Visions fugitives du jazz

« Visions fugitives » de 2013.

Deux albums de ce label au si beau titre, « Visions fugitives », devraient remplir le début de cette année qui s’annonce bizarre et formidable.
visions fugitives, FoltzJean-Marc Foltz, clarinettiste et clarinettiste basse ici, qui mêle consciemment un peu, inconsciemment beaucoup voyage mobile et immobile. Le rêve peut cohabiter avec une réalité différente. Parti sur le chemin des Incas, il revient avec une musique singulière pour visiter passé, présent et un peu l’avenir.
« Viracochas » se veut un hommage à ces anciennes cultures, à ces ruines chargées d’une histoire violente, de conquêtes et de destructions d’où émerge une civilisation perdue qu’il faut faire vivre par l’imagination. Elle ne sert pas à définir un avenir, elle vient comme un élément complémentaire à un patrimoine qui a tendance à s’étioler. Une porte ou une fenêtre pour une maison qui menace ruine… Continuer la lecture →

Nouveautés jazz, du côté de la guitare.

Voyage immobile.

Philippe Mouratoglou

Philippe Mouratoglou

Une guitare, seule. Que peut-elle nous dire ? Un souvenir de flamenco, un soupir de standards, une réminiscence vivaldienne, de musique baroque ou plus loin encore dans le temps, un voyage vers où ? Vers nos rêves éclatés, détruits ? Vers un monde déjà dépassé, déjà fini ? Ou un futur étrange ?
Tout cela à la fois. Philippe Mouratoglou, le guitariste qui se laisse guider par sa guitare, parle d’« Exercices d’évasion » et c’est bien trouvé comme titre pour une volonté de se perdre. De perdre des repères pour faire entrer l’auditeur dans une errance qui lui permet à son tour de rêver. De partir pour ce voyage à la fois si près et si lointain.
Il n’était pas évident de réussir l’évasion. Il y faut une longue préparation. Elle pouvait rater. Ce n’est pas le cas. Ne vous laisser pas rebuter par le sous titre « guitare solo ». Le solo de guitare est comme celui de piano. Si guitare et guitariste font corps, si le musicien sait se battre, le résultat est à la hauteur d’un enjeu qui dépasse les deux protagonistes, celui de transporter l’auditeur.
Prêt au décollage ?
Nicolas Béniès.
« Exercices d’évasion », Philippe Mouratoglou, Vision fugitive, distribué par Harmonia Mundi.

En passant par Chicago… Université populaire sur le jazz 2012 – 2013

Le projet de départ… qui s’étendra sur plusieurs années…

pour démarrer et vous mettre dans l’ambiance, Robert Johnson (voir plus loin pour des explications complémentaires) « Sweet Home Chicago » (1936)

Le même thème repris par les Blue Brothers dans le film éponyme de John Landis

Au départ, ce projet se proposait d’offrir une autre image du jazz en lien avec l’urbanisation spécifique des États-Unis et la place des ghettos. De plusieurs types ces ghettos. New York possédait le ghetto noir, juif, italien et quelques autres, tous des Américains à trait d’union. Chaque nationalité se regroupait pour résister, sans parler des gangs créés dans « street corner ». Chaque quartier avait sa musique. Ce qui est valable pour New York l’était pour les autres villes dans une moindre mesure.
Ces musiques circulaient d’un quartier à l’autre. George Gershwin se souvenait, et voyait là l’origine de sa musique hautement représentative de ces États-Unis des années d’entre deux guerres, que chaque quartier diffusait sa musique via les chansons entendues dans la rue – une des origines du jazz, la rue. A l’époque, peu de postes de radio, peu de moyen de lire les disques, la technique des « rouleaux » inventés par Edison coûtaient chers. La consommation de masse en était à ses balbutiements.
Gershwin parlait des débuts de ce 20e siècle et des quartiers de New York qui avait chacun leurs spécificités culturelles. Le « melting pot » ressemblait à un mauvais collage. Le terme, issu du théâtre yiddish était, au départ, péjorativement ironique. Il est désormais chargé de positivité exprimant l’idéologie de l’intégration chère aux Étasuniens. Idéologie, l’intégration des Africains-Américains, malgré un président noir, n’est toujours pas réalisée. Celle des Juifs et des Italiens est passée par les gangs et le jazz…

Plus largement, je voulais explorer les villes du jazz. Je n’avais pas vu l’ampleur de la tâche, ni les nécessités de faire entendre musique et musicien(ne)s, parler de ces romanciers qui ont su illustrer leur ville et parler du jazz.

il s’agissait donc de visiter les villes du jazz, aux États-Unis pour laisser la place, plus tard, aux autres villes. Paris, en particulier… En cours de route, le projet a évolué…

Si j’ai voulu commencer par Chicago, c’est parce que j’en Chicagorevenais au début de cette année. Un motif certes légitime mais pas suffisant. Au fur et à mesure des séminaires, je me suis aperçu que Chicago, plus que New York, était la Ville du jazz et du blues « typiquement » américain. Je risque l’hypothèse que c’est une des villes-creuset de la formation de la culture américaine, étatsunienne, une ville clé. Ses créations architecturales en font une des villes références en cette matière. Les gratte ciels – skyscrapers – comme autant de pénis survoltés ont projeté leur semence dans tout le pays et au-delà.

Il n’est pas étonnant que le blues électrique de la fin de la seconde guerre mondiale ait trouvé là, dans ses ghettos, son aliment principal comme le bruit de ses usines ou de son train – difficile de parler d’un métro surtout lorsque l’image que nous avons est celle du métro parisien… Ci-après Buddy Guy, un des grands bluesman de Chicago qui narre la première fois qu’il a rencontré le blues…

Il faut voir le film de John Landis, « Blue Brothers », pour avoir une idée de la ville. La chambre qu’ils habitent est située juste à côté du métro, le Chicago Transit Authority – CTA – qui sera approprié par le groupe de rock, comme un hommage à la Ville mais aussi à ses bruits industriels. In avait oublié que tout un pan de la musique des débuts du 20e siècle reproduisait les sons de l’usine, avec que qu’ils ont de stridence. Le blues, sans référence à cette musique, s’est servi lui aussi de ses sons pour construire un blues plus électrique, dés le début des années 1940 et… à Chicago.

Cette année, en conséquence, je nous ai fait rester à Chicago, sans épuiser toutes ses réalisations et possibilités .Elle dévoile la perte de puissance des États-Unis. Son industrie est chancelante, les services publics sont déliquescents, ses infrastructures à revoir, chômage et pauvreté sont visibles et, last but not least, l’Église de scientologie possède un bel immeuble avec pignon sur rue, juste à côté de la rivière. Sur le terrain de l’architecture, Chicago fut une ville pionnière avec Franck Lloyd Wright notamment. Elle a influencé tous les architectes du monde entier. Ses gratte ciels, ceux de Louis Sullivan en particulier ont été copiés. Aujourd’hui, beaucoup – trop ! – d’hommages sont rendus à ces pionniers sans présenter une relève. Le champ des possibles semble se conjuguer au passé. Ce n’est pas spécifique à Chicago, mais…

Difficile tout de même de sortir de cette ville spécifiquement américaine et qui joue un grand rôle dans le développement du blues et du jazz. Chaque fois que je me suis posé la question de l’abandonner pour redescendre vers le Sud (vers la Louisiane et la Nouvelle-Orléans et ce n’était pas l’envie qui m’en manquait pour parler de ces écrivains du Sud qui structurent la mémoire de ces États-Unis à commencer par Faulkner) ou remonter vers le Nord (New York, cette ville qui n’est américaine mais véritablement cosmopolite, une Ville qui n’appartient qu’à elle-même, une Ville où forcément chacun(e) se sent chez soi, sensation bizarre qui vous envahit dés la première visite, ville où le jazz allait grandir, partant du ghetto noir de Harlem) ou l’ouest (pour figurer les États-Unis via les deux Kansas City séparé par la rivière Kansas, l’un au Kansas, l’autre au Missouri devenue, cette dernière, la ville de tous les trafics dans les années 30 lui permettant d’échapper à la dépression, attirant de ce fait tous les musiciens en quête d’engagements, une ville creuset qui verra naître, en 1920, Charlie Parker), un(e) musicien-ne m’empêchait de partir comme la nécessité de parler d’un romancier, d’un auteur de polar ou d’autre chose, de sociologie par exemple.

En 1937, Benny Goodman, un enfant de la ville, lui rendait hommage, « Chicago », la raconte. Les paroles (« lyrics ») racontent la naissance de la ville, ses prédicateurs dont un ancien joueur de base-ball, ses constructions.

. Continuer la lecture →

Nouveautés jazz (7)


Un son d’époque ?

Un groupe qui prend comme nom « Z comme… » est susceptible d’attirer l’attention. Le feuilleton télévisé de ce Don Diego et du sergent Garcia a, bizarrement, traversé les générations.
Z commeCes jeunes gens – Julien Behar (saxophone alto surtout, clarinette et flûte), Christophe Chaïr (percussions), Rémi Gadret (basse), Philippe Rak (vibraphone) – se réfèrent à la fois aux groupes de John Zorn et aux musiques dites du monde comme beaucoup de groupes d’aujourd’hui. Il faudrait les réunir pour permettre une confrontation/discussion et avancer vers une esthétique commune. Continuer la lecture →

Nouveautés Jazz (6)


L’ancien et le nouveau Outre Rhin. (1)

Le jazz en Allemagne existe. Il faut le rencontrer. BuJazzO est BujazzOun regroupement, une école où se forment les jeunes musicien(ne)s – beaucoup de musiciennes – au jazz sous toutes ses formes. Un vivier qui a fêté en 2013 son 25e anniversaire. Double Moon Record propose sous le titre évident « BuJazzO 25 », un double album qui se partage en un Big band jouant au « Jazz Band Ball », sous la direction de Jiggs Whigham pour rendre un hommage vivant aux grands arrangeurs comme Bill Holman, Marty Paich, Francy Boland entre autres avec un enthousiasme communicatif et un autre, conduit par Niels Klein pour introduire la « Next Generation, avec des compositions originales. Continuer la lecture →

Nouveautés Jazz (5)

Revisiter, revisiter disaient-ils…

Revisiter la musique des années 1960 et 70 a du sens. Ce sont des années de création continue qui voient la naissance du free jazz, de la pop music… Tous les jours il se passait quelque Le tigre des plataneschose de nouveau. Ce groupe, « Le tigre des platanes » – un parasite qui s’attaque aux feuilles des platanes, qui nous vient des États-Unis – s’est d’abord fait connaître en reprenant cette musique qui avait le jazz renaître une nouvelle fois.
Pour ce nouvel album, « Disappearing », ils ont choisi d’aller voir du côté des années 1980 à nos jours, trois décennies marquées par la victoire du libéralisme et par un conformisme de mauvais aloi. Continuer la lecture →

Nouveautés Jazz (4), Issa rencontre Char ?

Un groupe, Issachar.

En ces temps de régimes – un terme mis à toutes les sauces -, faire fonctionner un groupe régulier est un exploit en tant que tel. Il faut pouvoir vivre de sa musique sans faire trop de concessions. Pas facile. Pas facile non plus de rester intermittent du spectacle. Les nouvelles règles sont drastiques et au sens strict flottantes… Drôle de règles bien dans notre époque étrange et formidable.
Au coin, IssacharUn groupe donc. Fait d’un prénom, Issa et d’un nom, Char, pour René faut-il supposer – encore que ce poète est, quelquefois assez ampoulé – ou bien faut-il chercher d’autres significations ? Peut-être. Chacun(e) peut avoir les siennes. C’est la beauté des mots valises chers à notre bon pasteur Lewis Caroll que de leur donner des sens interdits ou surréalistes.
Commencer par le nom permet de s’introduire dans des compositions – le plus souvent du trompettiste Simon Deslandes – aux noms qui fleurent bon des recettes de cuisine comme « Les épinards » – comment ne pas penser à Popeye ? – « Patate douce » en forme de « Diptyque à tendance maraîchère » ou « Les tapas de Jean-Paul » mais qui cachent, sous cette ironie, une profonde angoisse quant à ce monde devenu de jour en jour de plus incompréhensible qui tourne le dos à toute fraternité, à toute ouverture sur les cultures, qui se refuse à toute création, à toute imagination. Continuer la lecture →

Nouveautés Jazz, à propos de guitare


La guitare dans tout son état.

Le temps ne fait rien à l’affaire ! Un quartet constitué en 2004 en Provence qui se fait connaître et enregistre enfin à Remi Charmasson, Drew Gress, André Jaume, Tom RaineyMontpellier un album, « Fly Baby Fly » – tout un programme ou plutôt un plan de vol à la Peter Pan – pour marquer le moment de leur rencontre devrait logiquement faire partie des rééditions. Il n’en est rien. L’album n’est pas sorti. Pour des raisons inexpliquées mais le manque d’argent devrait en être une… Finalement, l’année 2013 pour ce quartet conduit par le guitariste Rémi Charmasson, est une année de grâce. Le label AJMISERIES nous le livre. Cette musique n’a pas vieilli. Les musiciens réunis ne l’auraient pas permis. Continuer la lecture →

Nouveautés Jazz.

Alban Darche, my Xmas taX
L’angoisse des fêtes : Le Père Noël existe-t-il ?

A cette question pourrait en répondre une autre, qu’en est-il de la Mère Noël ? Pourquoi le livreur de cadeaux ne serait pas une livreuse ? Comme le faisait remarquer un personnage de film, si les Rennes existaient vraiment ce seraient des femelles, les mâles perdent leurs cornes l’hiver arrivant…
Il reste que ces fêtes obligatoires ont un petit – quelque fois grand – côté cafardeux. Le petit papa Noël cher à Tino Rossi, vive le vent et d’autres comptines recèleraient une dimension tragique venant directement du blues ? C’est la démonstration à laquelle se livre Alban Darche, saxophoniste alto et baryton, arrangeur et compositeur de ce « my Xmas trax », une manière de ne pas fêter Noël tout en s’interrogeant sur l’état du monde.
Il fait dialoguer toutes les traditions pour les tirer vers une musique de notre présent. Un présent qui fait basculer nos sociétés. Continuer la lecture →

Nouveautés Jazz (2) Tout autour du piano

Un nouveau trio, Gaubert/Ceccarelli, TopL’art du trio (1)
Il arrive que des surprises – bonnes – émaillent notre quotidien d’« écouteur » de disques de jazz, souvent là où on ne les attend pas. Sans l’insistance de l’attachée de presse – Dominique Abdesselam – je ne suis pas sur que cet album ait retenu mon attention, sauf, peut-être, pour le plaisir d’entendre André Ceccarelli batteur de son état. Par contre, le pianiste de ce trio « Ligne Sud » – deux Marseillais et un Niçois -, Christian Gaubert ne me disait rien. Comme je ne suis pas un amateur des films de Lelouch, j’ignorai qu’il avait participé à la musique du film « Salaud, on t’aime » qui n’a dû faire une grande carrière…
« Ligne Sud » est un trio qui fonctionne. La musique circule. Bien sur la référence qui s’impose est celle des trios de Bill Evans, filiation fièrement revendiquée, filiation difficile s’il en fut. Continuer la lecture →