Sur la littérature américaine

De Philip Roth aux révoltés d’aujourd’hui

Philip Roth, né le 19 mars 1933 – au moment où Roosevelt pris ses fonctions de Président -, a décidé, en 2015, d’arrêter d’écrire. Une décision salutaire. Beaucoup de romanciers n’arrive pas à quitter la scène à temps. Tout le monde n’a pas la chance de mourir jeune et de conserver une image positive pour les générations futures…
Claudia Roth Pierpont, journaliste et sans lien de parenté avec l’écrivain – il lui aurait dit « Vous ai-je épousé sans m’en souvenir ? » – en a profité pour l’interroger longuement. Le résultat, un essai biographique, « Roth délivré, un écrivain et son œuvre » pour mêler réalité et fiction, faits réels et leur transformation dans l’imagination d’un romancier à l’ironie et à l’humour féroce. Chaque intitulé de chapitre est une référence au titre d’un roman. L’auteure utilise la technique rothienne. Cette distance renforce l’argumentation de la biographe spécialiste du monde de Roth. Continuer la lecture

Un roman « vrai » de Roger Martin, « Il est des morts qu’il faut qu’on tue

Le phœnix de l’antisémitisme

Roger Martin, il est des morts qu'il faut qu'on tueRomain Delorme – ainsi s’appelle-t-il au début d’une histoire non chronologique – est aussi Maxime Tillier, nom qu’il prendra après des découvertes sur sa naissance est le personnage central de ce roman. Flic – on écrit flique à la fin du 19e -, agent secret, fils de gendarme il participe aux grands événements de ce siècle pourrissant qui se termine par la Première Boucherie Mondiale. Le récit commence là, en cette année 1914 qui signe la fin du 19e siècle.
Le narrateur a 43 ans lorsqu’il s’engage. Il y découvrira l’imbécillité de l’antisémitisme. Manière de raconter, pour Roger Martin, cette période qui va de la Commune à la fin de l’affaire Dreyfus et à la mort de Zola, vraisemblablement assassiné par ces antisémites avec l’aide d’une partie de l’armée et de la police. Les anathèmes, les insultes, les annonces de l’anéantissement total de la soi-disant « race juive » se retrouveront tout au long de l’histoire de cette France républicaine. Il met en scène le Préfet Andrieux, père d’un certain Louis Aragon faisant ainsi écho à la biographie de Philippe Forest parue aux éditions Gallimard. Delorme/Tillier meurt en 1940 au moment de la promulgation par Pétain du décret sur les Juifs les privant de droits et de nationalité. Le cri du mourant « ça ne finira donc jamais » est encore le nôtre… Oui, « Il est des morts qu’il faut qu’on tue » pour pouvoir, faire vivre la fraternité.
Nicolas Béniès.
« Il est des morts qu’il faut qu’on tue », Roger Martin, Cherche Midi, 2015, 540 p.

Une France qui devient trop proche tout en restant lointaine…

Garder la mémoire !

Deux récits, parus tous deux en 1945, viennent porter témoignage de la période de l’Occupation et plus encore de la nature fasciste du Régime de Vichy. Pour faire l’Histoire de cette période, il a fallu attendre les historiens américains, Paxton en particulier. Depuis les vannes se sont ouvertes. Mais la mémoire de ce temps à tendance à s’évanouir. Pourtant, cette entrée est nécessaire même si elle laisse la place à l’émotion et à la révolte.
Philippe Soupault dans « Le temps des assassins » raconte non seulement son expérience de la prison – il a été incarcéré 6 mois en 1942 lorsqu’il était en poste à Tunis – mais aussi le contexte, Philippe Soupault le temps des assassinsl’environnement tout autant qu’un régime marqué par la corruption et la spoliation des Juifs en pratiquant la stratégie de la terreur.
Il décrit la réalité de l’emprisonnement, des bruits continuels de la prison, de la coupure avec le monde, l’angoisse et, par la grâce de l’écriture, dépasse son propre cas pour comprendre les sensations, les émotions de tout être humain privé de la liberté d’aller et de venir. C’est aussi un plaidoyer pour les libertés démocratiques.
Dans sa préface, il explique les raisons pour lesquelles il a voulu publier cette expérience malgré tout ce qu’il savait des camps de concentration, des crimes commis par les nazis et ce « Régime de Vichy » qui a voulu faire croire qu’il résistait à Hitler. Cette fable prenait l’eau de toute part, déjà, dans ce récit.
Françoise Frenkel Rien où poser sa têteAutant l’écriture de Soupault se veut froide, type procès verbal, autant Françoise Frenkel utilise tout le registre des émotions. Elle avait créé à Berlin, la première librairie française qu’elle tient, avec son mari absent du récit, jusqu’en 1939. Elle est Juive et tout est dit pour expliquer son départ de ce Berlin qu’elle aimait. Elle pensait, à mauvaise raison, que la France l’accueillerait à bras ouverts. Le temps de faire des démarches pénibles, la guerre fut perdue par les Français. Fuir de nouveau. Trouver des refuges, faire l’objet de dénonciations, Fuir encore pour tenter de gagner la Suisse. Arrêtée à Annecy, libérée on ne sait comment, elle arrivera tout de même à Genève. Elle publie en français « Rien où poser sa tête », itinéraire d’une femme dans la France de Vichy. D’une seule traite pour laisser pénétrer en vous cette énergie vitale qui parcourt tout ce récit d’une grande force et d’une liberté de forme pour répondre au fond? Un hymne à la liberté et à la littérature. Une belle leçon aussi de fraternité.
Nicolas Béniès.
« Le temps des assassins », Philippe Soupault, L’imaginaire/Gallimard, 467 p., 14,50 euros ; « Rien où poser sa tête », Françoise Frenkel, préface de Patrick Modiano qui joue avec ses souvenirs tout en apportant quelques éclairages sur la suite de la vie de l’auteure, L’arbalète/Gallimard, 289 p., 16,90 euros

Le temps de lire, la sélection livres de Nicolas BENIES

Un polar israélien.

une proie trop facileLa littérature israélienne forcément contestataire des pouvoirs, surtout ceux de « Bibi », le premier ministre de droite qui est obnubilé par la guerre pour faire passer sa politique antisociale. Lui aussi a déclaré la guerre et d’abord aux Palestiniens pour leur refuser leurs droits… Le « terrorisme » – un terme à la mode qui permet de couvrir toutes les atteintes aux droits démocratiques – sert de paravent.
Yishaï Sarid s’est fait connaître en France grâce à ce merveilleux roman « Le poète de Gaza » (Actes Noirs) paru en français en 2011. Actes Sud récidive, toujours dans sa collection Actes Noirs, en publiant son premier roman, « Une proie trop facile » qui joue sur les apparences pour décrire un Israël de l’an 2000. Les références datent un peu mais l’écriture recouvre le tout. Une écriture simple, descriptive qui cache l’essentiel, les non-dits sur les quels repose cette société israélienne enfermée dans la guerre qui arrive mal à cacher ses divisions.
« Moi, je milite pour une cuisine simple » fait-il dire à un des personnages. Une cuisine simple est difficile. Il faut choisir avec soin les ingrédients sinon elle est banale et c’est raté. Une bonne définition de cette écriture. Simple et peu banale.
« Une proie trop facile », Yishaï Sarid, Actes Noirs/Actes Sud, 341 p., 22,50 euros Continuer la lecture

Mahmoud Darwich vivant

Rencontre d’outre tombe

Mamoud DarwichIvana Marchalian, journaliste libanaise, avait interrogé, à Paris, en 1991, Mahmoud Darwich, poète palestinien dont l’œuvre est considérée comme le lieu de l’État palestinien. Un poète secret qui sait parler de l’oppression comme de la mort et de ce conflit dont personne ne connaît l’issue entre Palestiniens et Israéliens. Darwich avait écrit un texte de sa main pour tenter de répondre aux questions, en fait pour situer son œuvre, son combat. Une sorte de credo que devient « Je soussigné Mahmoud Darwich ». Ce document qui est livré après la disparition physique de Darwich, donne quelques clés du monde de l’écrivain, du poète incarnation d’un État palestinien dont sion œuvre jette les bases potentielles et utopiques, un État comme en rêve tous les tenants de la démocratie, sans armée et sans police.
Inestimable témoignage qui nous rend Darwich à la fois proche et plus humain bien que cultivant une certaine distance. Il ne livre quasiment rien de sa vie privée mais parle de son travail, de ses influences, de ses doutes aussi sans trop y insister même si Ivana est un peu trop aux pieds du maître… Elle sait aussi décrire l’appartement et le quartier de Paris qu’elle traverse avec Darwich.
N.B.
« Je soussigné Mahmoud Darwich », Ivana Marchalian, traduit par Hana Jaber, Actes Sud/L’Orient des livres.

L’Algérie comme seul sujet de Boualem Sansal

Un iconoclaste

2084, La fin du mondeBoualem Sansal est un amoureux déçu, transi et encore saisi par la passion. L’objet et sujet de son amour, sa terre natale, l’Algérie et plus encore Alger la blanche. Il en veut à tous les gouvernements qui ont voulu imposer une religion d’État, une langue, l’Arabe littéraire loin de la langue vernaculaire et l’enseignement de l’Islam à l’École. Son dernier roman, déjà un succès de librairie, « 2084, la fin du monde », se situe dans un pays, l’Abistan, dominé par la peur de Dieu, le respect des dogmes religieux décrétés par on ne sait qui mais pour le profit des dirigeants et la répression. Un régime dictatorial aux couleurs religieuses, nouvelle manière de justifier la politique. Il est facile, au vu des attentats sanglants à Paris, de penser à Daesh. Sansal veut plutôt décrire, comme pour ses romans précédents à commencer par le superbe « Le serment des barbares » écrit juste après la guerre civile commencée dans les années 1990 et, apparemment, achevée en 1999, la société algérienne. Son ire n’est pas seulement dirigée contre les « islamistes mais aussi contre le gouvernement algérien. Il dénonce ainsi le passage à l’économie de marché en 1994… Pourtant, il donne en même temps – et peut-être sans le vouloir – quelques clés de compréhension de cette secte et de son pouvoir de convaincre. A l’instar du fascisme, Daesh pose comme supérieure toute personne qui adhère à son idéologie lui donnant la possibilité de tuer des ennemis, ceux résidant sur un sol étranger. Les femmes sont, évidemment, les grandes exclues.
Boualem Sansal, RomansLes aspirations démocratiques sont un facteur de déstabilisation du système de cet Abistan. Et c’est la fin du monde… Son « 2084 » est, évidemment, inspiré par le « 1984 » de George Orwell tout en se situant dans la continuation des œuvres antérieures de cet ex-ingénieur et fonctionnaire rejeté par les fanatiques religieux, le pouvoir et même ceux et celles qui partagent quelques-unes de ses convictions laïques. Lire ou relire ses romans dans la continuité chronologique est devenu possible par la publication d’une somme « Romans 1999-2011 » permettant une vision de l’histoire récente de l’Algérie. Elle permettra aussi de comprendre pourquoi l’Algérie est à la fois sa hantise et sa raison de vivre.
Nicolas Béniès
« 2084, la fin du monde », Boualem Sansal, Gallimard et « Romans 1999-2011 », présenté par Jean-Marie Laclavetine, précédé d’une « Vie et Œuvres », Quarto/Gallimard ; « 1984 », George Orwell, Folio Plus avec un dossier par Olivier Rocheteau.

La guerre des enfants sans boutons

Barbarie bien pensée…

L'orangeraieLes guerres d’aujourd’hui ne sont plus des confrontations d’États mais des affrontements privés pour asseoir un pouvoir sur un territoire et sur les consciences. Larry Tremblay, à travers trois personnages, des jumeaux Aziz et Ahmed – interchangeables donc, à leur convenance – et un enfant créé pour le théâtre, Sony incarné par Aziz, parle de l’embrigadement des fils permis par le père au nom d’un dogme religieux que personne ne veut remettre en cause. L’un des deux jumeaux doit mourir ainsi en a décidé le chef de guerre Soulayed pour venger la mort des grands-parents des deux jumeaux. Personne ne s’interroge pour savoir qui a fait exploser la maison. Ahmed se fera exploser tuant des enfants de son âge, 9 ans. Aziz ne pourra choisir que la porte de l’exil pour découvrir la réalité. Le théâtre sera sa roue de secours pour clamer au monde la réalité de cette guerre étrange où les motivations s’évanouissent pour laisser toute la place à la barbarie.
L’écriture poétique mais aussi le sens du théâtre, de la mise en scène donne à ce « roman » une force inespérée. « L’orangeraie », c’est son titre et le nom de l’endroit calme où les deux enfants s’ébattent avant d’être enrôlés dans un conflit qui n’est le leur, devrait être lue dans toutes les écoles.
N.B.
« L’orangeraie », Larry Tremblay, La Table Ronde, 181 p.

Polar et grande littérature.

Le cas James Lee Burke

Où classer James Lee Burke ? Dans les auteurs de polars avec un héros récurrent, Dave Robicheaux, avec comme toile de fonds l’histoire au présent de la Nouvelle-Orléans et de la Louisiane ? Ou dans cette littérature américaine du Sud des États-Unis qui prend sa source dans Faulkner et un peu dans Hemingway ? Dans les deux vraisemblablement tellement le polar est devenu une des sources principales de la dite grande littérature, plus encore aux États-Unis qu’en France.
Il faut reconnaître que Dave Robicheaux au fil des temps est devenu une des figures de l’auteur. James Lee pourrait tout aussi bien changer de nom. Ce n’est pas son seul double, il en est d’autres pour raconter d’autres contrées, le Texas par exemple. Mais il n’est jamais plus à l’aise que dans ce coin du Mississippi où Trenet voyait les enfants « faire pipi », pour une rime riche même si elle est facile.
Il en est, comme Laurent Chalumeau, tout à sa défense de Elmore Leonard – qui situe ses intrigues à Detroit, une autre ville du jazz, dont il fait aussi la chronique -, qui prétende que James Lee a pris la grosse tête et qu’il n’est guère capable de se renouveler. Une critique supplémentaire pourrait lui être faite, Dave Robicheaux n’arrive pas à vieillir malgré le temps qui passe, malgré sa fille qui grandit et veut devenir une écrivaine. Il n’empêche, le pays qu’il décrit est un condensé de violences, d’injustices, d’inégalités, de corruptions qui structurent ces USA, pour parler comme là-bas. James Lee n’est, sans doute, pas étonné que la police blanche tire sur des jeunes noirs sans armes. Le racisme est installé dans cette société même si les changements sont perceptibles (voir ma chronique de la thèse de Sylvain Cypel) et commencent par les femmes comme souvent. Elles sont la plaque sensible qui permet de situer les évolutions structurelles. Il sait se faire le porte-parole de cette ville, du jazz et du blues, soumise au réchauffement climatique via ces tsunamis – Katrina a été le plus ravageur, en 2005 – réguliers, à l’image d’un monde en continuelle révolution.
Les ombres du passé ne savent pas disparaître. La mémoire, patrimoine essentiel, doit faire l’objet d’un travail permanent. Dans tous ses livres, le passé fait partie intégrante du présent.
Dans le dernier opus publié en poche – Rivages/Noir -, « L’arc-en-ciel de verre », un titre en forme de slogan pour cette ville sinistrée, il met en scène une vieille famille de ce Sud profond qui a participé à tous les trafics, fasciste et raciste, accusé de meurtres de jeunes femmes. Alafair, la fille adoptée de Robicheaux, est cette fois actrice directe. Le conflit de générations semble véritablement vécue. Continuer la lecture

Le coin du polar

Manières de voir le monde

Si on remonte les siècles, James Ellroy, drogué, alcoolique, suicidaire, nazi, inventait un nouvel art du polar. Une écriture hallucinée faite de flashs, de dialogues coupés, de sous-entendus qui construisait un monde à part. Sa vie personnelle était un fiasco total. Son bonheur d’écriture, un don offert aux lecteurs avides de sensations nouvelles. « Le Dahlia noir » (1962 pour l’édition américaine), première partie du « Quatuor de Los Angeles », reste un chef d’œuvre total qu’il faut avoir lu. Les Trois tomes suivants aussi parce qu’ils racontent le Los Angeles de l’après seconde guerre mondiale avec ce qu’il faut de scandales et de chantages visant Hollywood et les musiciens de jazz. Avec « Perfidia », il s’est lancé dans un nouveau quatuor de Los Angeles, passant en revue les événements, plus ou moins réels, de ce mois de décembre 1941 qui a vu Pearl Harbour et l’entrée en guerre des États-Unis. Les personnages du premier Quatuor se retrouvent dont Dudley Smith. Ellroy souscrit à la mode des Stars Wars en revenant aux origines. Il n’y croit plus. Il est entré dans le système de la marchandise. Il construit un roman, qui a des qualités, mais ne rompt en rien avec la production habituelle des polars sur le marché. Il est possible d’y prendre plaisir. Ellroy donne toutes les clés des personnages qui perdent tout leur mystère et tout intérêt. Continuer la lecture

Louis-René Des Forêts, écrivain de l’impossible

L’infortune d’être soi.

René Louis Des ForêtsLouis-René Des Forêts (1916 – 2000) est un auteur étrange inséré dans ce 20e siècle dont ce nobliau fut le plus violent critique tout en participant à toutes ses guerres et à tous ses espoirs. Né dans la Première guerre, il fut un des protagonistes de la seconde, s’opposa à la guerre d’Algérie (signataire du Manifeste des 121) et vivait l’écriture comme une malédiction. Il s’est servi de toutes ces expériences pour construire une œuvre aux entrées multiples où la naïveté barbare des enfants est mise en scène. Une formule ternaire, qu’il faut entendre comme une harmonique, pourrait résumer l’appel de cet auteur qui n’entre dans aucune case toute faite : « L’éclat du rire, le sel des larmes et la toute puissance sauvagerie » (cité par Dominique Rabaté dans sa présentation). Les « Œuvres complètes » ici réunis font la démonstration d’une maîtrise de l’écriture qui va crescendo. Les termes de musique viennent sous la plume tellement la structure de ses textes – faut-il parler de roman et même de nouveau roman sans induire des erreurs d’interprétation ? – ressemble à une partition. Il aimait l’opéra et son esbroufe, sa manière de parler de la réalité sous un simulacre de chants et de décors pour singer le factice. Louis-René prendra, dans un premier temps, le masque d’un critique musical, signant de son nom retourné. Continuer la lecture