leur possibilité. Continuer la lecture →

Compte rendu de la 33e édition de JSP

En revenant de Coutances, de dessous les pommiers, la pluie, le vent et…le soleil !

Ce 33e cru restera lié – c’est logique – au 70e anniversaire du débarquement. Des orchestres ont repris le style de ces années de guerre. Charles Trenet a été de cette fête comme il se doit.
C’est le chanteur de ces années d’après le Front Populaire de 1936. Il est révélateur aussi de la place du jazz pendant l’Occupation. Les orchestres de jazz français qui ont commencé à fourbir leurs armes dans le milieu des années 1930 tiennent le haut du pavé. A commencer par le Jazz de Paris conduit dans les années 1940-41 par le saxophoniste ténor Alix Combelle. Les disques sous le label « Swing » sont pressés de nouveau. Charles Delaunay, son créateur, enregistre tout ce que le jazz compte de musiciens en France. Les concerts de jazz sont pleins.
Cette évocation, ce travail de mémoire a été le thème de ma conférence. Continuer la lecture →