A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

Le champ jazzistique vu à travers les festivals de l’été.

Errances dans le jazz d’aujourd’hui.

L’été, malgré tout, est le temps des festivals de jazz, de ce temps élastique qui fait, souvent, entrer 2 dans 3 ou 4 dans 3. Un temps élégiaque qui permet de flâner, d’errer en des endroits bizarres que le jazz fait découvrir dans le même temps qu’il se découvre. C’est un bon guide, que le jazz, musique sans nom qui a scandé les espoirs et la barbarie de ce 20e siècle.
Je vous propose quelques endroits, en France, des musicien-nes à découvrir pour finir sur deux ou trois enregistrements récents. Continuer la lecture →

Le coin du polar

Sur la place des femmes dans les sociétés.

Cornelia Read L'enfant invisible« L’enfant invisible, de Cornelia Read, met en scène le New York des années 1990 pour une enquête de Madeline Dare, le double de l’auteure, sur le meurtre, semble-t-il, d’enfant noir de trois ans. Un périple qui met en lumière le traumatisme de ces femmes obligées de paraître pour occuper une place enviable dans cette société qui, encore aujourd’hui, exclut les femmes des postes de pouvoir. Passent aussi ces pères capables d’actes pédophiles sur leurs filles les tuant à petits feux comme les désertions des mères enfoncées dans leur rôle social. La révolte qui pointe à chaque page, malgré un ton qui se veut désinvolte, est toujours et encore – il suffit d’entendre Trump – actuel.
American girlUne histoire, semblable par beaucoup d’aspects à la précédente, est aussi la trame d’un premier roman de Jessica Knoll, « American Girl ». Le New York est celui d’aujourd’hui et Ani – un pseudo, elle cache ainsi son origine italienne – veut être la New-yorkaise branchée qui possède un anneau de diamant en bague de fiançailles et la carte bleue de son futur époux, Luke – chanceux en français – qui fait partie de la frange la plus riche de cette société. Knoll décrit par le détail le quotidien fastidieux de cette jeune femme, journaliste à l’équivalent de « Cosmopolitan ». Une fêlure se cache derrière cette soif de réussite, « Columbine », ce lycée mis à feu et à sang par un jeune armé d’un fusil qui avait des raisons d’en vouloir à ses congénères riches. Un viol collectif notamment dont a été victime Ani. Cette prise de conscience, cette vengeance aussi fait voler en éclats tout le paraître devenu, soudain, inutile.
Arian Franklin La morte dans le labyrintheAriana Franklin, quant à elle, nous plonge, pour le deuxième opus de cette série – « La morte dans le labyrinthe » -, dans le monde de l’Angleterre d’Henri II au milieu du 12e siècle via les aventures d’une médecin des morts, Adelia Aguilar mise au service du Roi et amoureuse de l’évêque Rowley. Elle enquête sur la mort de la maîtresse du Roi Rosemonde Clifford et sur un complot pour évincer Henri II au profit d’un de ses fils. Une réussite pour l’intrigue, le style, le personnage de la jeune femme et l’information sur cette période pas très connue. On attend la suite.
Nicolas Béniès.
« « L’enfant invisible », Cornelia Read, traduit par Laurent Bury, Babel Noir ; « American Girl » Jessica Knoll, Actes Sud ; « La morte dans le labyrinthe », Ariana Franklin, traduit par Vincent Hugon, 10/18 Grands détectives.

Coin du polar

Angleterre, 1868 !
Ann Granger a construit une héroïne, détective à ses heures, Elizabeth – devenu Ross par son mariage avec Ben, un ami d’enfance, inspecteur de Scotland Yard – et lui a fait vivre des aventures palpitantes dans les 4 premiers opus de cette série. Pour le cinquième, « Le témoignage du pendu », l’intrigue est moins complexe et trouve une conclusion un peu trop facile. Malgré ce handicap, la description de la société anglaise de cette fin du 19e siècle, sous l’égide de la Reine Victoria, reste intéressante. Ann Granger rejoint Anne Perry dans la construction de polars historiques mettant en scène un couple. La femme seule ne pouvait, à cette époque, mener des enquêtes… Les revendications féministes ne sont pas loin comme pour le personnage de Ariana Franklin.
N.B.
« Le témoignage du pendu », Ann Granger, 10/18, Grands Détectives.

Comportements barbares.

Un travail de mémoire.

Raphaëlle Branche la torture et l'armée pendant la guerre d'AlgérieRaphaëlle Branche, dans « La torture de l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 », a épluché les archives enfin ouvertes de cette période et a recueilli des témoignages de « survivants » qui commencent seulement à parler. Jusque là, cette guerre qui n’a jamais dit son nom, a été enterrée pour éviter le bilan des gouvernants. Ils ont ainsi tué la mémoire. L’auteure livre un travail qui tient autant de l’anthropologie que de l’histoire politique tout en donnant de la place à celle des mentalités pour expliquer l’acceptation de la torture. Elle situe cette guerre non pas dans la continuité de la Résistance – contradictoirement – mais dans celle de la guerre d’Indochine. Les mêmes méthodes se retrouvent. Le fonctionnement de l’Institution militaire s’entremêle avec les comportements individuels et la violence de la guerre pour arriver à faire voler en éclats les barrières de la conscience et de notre humanité. Une analyse qui permet de comprendre la guerre d’Algérie, le silence coupable des survivants, la haine inscrite dans les affrontements, la vengeance… Une guerre coloniale qui se traduit par le racisme, l’exclusion, le sentiment de supériorité de cette armée chargée de la répression et l’oubli de cette affreuse barbarie voulue et organisée par les pouvoirs en place.
En même temps, cette description est universel. Toutes les guerres ont les mêmes conséquences. Les civils ne veulent pas reconnaître leur responsabilité, celle d’avoir laissé faire et laisse sur le bord de la vie les soldats chargés d’une mission barbare… pour gagner une guerre qu’ils ne pouvaient que perdre…
Pour retrouver la mémoire…
N.B.
« La torture de l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 », Raphaëlle Branche, Folio/Gallimard.

Bon de souscription pour mon livre, « Le basculement du monde »

Bonjour,

Je viens de terminer un livre sur l’économie qui se veut un essai sur les enjeux de la crise systémique du capitalisme ouverte en août 2007 et les propositions possibles (un début) dans un environnement marqué par la crise écologique et les mutations climatiques.
Les gouvernants et les « élites » se sont installés dans le monde d’hier. Il est temps de prendre la dimension des déstructurations en cours et des transformations nécessaires.
Nous vivons une crise du capitalisme qui appelle de nouvelles modalités de l’accumulation du capital, soit un nouveau régime d’accumulation différent de celui des « 30 glorieuses » et de celui des années 1980 dit « à dominante financière » pour révolutionner une fois encore le capitalisme pour qu’il change tout pour ne rien changer de l’essentiel, comme aurait dit Keynes. C’est aussi une charge contre le libéralisme liberticide et réactionnaire qui ne propose aucun projet d’avenir. Cette crise a de multiples dimensions, financière, économique, sociale, politique, culturelle… Et même morale depuis la « déchéance de nationalité  » et la campagne de la droite sur le thème de l’identité nationale millénaire; L’Histoire, sa méthode, sa réalité, ne supporter pas l’idée d’une identité séculaire. La réalité c’est une identité qui se transforme au cours du temps. L’identité de la monarchie n’est évidemment pas la même que celle de l’après révolution française…

Vous trouverez ci-après le bulletin de souscription à des conditions préférentielles.

Merci à toutes et à tous.

Nicolas Béniès.

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JAZZ, le 37e festival Django Reinhardt.

Changements dans la continuité

Samois s/Seine, tous les ans renaît de ses cendres en faisant appel à un esprit Django toujours différent et toujours renouvelé pour essayer de définir le jazz. Django – « j’éveille » est la traduction de Django chez les Roms et il tenait à son pseudo, Baptiste – est le seul génie européen incontestable du jazz. Il a influencé tous les guitaristes et pas seulement ceux qui se réclament du jazz dit manouche. Joe Pass, Jimmy Raney, Tal Farlow, Oscar Moore… ont reconnu leur dette. Dés la parution, en 1938, du premier 78 tours du quintet de Hot Club de France sous l’étiquette Commodore de Milt Gabler, aux États-Unis, la formule fait des émules. Existent désormais des quintets de Hot Club partout dans le monde et un festival, aux États-Unis, qui les réunit à intervalles irréguliers.
Jusqu’à sa mort, Babik, le fils de Django, a dirigé le festival en le faisant vivre et vibrer par sa présence. Les producteurs ont essayé de le faire jouer comme Django mais, lui – comme le montre ses enregistrements – était plutôt attiré par les sons des guitaristes classés sous l’étiquette « Fusion » pour être de son temps et non pas d’un autre qui ne le concernait pas directement.
Pour cette 37e édition, les organisateurs s’interrogent sur « l’esprit Django ». Ils et elles en donnent une traduction ouverte sur les « musiques du monde » et sur les jeunes pousses qui défraient la chronique aux États-Unis et ailleurs. Le jazz est musique d’ouverture fraternelle, de révolte qui aide à se sentir bien contre le monde tel qu’il est. Le jazz emporte participant-es et public dans une vaste sarabande de révolte lorsqu’il est lui-même. Continuer la lecture →

Jazz. Revoir New York ?

Tout autour de Gershwin

New York, le savez-vous ?, est une ville changeante et pas seulement sous la pluie. Elle se transforme à une vitesse sidérante. La ville qui ne dort jamais – pour citer la chanson du film éponyme de Scorcese – est aussi celle qui connaît destructions et reconstructions. Absentez-vous quelques temps, revenez sur les lieux que vous avez connus et vous êtes gagné par une « étrange familiarité » qui fait que vous ne reconnaissez rien tout en ayant l’impression de tout reconnaître.
Gershwin, George tout, autant que son frère Ira – diminutif de Israël – sont liés à New York celle des années 1920/30, cette ville qui danse au son du jazz. George marquera de sa musique cette ville. Elle lui avait permis, New York, avec ses quartiers habités par des populations aux cultures diverses et aux musiques dansantes de se former, de prendre ici ou là de quoi se constituer son propre bagage et d’offrir, en retour une sorte de synthèse permettant de sortir de l’acculturation pour construire une autre référence, pour permettre l’accession à une citoyenneté nouvelle. Continuer la lecture →

« Ivanhoé » de Walter Scott

Le Moyen-Age revisité.

Walter Scott IvanhoéPublié en 1820 un roman intitulé « Romance » – une expression idiomatique donc intraduisible -, « Ivanhoé » était une gageure. Le 12e siècle n’était pas très couru. Les Normands venaient d’envahir les îles britanniques et les Saxons tentaient tant bien que mal de résister au « joug normand ». Guillaume était passé par là en 1066, paraît-il.
Le travail historique de Walter Scott fut souvent remis en cause mais il est, d’après le présentateur de cette édition, Henri Suhamy – aussi traducteur -, conforme aux études de ce temps. Au-delà, ce livre inspirera les « romantiques » et, en premier lieu Alexandre Dumas qui ne craindra pas de signer de son nom sa traduction. Le « roman de cape et d’épée » comme on dira en français aura une longue tradition. Elle est reprise aujourd’hui par le polar qui a envahi l’Histoire.
Chez Scott, les vaincus ne sont pas oubliés. Ils représentent même les figures les plus travaillées et les plus valeureuses. Les amours de Wilfried et Rebecca sont tragiques parce qu’impossible. Un chevalier et une juive ne pouvaient vivre cette relation. Elle devait rester secrète. La conscience de cette impossibilité est visible chez Rebecca tandis que le chevalier brise son cœur en silence en osant à peine se l’avouer.
Ce roman souffre des diverses adaptations cinématographiques, ces images qui nous empêchent de goûter à cette prose voyageuse dans le temps. Il faut (re)lire « Ivanhoé » comme si c’était la première fois pour y découvrir les trésors cachés. Au-delà du suspense, des trouvailles de rebondissements il faut aussi y voir un hymne à la justice, à la reconnaissance de l’Autre, de sa culture, de sa participation nécessaire à notre commune humanité. En ce sens, le personnage principal n’est ni Ivanhoé, ni Richard Cœur de Lion – emprisonné au début de ce roman – mais bien Rebecca qui condense le message humaniste de l’auteur.
Ajoutons le plaisir d’une nouvelle traduction, d’une introduction qui situe Walter Scott, la Grande-Bretagne de ce 19e siècle et le roman. Tout l’appareillage de notes permet une lecture renouvelée de ce chef d’œuvre.
Nicolas Béniès.
« Ivanhoé », Walter Scott, traduction et édition de Henri Suhamy, Folio/Classique, Gallimard.

Paul Valéry, le retour.

Les biographes sont des écrivains étranges…

Il est des auteurs qui se font oublier. Il suffit d’un rien – mais ce rien demanderai beaucoup d’explications – pour qu’ils reviennent dans l’actualité. C’est le cas de Paul Valéry.
Désastres urbains Thierry PaquotDans un livre récent, « Désastres urbains », Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, ouvre son avant-propos, « Du bon usage de la digression », par une référence à Paul Valéry : « Tout ouvrage possède, avoué ou non, un mode d’emploi, qui peut-être, selon Paul Valéry, modifié ou détourné par le lecteur… » Dans cet ouvrage, sous titré « Les villes meurent aussi », il effectue un passage entre descriptions – les grands ensembles, centres commerciaux, gratte-ciel, « gated communities » et « grands projets » – et théorisations sous la forme de digressions, d’un mode d’emploi étrange qui permet toutes les interrogations, toutes les ouvertures. Paul Valéry fut aussi un observateur attentif de son temps, pertinent même s’il a voulu rechercher les honneurs et entra à l’Académie française. L’homme à la moustache et à la rosette de la légion d’honneur était aussi resté un provincial malgré son apparence et les apparences.
Il était né à Cette (aujourd’hui Sète) le 30 octobre 1871. L’effondrement de l’Empire, la défaite militaire, l’Occupation allemande et, surtout, la Commune de Paris marquent le contexte. Paul Valéry se fera poète dés sa vingtième année. Il sera reconnu comme tel très vite. Ses amitiés avec Pierre Louÿs d’abord, André Gide ensuite, sa fréquentation de Mallarmé et d’autres célébrités lui ouvriront beaucoup de portes. Mais il se trouve empêché de vivre sa passion – comme Stendhal – par l’angoisse de « gagner sa vie » pour nourrir sa famille. Pendant 20 ans, il ne publiera pas donnant à ses cahiers l’essentiel de ses réflexions. Et des lettres qu’il écrit à ses amis, à ses amours, à sa femme. Lettres fondamentales qui donne la mesure à la fois de son talent, de sa capacité à trouver le ton qu’il faut, de ses doutes, de ses incapacités – notamment à conclure, il lui faut l’urgence pour « boucler » -, de ses questionnements mais aussi, indéniablement, de son empathie avec son destinataire. Continuer la lecture →

Sésame ouvre-toi

A propos d’un philosophe incompris et qui voulait l’être, Wittgenstein

Wittgenstein fait partie de cette petite cohorte de philosophes – on se demande même si ce qualificatif convient lui qui se targuait de n’avoir pas lu Aristote – qui se présentent au lecteur comme illisible. Il répétait que personne ne pouvait comprendre ses écrits faute de clés nécessaires. Une de ces clés, pour lui, était dans l’esprit du lecteur. Son argumentation est souvent « minimum ». Il donne à lire le résultat de ses tribulations conceptuelles. Il faut donc avoir l’illumination de la découverte.
On sait que Deleuze, dans son abécédaire à mis en cause les « wittgensteiniens » dans leur souci de tuer la philosophie. Il n’avait pas lu Wittgenstein mais seulement les disciples. Or, Wittgenstein, par sa propre démarche, n’a pas de disciple. Il n’a que des lecteurs qui, par la rencontre avec ses écrits, construisent leur propre manière de s’approprier le monde et de sortir de la philosophie. Comme Marx, Wittgenstein voudrait réfléchir sans philosopher.
Il fallait un mode d’emploi pour lire, simplement lire, Wittgenstein et s’ouvrir à ses interrogations. D’autant qu’il fait aussi œuvre d’anthropologue. Ce professeur de Cambridge a eu pour ami Bertrand Russell et comme « ennemi intime » Keynes. Pour dire que ces années 20/30 sont des années d’intenses débats sur la manière d’appréhender le monde. Ce sont des années aussi où les « mathématiques pures » semblent l’emporter comme le libéralisme sur le terrain économique.
La critique de Wittgenstein sera plus profonde qu’on ne le croît au premier abord pour les mathématiques qu’il ne pense que « appliquées » comme celle de Keynes sur le libéralisme.
Rola Younes, dans cette « Introduction à Wittgenstein », ouvre des portes et, quelque fois des fenêtres pour nous inviter à lire attentivement cet auteur. En 112 pages, elle nous présente une biographie résumée et les « deux » Wittgenstein, celui du « Tractatus logico-philosophicus » et celui des « Recherches philosophiques », tout en traçant des ponts entre les deux.
Une lecture agréable pour nous inciter à nous replonger dans cette œuvre étrange qui ouvre des champs nouveaux à la réflexion. Une vraie caverne d’Ali Baba…
Nicolas Béniès.
« Introduction à Wittgenstein », Rola Younes, Repères/La Découverte.