JAZZ, Ballades

Retrouvailles

Comme si nous avions perdu de vue deux vieux amis. Comme si nous nous retrouvions chez l’un – Dave Liebman, saxophone soprano, ténor, flûtes – ou chez l’autre – Richie Beirach, piano, pour échanger sur le temps qui passe, celui qui reste dans la gorge ou bien celui qu’il fait sans craindre de faire référence aux auteurs classiques, ici Bach, Kurt Weil, Billy Strayhorn et Duke Ellington pour faire appel à Wayne Shorter dessinant un portrait, « Sweet Pea », de Strayhorn ou à Jobim tout en soulignant la place des compositions originales. Sans oublier Coltrane et son aura qui inonde le duo.
L’amitié est ici le ciment essentiel. Elle donne à cette rencontre une atmosphère de fraternité loin de tous les combats qui agitent d’habitude le monde du show biz dont peu ou prou le jazz fait partie.
Ces deux là se jouent de toutes les références tout en jouant avec leurs communes influences. Un patrimoine commun leur permet de dialogue sereinement sur ce monde qui ne tourne plus rond, autour d’un verre de ce vin magnifique, ce vin des contrées oubliées et perdues que seule la conversation musicale permet de retrouver. La violence resurgit parfois au détour d’une de ces pointes dans les aigus de ce soprano toujours en éveil. Continuer la lecture →

Jazz, De la guitare, France/États-Unis

Venu d’autre part…
voulga-david_Inner Child_Le premier album d’un guitariste et compositeur, David Voulga, qui voudrait retrouver la naïveté de la découverte d’un enfant. « Inner Child » laisse entendre une musique rythmée qui laisse entendre toutes ses références de l’afro-cubanisme aux musiques occidentales en passant par les dites musiques du monde tout en affirmant la filiation avec les grands guitaristes du passé. Une ode aussi au grand-père, immigré grec ainsi qu’à tous ceux et celles déracinées, acculturé-es à la recherche d’une autre culture, de valeurs. L’équipe de musiciens – beaucoup de Montpellier – s’est rassemblée pour servir le projet du guitariste. Prometteur.
« Inner Child », David Voulga, Absilone distribué par Socadisc.

De l’autre côté…
guitaristeMatthews Stevens, guitariste, veut lui aussi renouer avec la nature et son âme d’enfant. Des compositions à la structure étrange qui se veulent de notre temps mais qui ont du mal à véritablement décoller. La présence du pianiste Gerald Clayton est un gage de cette volonté d’originalité. De faire du neuf avec du vieux pour conserver le patrimoine et le faire fructifier. Il faut découvrir le leader, son projet bien défini par le titre « Woodwork », le travail du bois et l’ensemble des musicien–nes tout en regrettant l’absence de batterie au profit de percussions.
Nicolas Béniès.
« Woodwork », Matthew Stevens, Whirlwind Recordings

Jazz d’ailleurs et de toujours

Musique pour contes russes.

KornazovGueorgui Kornazov, tromboniste et compositeur, ne craint pas d’intriguer l’acheteur. Une pochette noire au titre étrange comme venu d’ailleurs, « Suznanie » où figure deux noms, le sien et celui de Leonardo Montana sans autre mention. A l’auditeur potentiel de vaincre ces obstacles pour ouvrir cet album, mettre le CD sur sa platine et prendre le train en marche.
Il n’est pas long à découvrir, s’il ne le savait déjà, que Montana est pianiste et sait s’insérer dans l’univers du tromboniste qui fait la part belle à ses origines revues et corrigées par le jazz lui-même.
« Suznanie » se présente comme une longue suite ou, plutôt comme des gares qui balisent le voyage, un voyage dans les histoires de notre enfance, dans les contes de notre grand-mère forcément russe. Si, par hasard, elle ne l’était pas – russe -, elle raconterait des histoires semblables, de ces contes et légendes légères et graves pleines de bruits et de fureurs d’un monde qu’il est difficile d’oublier. Le rêve permet de s’en échapper pour s’effondrer ailleurs, pour construire un autre monde.
Gueorgui n’a rien oublié, ni Henri Texier ni sa grand-mère, encore moins les grands trombonistes qui ont marqué le jazz à commencer, pour lui – c’est évident à l’écoute –, Roswell Rudd chez qui il a pris cette rugosité qui va si bien à sa musique en la servant.
Il a trouvé chez le pianiste, le même goût de raconter des histoires tout en sachant mettre en valeur ses compositions et assurer un soutien rythmique sans faille.
Un duo qu’il faut entendre. Une surprise – une bonne – à l’écoute d’un album qui a oublié de se présenter à l’auditeur. Il faut passer au-dessus pour découvrir cet univers. L’album le plus abouti du tromboniste à de jour.
Nicolas Béniès.
« Suznanie », Gueorgui Kornazov/Leonardo Montana, contact kornazov@free.fr

Crest 2016, les villes du jazz, Philadelphie et Pittsburgh

Sur Philly
Pour tenir compte de notre espace temps confiné, je vous propose un parcours balisé. la figure de Lee Morgan, trompettiste et compositeur, nous servira de fil d’Ariane. Musicien prodige, il commence sa carrière professionnelle à 15 ans. A 17, il entre dans l’orchestre de « Dizzy » Gillespie. Dans la foulée, Lee_Morganil enregistre, en 1956, son premier album, « Indeed! », pour Blue Note. Il fera un succès inattendu – pour Alfred Lion le producteur mais pas pour lui – avec « The Sidewinder » enregistré le 21 décembre 1963 et publié début 1964.
On a dit « prodige » mais le terme ne convient pas. C’est l’environnement de la ville, de la famille, cette fameuse « Philadephian connection » qui explique la formation et l’émergence de ce maître de la trompette de jazz.
Nous suivrons ses premiers pas pour nous rendre compte de cet environnement, de la fraternité intergénérationnelle qui fait le prix de cette ville minière à l’époque et qui tient une grande place dans l’histoire de la formation sociale américaine. Il n’empêche que le racisme existe aussi de même que le ghetto…

Pour Pittsburgh, le guide sera Art Blakey et ses jazz messengers lieu de rencontre entre les différentes villes du jazz. Notamment Philly – c’est le petit nom de Philadelphie. Ville de batteurs que Pittsburgh. 220px-Kenny_ClarkeKenny Clarke y est né et y a grandi, de même que Blakey. Tous les deux se convertiront à l’Islam après la seconde guerre mondiale.

Ethel Waters

Ethel Waters

La pochette d'un des albums importants de Stanley Turrentine - né à Pittsburgh - en compagnie de Shirley Scott - née à Philly -, son épouse à l'époque (1964)

La pochette d’un des albums importants de Stanley Turrentine – né à Pittsburgh – en compagnie de Shirley Scott – née à Philly -, son épouse à l’époque (1964)

Nous n’aurons garde d’oublier les joyeux ancêtres. Ethel Waters à Philly
de même que Earl Hines
Roy Eldridge à Pittsburgh

On s’attachera de plus aux batteurs puisque Philly Joe Jones – comme son surnom l’indique – est né et a grandi à Philadelphie…

Un parcours donc en trois temps

Le film « Philadelphia story », une comédie du remariage, la pièce fut initialement écrite pour permettre le retour de Katherine Hepburn… Opération réussie. Avec le film de Cukor, sorti en 1940, la réussite fut décuplée.

Mercredi, un parcours avec comme guide Lee Morgan
Jeudi le guide sera Art Blakey
Vendredi les ancêtres
et samedi tous ceux et toutes celles qui ont marqué ces deux villes.

Un des albums de Benny Golson, né à Philly un des "meneurs" de la philadelphia connection"

Un des albums de Benny Golson, né à Philly un des « meneurs » de la philadelphia connection »

Ci-après, quelques photos pour fixer les esprits. D’autres sont disponibles sur ce site datant de d’il y a deux ans. Voir Université populaire, comme mot clé.

A mardi.

Nicolas BENIES.

 ittsburghers-Earl-Fatha-Hines-with-eye-patch-Erroll-Garner-Billy-Eckstine-and-Maxine-Sullivan-with-Mary-Lou-Williams-at-the-piano.-circa-1950.-Photo-by-Charles-Teenie-Harris-earl-hines-erroll-garne


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Clifford Brown

Clifford Brown

couverture du livre, en deux volumes de Seth Greenberg

couverture du livre, en deux volumes de Seth Greenberg

pochette du disque de Billy Bean the trio

pochette du disque de Billy Bean the trio

Jazz, La machine à remonter le temps (3)

Concerts à domicile (3)

Pour ce dernier concert, il est possible d’inviter très largement, d’ouvrir le bal, de laisser les invité-es siffler, se déhancher au son de cette musique « soul ».
Le lieu est différent. Au « Caméléon », un de ces clubs mythiques de Paris qui restera en activité longtemps mais pas assez pour la génération d’aujourd’hui puisse le visiter sinon à travers les souvenirs de ceux et de celles qui y ont participé. Bernard de Bosson, pianiste amateur dans les années 1960 – futur PDG des disques Warner – le décrit dans les notes de pochette signées Michel Brillé.
Ce 28 juillet 1961, le club reçoit la visite du trio de Les McCann qui vient de triompher au festival d’Antibes Juans-les-Pins. Le public est nombreux pour entendre la nouvelle attraction. Une musique inspirée par la dance et même les tap dancers mais aussi par le gospel. Les McCann fait partie de la même école que Ramsey Lewis qui pratique lui aussi ce mélange. Le succès est au rendez-vous. Il faut noter que « The Truth » signé ici par Les ressemble furieusement au « Wade in the Water », un traditionnel que Ramsey Lewis allait aussi enregistrer (en 1966 !)…
Les deux sets sont ici repris en deux CD, de quoi boire jusqu’à plus soif cette musique souvent répétitive. Autour d’un verre pour oublier un monde oublieux de toute fraternité, elle sera une compagne nécessaire. D’autant que Les n’oublie pas les standards… Continuer la lecture →

Jazz, La machine à remonter le temps (2)

Concerts à domicile (2), suite…

Bien reposé et remis de votre concert avec le fantôme d’Horace Silver, il est possible de passer à une autre forme de jazz. Contemporaine et apparemment à l’opposé. Un triple CD du Modern Jazz Quartet (MJQ pour tous les intimes) recèle forcément des trésors.
MJQ, Paris 1960-62L’ambiance générale n’a guère changé en cette année 1960. Le 9 avril, le quartet conduit par John Lewis, pianiste et compositeur, s’installe à l’Olympia. L’entente entre le pianiste et Milt Jackson, vibraphoniste, inventeur du langage bebop sur cet instrument, Percy Heath, contrebassiste et Connie Kay – un pseudo pour éviter de prononcer un nom imprononçable -, batteur subtil et swinguant malgré les clichés, semble relevé du paranormal. Ils n’ont plus rien à prouver sinon la faculté inentamée d’atteindre à l’excellence. Continuer la lecture →

Jazz, La machine à remonter le temps. (1)

Concert à domicile (1)

Les festivals, les concerts permettent de voir le jazz. Cette dimension est nécessaire pour cette musique qui sait vivre. Certains de ces concerts sont enregistrés. Plus ou moins bien. Surtout, il arrive que le swing soit sur la bande par une alchimie miraculeuse. C’est souvent le cas pour ceux réalisés à l’Olympia (Paris). Peut-être parce qu’ils se trouvent sous le label « Pour ceux qui aiment le jazz », l’émission phare – à 22h30 – de Daniel Filipacchi et Frank Ténot sur Europe n°1 et réunissent une grande partie de la jeunesse qui se retrouve dans cette « musique de sauvages » comme on dit à l’époque, une musique – on ose – immorale. Les bien pensants critiquent à n’en plus finir ce jazz qui pervertit les jeunes esprits trop malléables. J’exagère ? Même pas. Il faut relire ce que ces « ligues » ont écrit pour se rendre compte de la bêtise sans nom qui les possède. Je sais, la bêtise ne recule pas si facilement si l’on en croît les propos d’un élu du FN sur Erik Satie…
Les vacances permettent de prendre le dessus sur le temps qui passe et même sur celui qu’il fait. Prenez le temps donc. Un après midi par exemple. Seul ou en groupe à votre convenance. De ceux et de celles qui partagent cette passion un peu dévorante. Commencez doucement en enlevant le cellophane du premier CD. Horace Silver à ParisDans l’ordre chronologique pourquoi pas. Ce 14 février 1959 la météo est douce et le temps politique à l’orage. La crise politique est ouverte malgré les coups d’État du général de Gaulle le 13 mai 1958, le vote de la Constitution en octobre 1958. La « guerre d’Algérie » – une guerre qui ne veut pas dire son nom, on parle d’opérations de police – engloutie des jeunes hommes dans l’engrenage infernal de la barbarie, celle de la torture. Les généraux, eux, deviennent « factieux » et l’O.A.S commence ses opérations terroristes. Le climat est délétère.
Le jazz lui résiste. Permet des effets de génération, de se sentir bien contre le monde qui vacille. Une nouvelle se répand. Horace Silver est à Paris et donne, comme il est d’usage, deux concerts, l’un à 18 heures, l’autre à minuit. Je ne suis pas sur que l’Olympia soit « full up » ni que le public connaisse bien ce pianiste/compositeur, l’un des plus importants du moment. Continuer la lecture →

JAZZ, il faut aussi le lire…

Réflexions.
Le jazz est, il faut le rappeler, une musique sans nom dont les contours ne sont pas définis avec précision. Son identité est mouvante et ses frontières extensives sauf pour quelques « Ayatollahs » incapables d’être de leur temps. Le « champ jazzistique » n’est pas réductible à des dogmes. Il est en constante évolution et suppose de rompre avec la tradition, avec les « grands ancêtres » tout en les connaissant, tout en jouant avec les mémoires pour construire une mémoire de l’avenir.
Polyfree, Outre MesurePhilippe Carles et Alexandre Pierrepont ont voulu, à l’aide de contributeurs divers, dessiner une « carte au trésor » du jazz contemporain pour essayer de l’appréhender dans le contexte d’une interrogation générale sur la place de la culture et des anti-arts. Ils compilent des réflexions récentes – les années 1970-2015 – pour indiquer que la critique reste active. « Polyfree » est le titre de cette « terra incognita » que les auteurs nous invitent à découvrir. Le résultat, au-delà de sa curiosité, de son étrangeté lié à la diversité des points de vue et des affluents nouveaux du jazz, permet à la fois de s’interroger sur les mystères du jazz et sur sa place dans les anti-arts de ce 21e siècle. Une interrogation qui part du jazz pour s’élargir à l’ensemble des disciplines artistiques.
Nicolas Béniès.
« Polyfree », sous la direction de Philippe Carles et Alexandre Pierrepont, Editions Outre Mesure

Le champ jazzistique vu à travers les festivals de l’été.

Errances dans le jazz d’aujourd’hui.

L’été, malgré tout, est le temps des festivals de jazz, de ce temps élastique qui fait, souvent, entrer 2 dans 3 ou 4 dans 3. Un temps élégiaque qui permet de flâner, d’errer en des endroits bizarres que le jazz fait découvrir dans le même temps qu’il se découvre. C’est un bon guide, que le jazz, musique sans nom qui a scandé les espoirs et la barbarie de ce 20e siècle.
Je vous propose quelques endroits, en France, des musicien-nes à découvrir pour finir sur deux ou trois enregistrements récents. Continuer la lecture →

JAZZ, le 37e festival Django Reinhardt.

Changements dans la continuité

Samois s/Seine, tous les ans renaît de ses cendres en faisant appel à un esprit Django toujours différent et toujours renouvelé pour essayer de définir le jazz. Django – « j’éveille » est la traduction de Django chez les Roms et il tenait à son pseudo, Baptiste – est le seul génie européen incontestable du jazz. Il a influencé tous les guitaristes et pas seulement ceux qui se réclament du jazz dit manouche. Joe Pass, Jimmy Raney, Tal Farlow, Oscar Moore… ont reconnu leur dette. Dés la parution, en 1938, du premier 78 tours du quintet de Hot Club de France sous l’étiquette Commodore de Milt Gabler, aux États-Unis, la formule fait des émules. Existent désormais des quintets de Hot Club partout dans le monde et un festival, aux États-Unis, qui les réunit à intervalles irréguliers.
Jusqu’à sa mort, Babik, le fils de Django, a dirigé le festival en le faisant vivre et vibrer par sa présence. Les producteurs ont essayé de le faire jouer comme Django mais, lui – comme le montre ses enregistrements – était plutôt attiré par les sons des guitaristes classés sous l’étiquette « Fusion » pour être de son temps et non pas d’un autre qui ne le concernait pas directement.
Pour cette 37e édition, les organisateurs s’interrogent sur « l’esprit Django ». Ils et elles en donnent une traduction ouverte sur les « musiques du monde » et sur les jeunes pousses qui défraient la chronique aux États-Unis et ailleurs. Le jazz est musique d’ouverture fraternelle, de révolte qui aide à se sentir bien contre le monde tel qu’il est. Le jazz emporte participant-es et public dans une vaste sarabande de révolte lorsqu’il est lui-même. Continuer la lecture →