Saul Bellow (suite)

L’américanité existe, Bellow l’a construite.

Saul Bellow quarto (2)Saul – diminutif de Salomon – Bellow (1915-2005), fils d’immigrés juifs russes de Saint-Pétersbourg parlant Yiddish installés d’abord au Québec puis à Chicago, deviendra, par la force de sa volonté, un écrivain américain cultivant son « américanité », sa spécificité. Comme James Joyce, il forgera un vocabulaire spécifique et une manière d’écrire.
Il lui faudra attendre son troisième roman, « Les aventures d’Augie March » pour faire cette entrée fracassante en littérature. Une accumulation de détails, de mots, une luxuriance d’images dont le socle repose sur une critique sociale, celle du capitalisme triomphant qui rogne les ailes de la créativité et oblige à franchir toutes les limites surtout celles que la société considère comme le « bon goût ». Continuer la lecture

Polar, du côté des folio policier

Un chef d’œuvre et un auteur d’avenir.

La collection s’enrichit d’un chef d’œuvre étrange, « Méchant garçon » – « Bad Ronald » pour le titre original -, d’un auteur qui n’est pas principalement du monde du polar mais plutôt de la science fiction ou de la « Fantasy », Jack Vance. Publié en 1973, il synthétisait toutes les frustrations engendrées par la dite « société de consommation » qui fait des individus des bêtes à désir qu’ils ne peuvent assouvir sauf à sortir de la morale bourgeoise et devenir des parias. Vance décrit un monde où les ados – les « teens » – semblent avoir pris le pouvoir. Plus exactement, il décrit la démission des adultes incapables d’imposer un ordre autre que celui de la marchandise. Continuer la lecture

Elmore Leonard, auteur américain.

Comment écrire sur un écrivain ?

elmore-leonard-un-maitre-a-ecrire-par-laurent-chalumeau_5307479Elmore Leonard (1925 – 2013) est l’un des grands auteurs de ces romans « noirs » ou « polars » qui marquent le 20e siècle de leurs pointes acérées. Il a trouvé son style, – et ce ne fut pas en un un jour – et il est devenu Elmore Leonard, « Dutch » pour tout le monde. Il a fallu qu’il comprenne l’art de l’épuration, de la simplicité pour accéder au rang de « maître à écrire ». Il fait avancer l’histoire par des dialogues qui dressent la silhouette des personnages. Il donne l’impression du langage parlé, particulièrement celui de sa ville d’origine, Detroit, soumise aux restructurations dues à la crise de l’automobile. Dés la récession de 1980-82, elle se délite par les fermetures d’entreprises, le chômage massif, l’appauvrissement de ces citadins. Dans le même temps, des quartiers entiers sont laissés pour compte où la nature « reprend ses droits ». Pour résister la ville s’endette…pour arriver à la faillite d’aujourd’hui et une volonté de re construction en détruisant les anciens quartiers. Dommage que « Dutch » nous ait quitté, il aurait trouvé là, avec son compère essentiel Gregg Sutter, qualifié de documentaliste, de quoi nourrir ses intrigues. Continuer la lecture

Une fusion étrange, venue d’ailleurs. Le jazz et la France

Jazz et culture française. Entre Histoire et mémoire

Laurent Cugny – musicien, pianiste et arrangeur – s’est lancé dans une entreprise un peu folle, bien dans l’esprit de cette musique étrange, au nom non défini, le jazz, écrire « Une histoire du jazz en France ». En trois tomes pour trois moments constitutifs de cet anti-art mais aussi de la construction de la culture française.
Le premier tome nous emporte du milieu du 19e siècle à 1929 pour indiquer les prolégomènes qui expliquent la popularité de cette musique et son ancrage dans la société française.
Longtemps, la société américaine, colonie de peuplement au départ, a copié la vieille Europe exportant ses opéras, opérettes et autres spectacles. Dans le milieu du 19e, la situation change subtilement. Les spectacles appelés « Minstrels », des comédiens blancs grimés en noir, arrivent en Europe, en France en particulier. Avec eux, arrivent les danses comme le Cake Walk – ainsi appelé parce que le couple vainqueur de la compétition remportait un gâteau – qui sera joué, notamment, par la Garde Républicaine. Le coule de danseurs Irène et Vernon Castle commenceront à diffuser ces nouvelles danses, comme le « one step ». Ils joueront un grand rôle dans les habitudes d’écoute. Laurent Cugny a raison d’y insister. Continuer la lecture

Maurice Ravel reste dans les mémoires…

Un Roman ?

Les forêts de RavelMaurice Ravel, compositeur français (1875-1937), est un mystère. Les biographes savent peu de chose sur sa vie hormis sa manière de composer, ses dépressions et sa joie de créer. Sur sa vie sexuelle, le vide complet. On a dit beaucoup de choses, qu’il était « gay », sans qu’aucune preuve ne soit apportée.
En 2006, Jean Echenoz lui avait consacré un « roman » dont le titre brillait par sa brièveté « Ravel » (Éditions de Minuit). Il y racontait les 10 dernières années de la vie du compositeur qui meurt au moment même de l’Exposition universelle et de la création des disques Swing par Charles Delaunay, lui qui aimait se perdre dans les boîtes de jazz. Il a influencé de grands musiciens de jazz comme Bill Evans. Après s’être abreuvé de cette musique sans nom que l’on «écoute très tôt dans ce Paris ouvert à toutes les cultures, à toutes les révolutions. Comme Darius Milhaud, même si, du côté de Ravel c’est dans une moindre mesure, il a reconnu la place fondamentale de cette nouvelle musique. A Gershwin qui venait le voir pour apprendre de lui, il avait répondu « Combien gagnez-vous ? » et la réponse astronomique de l’autre lui avait fait répondre : « C’est à vous de me donner des leçons » !
Fallait-il, pour autant, un autre « roman » pour raconter quasiment la même histoire ? Michel Bernard a répondu positivement. « Les forêts de Ravel » sont une sorte de promenade dans la vie et l’œuvre du compositeur et pianiste virtuose.
Il a voulu partir à la guerre de 14-18. Son faible poids, sa petite taille mais aussi son âge, sa notoriété et sa manière de s’habiller l’ont fait rejeter. Il s’est prévalu de son poids plume pour devenir aviateur… Refus encore. Il deviendra conducteur de camion et, à la fin d’une camionnette. Comme Echenoz, Michel Bernard suit les pérégrinations du conducteur Ravel traversant les forêts et les lignes de front. Le tout avec une légèreté de l’écriture qui semble vouloir répondre à la légèreté apparente du moins des compositions raveliennes.
Pourquoi Michel Bernard a-t-il voulu une fois encore revenir sur ce parcours ? Pour faire partager son amour de quelques compositions de Ravel ? Pour le faire, une fois encore redécouvrir, Pour souligner sa modernité ? Je ne sais.
Étrangement pourtant, le lecteur se laisse envahir par cette vie étrange, un peu fantomatique. Le roman donne l’impression de fréquenter un pur esprit capable non pas de vivre mais de composer. Seulement de composer. Une fois le livre renfermé, on s’interroge. Ravel n’a-t-il pas ici disparu au profit de sa musique ? Le personnage s’est évanoui, l’homme n’existe plus…
C’est peut-être là que gît la volonté de l’auteur. Où est la vie ? Dans la forêt ? Dans la solitude ? Pour créer faut-il être associable ?
La lecture est un plaisir pervers. Plus encore pour ce livre…
Nicolas Béniès.
« Les forêts de Ravel », Michel Bernard, La Table Ronde.

La poésie comme nécessité pour approcher l’indicible

Comment dire la barbarie, l’amitié et l’amour, la disparition ?

Les assassinats des caricaturistes comme ceux de l’hyper casher ont suscité de l’émotion. Et des réactions de restriction des libertés malgré tous les beaux discours. Mais seuls les poètes savent se mettre à distance pour éviter tout esprit de vengeance tout en faisant œuvre de mémoire. Juan Gelman, poète argentin mort en 2014, écrit pour ses amis, ses amours morts sous les coups de la dictature. Ces poèmes s’adressent aussi à nous. Ils nous parlent de ces meurtres qui laissent un goût de barbarie, une senteur d’un monde en train de se décomposer. Plongez-vous dans ce recueil « Vers le sud et autres poèmes », allez voir la postface de Julio Cortazar. Elle dit l’essentiel pour s’introduire dans les mondes de cet auteur qui vous deviendra essentiel.
N.B.
« Vers le sud et autres poèmes », Juan Gelman, présenté et traduit par Jacques Ancet, Poésie/Gallimard.

Un genre hybride

Une nouvelle déclinaison du polar, l’alliance avec la « Fantasy ».

Les auteurs de polar sont confrontés à d’aimables questions. Comment à la fois créer de la nouveauté – osons modernité – dans un contexte où la réalité fait assaut de barbaries qui rend les codes du polar nécessaire à la littérature en général pour continuer à vivre et conserver cette littérature populaire et savante comme le jazz lui-même ?
David Khara propose une solution. Faire cohabiter deux types de littérature populaire. La « Fantasy » – fantaisie non pas au sens commun mais au sens freudien que l’anglais a conservé – et le polar. Le risque : annuler toutes les références, désorganiser la fiction pour en faire une sorte de squelette désarticulée qui ne permettrait de reconnaître les filiations. Ainsi perdre sur les deux tableaux. Les amateur(e)s de polar ne s’y reconnaissant pas comme les amateur(e)s de Fantasy. Et tomber dans la mièvrerie, dans la facilité que donne le monde des vampires et des morts-vivants.
La « Fantasy » est un genre qui connaît une grande expansion et un public important tout en dessinant un monde de l’ailleurs. Tolkien fait figure d’inspirateur lui qui a construit une société virtuelle, avec son territoire, ses groupes sociaux et ses codes. Beaucoup d’auteur(e)s s’y sont frotté(e)s, peu ont su surnager.
Khara les vestiges de l'aubeDavid Khara a voulu s’en sortir par l’amour – ici l’amitié, mais c’est son autre nom. L’amour entre un vampire étrange doté de pouvoirs de mages – ce qui interroge – et un policier de New York – forcément New York, quelle autre métropole pourrait abriter des vampires et autres éternels descendants du diable ? – pour mener des enquêtes dans la Ville-Monde. La Ville elle-même est forcément un personnage de roman. La Ville est ce territoire à la fois réel et virtuel, changeant, mouvant capable de créer toutes les illusions et rendre crédible toutes les virtualités.
Barry Donovan est le policier fortement perturbé – comme tous les habitants de cette Ville – par les attentats du 11 septembre 2001. Il a perdu sa femme et sa petite fille et n’est plus tout à fait le même. Il surfe sur le net et rencontre un autre surfeur, Werner Von Lowinsky, vampire de son état mais qui ne sait pas les raisons de son état. Barry ignore qu’il va rencontrer un vampire sorti de sa tanière.
Cette rencontre nous est contée en long – trop ! -, en large et en travers – pas assez en travers – pour ne rien nous laisser ignorer des deux personnages dans le premier opus de leurs aventures, « Les vestiges de l’aube ». L’auteur évite d’un rien de sombrer dans la platitude. Il se sauve de justesse par une fin dramatique qui ouvre la porte au deuxième volume qui vient juste de sortir, « Une nuit éternelle ».
Khara Une nuit éternelleCe n’est plus Barry qui est le personnage principal mais Werner. L’enquête porte sur son passé d’éternel. Un moyen pour Khadra d’essayer de renouer les fils de la mémoire pour indiquer la persistance de la barbarie à travers les âges. Ici, l’amour ne sauve pas toujours même s’il explique bien des comportements étranges, hors du commun. Il fait la preuve qu’il a lu les grimoires et donne vie aux légendes les plus folles reprenant ainsi un des instruments de la fantasy.
Sans adhérer totalement à l’intrigue, le lecteur suit ces morts-vivants venant d’un monde fini qui continuent de se battre, d’aimer, de tuer pour leur intérêt personnel, égoïste. On se dit que c’est une allégorie pertinente de notre monde qui, depuis l’entrée dans la crise systémique en août 2007, fait semblant de croire qu’il est encore vivant alors qu’il crée des zombies…
En résumé, un premier opus un peu bancal qui fait la part trop belle au monologue d’un vampire. On sent que l’auteur y a pris plaisir. S’interroger sur ce que ressent un vampire était une gageure qu’il fallait gagner. Intelligemment, Khara dans le deuxième tome rend nécessaire la lecture du premier. Des éléments essentiels y sont donnés qui permettent de comprendre les actions étranges des personnages d’« Une nuit éternelle »… Et les contradictions de Werner qui apparaît moins monolithique. Là est le tour de force.
Une bonne idée donc même si elle n’est pas totalement convaincante. La fusion polar/ fantasy est encore à réaliser. La perspective d’avenir de ce genre hybride est, peut-être, pour demain…
Tel que le plaisir est tout de même au rendez-vous. Khara a un vrai talent pour mettre les personnages en situation, pour rendre crédible leurs comportements. C’est appréciable. Même s’il tombe quelque fois dans la facilité. Il fallait bien faire une tentative et renouveler le frisson (Thriller).
Nicolas Béniès.
« Les vestiges de l’aube », David Khara, 10/18 ; « Une nuit éternelle », David Khara, fleuve noir.
PS David Khara est aussi l’auteur du « Projet Bleiberg » dont nous avons rendu compte en son temps (Chez 10/18) (décembre 2001)

Prolégomènes d’une œuvre

Beckett avant la consécration, incertitudes, hasard et nécessité.

Saluel Beckett correspondance tome 1Samuel Beckett tient une place similaire à celle de Maupassant dans la littérature du 20e siècle. Un des créateurs du théâtre de l’absurde – que personne n’a su réellement définir, tellement notre environnement est dominé par l’absurdité – avec « En attendant Godot », il a su, pour son œuvre romanesque, s’inspirer de Joyce et de Proust tout en les digérant pour arriver à son propre univers. Les « Lettres 1 » permettent de cerner la trajectoire du jeune Beckett. Elles couvrent les années « 1929 – 1940 ». Il découvre « Ulysse » de Joyce, écrit des poèmes, des essais et se balade entre toutes les langues – il en parlait 5 couramment – pour forger des mots valises comme sa propre mémoire. Une somme épistolaire mise dans son contexte par les responsables de cette édition.
N.B.
« Lettres I, 1929 – 1940, édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, traduit de l’anglais par André Topia, Gallimard, 803 p.

Une œuvre originale.

Inclassable, Maupassant reste une référence.

Maupassant vontes et nouvellesGuy de Maupassant(1850-1893) fut entièrement de son temps. Toutes ses « Nouvelles et Contes » – 281 sur un total de 300 – réunis dans ce « Quarto » en témoignent. Ses romans, il en publie 6, sont plus ambitieux tout en digérant l’air du temps, de son temps, cet esprit tellement volatile que Hegel nomma « Zeitgeist » pour en faire un concept de l’esthétique. La guerre de 1870 est omniprésente dans ses conséquences, dans l’amertume qu’elle véhicule comme le souvenir de La Commune que toute la bourgeoisie française voudrait oublier. Un nouveau monde est en train d’éclore, le monde bien représenté par Jules Ferry, à la fois l’Ecole pour tous – pour toutes, il faudra attendre – et la colonisation. La IIIe République est remplie, c’est un sujet en tant que tel, de scandales. Continuer la lecture

New York vue par Colson Whitehead

Du côté du New York d’hier et de demain.

Colson Whitehead fait partie de la nouvelle génération d’écrivains new-yorkais. Comme le montre les premiers films de Woody Allen, New York est une ville à part, à la fois américaine, européenne et autre chose encore. Une Ville qu’il est impossible d’ignorer. Elle provoque des montées d’amour fou et de haine incontrôlée. Une Ville-Monde ! Elle génère un environnement particulier dans un enchevêtrement de liens historiques, sociaux, architecturaux. Whitehead – drôle de nom pour un écrivain africain-américain – suit les traces de Philip Roth pour raconter des histoires de cette ville en éternel mouvement, en éternel recommencement. A New York, le passé peut s’effacer par des destructions massives. Des immeubles entiers partent en fumée, remplacés par d’autres pour provoquer cette « inquiétante familiarité » dont parle Freud à propos des œuvres d’art. Continuer la lecture