A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

Les polars

De quelques nouveautés

Michael Connelly : La lune était noire, Seuil/Policiers.
Disons le sans ambages, Michael Connelly est non seulement un grand auteur de romans noirs, mais un romancier tout court. Son dernier opus ne vient pas apporte une nouvelle pierre à cet édifice. Il est conçu comme un système d’équations, dont la solution apparaît logiquement dans la première fin. Qui rebondit pour se terminer sur une nouvelle interrogation, une nouvelle inconnue, celle qui prend l’aspect d’une petite fille de 5 ou 6 ans (les enfants ne savent pas très bien). Comme une nouvelle innocence impossible à retrouver. Apparemment, c’est l’histoire d’une femme en liberté conditionnelle, voulant s’enfuir ailleurs, vers d’autres cieux. Le passé se déroule sous les pas du présent répétant le passé pour des raisons mal définies. L’une d’entre elles – Freud n’est pas loin – tient à la famille, mère de toutes les névroses et de toutes les psychoses. Une nouvelle version de « famille, je vous hais »… Le père du psychopathe – une figure obligée, un compagnon des mauvais jours – n’est pas vraiment le père, et le vrai père ignore sa progéniture qui veut sa mort après avoir tué sa mère… Et tout s’enchaîne… Comme si les enfants ne pouvaient répéter que leurs parents… Un constat décrivant l’absurdité de ce monde et de ses lois de fonctionnement. J’oubliais de vous dire, l’action se passe à Las Vegas, l’enfer du jeu !
Nicolas BENIES.

Abdel-Hafed Benotman : Les forcenés, Rivages/Noir.
L’auteur nous écrit de prison. Et ses lettres sous forme de nouvelles font mal. Les rapports récents et les commissions d’enquête parlementaires disent tout hauts ce que tout le monde murmurait. La vie carcérale n’est pas une vie. C’est la dignité des être humains qui est en cause, c’est elle qui est visée. Les personnalités entôlées ont eu, de ce point de vue, un rôle positif. Sans un mot de trop, c’est le message que Benotman fait passer à travers les barreaux. Un message de vie, de haine, de bouffées de meurtres, de vouloir être ailleurs et y rester, de dénonciations du discours sur la réinsertion alors que cette société la refuse… Bref des histoires qui nous concernent. Ce sont les nôtres. La nouvelle se prête à cet exercice. Sans nous y tromper. C’est un roman virtuel. Un roman du désespoir devant la réalité sociale qui ne connaît ni la liberté, ni la fraternité et encore moins l’égalité. Des lettres où l’auteur n’hésite pas à se mettre à nu. Personne n’en sort indemne.
NB.

La revue Polar (Rivages).
Ce numéro 23 est un numéro d’anthologie. A conserver précieusement. Il est entièrement dédié (sauf un au revoir à Jean-Claude Izzo auquel nous nous associons) à André Héléna, forçat de la plume. Il a publié sous différents pseudonymes, auteur de séries, pastiche – San Antonio a aussi commencé comme ça – des américains, mais aussi écrivain, romancier capable de transfigurer n’importe quel « saucisson ». Dans ce dossier figurent aussi ses poèmes, et une nouvelle. De quoi découvrir un univers. Et s’apercevoir qu’il a influencé une grande partie des romanciers de la Série Noire.
NB.

Roseback/Ricardo Montserrat : Ne crie pas, Série Noire (Gallimard).

Un roman noir sur Roubaix. L’espoir s’est fait la malle. Le rêve aussi. Pour toutes et tous. Les habitants mais aussi celles qui viennent d’ailleurs – de l’Algérie, de la Bosnie – connaissent les mêmes morts. La vie n’est pas toujours la plus forte… Les 18 écrivains qui constituent cette association – Roseback – ont à la fois réalisé une enquête sociologique sur la ville sonnant le glas de toutes les politiques de la Ville, une descente dans les psychologies des «privés d’emploi », un cri d’alerte fait de colère et d’abandon et, last but not least, un vrai roman avec une unité de style. Ce n’était pas évident au départ de transformer un atelier d’écriture en un laboratoire de roman. Une réussite.
NB

Renouveau des réflexions sur l’Etat

Quand la sociologie et l’économie rencontrent l’État…

Est-ce un effet différé des mobilisations de Seattle et de celles qui ont suivi ? On ne sait. Il s’avère que le retour de l’État est une réalité dans toutes les analyses. Il fallait bien expliquer l’échec de la stratégie libérale concernant les économies de transition et la crise financière autant qu’économique profonde de la Fédération de Russie en août 1998. Comment le faire sans réintroduire la place de l’Etat et du droit dans les lois de fonctionnement du Capital ? Les institutions financières internationales, FMI en tête, n’ont pas craint – tout comme les chefs d’Etat des pays développés – de soutenir Poutine pour permettre la construction d’un Etat légitime qui permettrait de lutter contre toutes les maffias pour lancer l’accumulation capitaliste. La leçon était claire. Le marché sans l’État n’existe pas. Les mécanismes du marché livrés à eux-mêmes sont incapables de faire fonctionner la machine économique.
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Avec Jacques Prévert…

PREVERT, Pour toujours…

Jacques Prévert est né le 4 février 1900, à Neuilly. Il fut sans doute mauvais garçon et surtout piéton de Paris à l’instar d’un Léon Paul Fargue – dont « Le Piéton de Paris » justement et « Méandres » sont réédités chez Gallimard, dans la collection L’imaginaire, pour juger de sa postérité. Saint Germain des Prés, Montparnasse ont été ses quartiers de prédilection. Doté d’un père alcoolique, et d’une mère aux yeux bleus si profonds il vécut l’école buissonnière. Bien ou mal on ne sait. Les deux sans doute comme le reconnaissent ses poèmes aigres-doux. Anar, antimilitariste et anti-flic farouche, il ne pouvait être des bien-pensants. Il ne le fût jamais. La guerre, la première, le cueillit adolescent. Il ne s’en remettra jamais. Après son service militaire à Constantinople et sa rencontre avec Marcel Duhamel qui lui servit de mécène, il vit en oisif avec toute sa tribu jusqu’à la rencontre avec les surréalistes lui ouvrant de nouvelles perspectives. Un écrivain, un poète – il n’aimait pas le terme, un poète, on s’assoit dessus avait-il coutume de dire – mêlant, c’est assez rare, les cultures populaires et savantes. Comme si ce dromadaire – pour ne pas dire chameau – les avait digérées. Un cas. Continuer la lecture →

Chronique de disques de février 2000

Pour Lee Konitz et la liberté…

Faut-il aller vers sa 73e année pour faire la preuve de sa liberté, de son sens de l’humour, de sa volonté de vivre ? A écouter Lee Konitz et son saxophone alto on pourrait le croire. Beaucoup moins guindé, ils donnent l’impression d’avoir appris à vivre. Bizarre sensation. Deux albums viennent en donner la preuve. Le premier, pour Blue Note (distribué par EMI), « Another Shade of Blue », volume deux des aventures d’un trio de circonstance, Konitz associé au pianiste Brad Mehldau – la coqueluche actuelle – et au bassiste Charlie Haden (ne faisant pas ses trois fois vingt ans et même un peu plus), pour une sorte d’hymne au jazz et à la rencontre des générations. Si vous ne possédez pas « Alone Together », le premier opus, celui-là conviendra et vous y ferez des découvertes. Dans le cas contraire, c’est un peu répétitif. Le show-biz comme chacun sait ne connaît que ce refrain…

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Deux «dictionnaires » (publié dans la revue de l’Ecole Emancipée)

Une ou deux histoires de la culture…

Deux «dictionnaires » viennent illustrer notre histoire et nos histoires. Comme le rappelle Gilles Verlant dans Je me souviens du rock (Actes Sud collection Variétés) – sur le modèle de « Je me souviens » de Perec – le rock a quelque chose à voir avec notre vie. Et L’auteur réussit à parler à chacun d’entre nous. Et chacun d’entre nous, et là l’âge importe peu, pourrait se souvenir d’événements en relation avec cette musique, qu’André Francis dans un petit opuscule sur le Jazz (« Jazz » au Seuil) qualifiait de musique de voyous. C’est le moindre de ses mérites… Si « on » m’en laissait l’occasion, je me souviendrai de 1963, de ce concert gigantesque où j’avais découvert le sens du mot « masse », sans parler des « mouvements de masse », de la révolte de cette jeunesse et de son désir de changer le monde. Verlant n’hésite pas à dire qu’il n’a rien vérifié, montrant par là la différence entre mémoire – un travail, une recherche – et le souvenir qui suppose une part d’oubli comme le notait justement Blanchot. Continuer la lecture →

Article paru dans la revue de l’EE, 10 janvier 2000

Une noire collection.

Aux éditions de l’Olivier, la collection Soul Fiction sous la direction de Samuel Blumenfeld, met à la disposition du public français des livres oubliés ou laissés pour compte. La littérature des hommes invisibles. C’est une forme de littérature proche du jazz et du blues. Malheureusement le français a du mal à rendre compte de ce style proche de la syncope musicale, avec des références sous-jacentes et le « double entendre » comme disent les Américains.Cette collection enrichit notre perception des univers anglo-saxons, et pas seulement américains. Continuer la lecture →

Tout autour des polars

De quelques auteurs et de leurs phobies

Le roman policier et le roman noir – ce n’est pas tout à fait la même chose – sont reconnus comme faisant partie de la littérature. Ils se sont même imposés comme une des références incontournables, comme un des moyens d’intéresser le lecteur. En même temps, ils sont porteurs d’une contestation de l’ordre social, d’une révolte soit ouverte soit silencieuse, soit consciente soit inconsciente. Si la révolte s’éloigne, le roman noir – plus que le policier – devient glauque et vulgaire. Par contre, il est forcément grossier, parce que nous le sommes…
Prenons le cas d’un auteur qui «truste » tous les prix, Michael Connelly, américain comme il se doit, habitant Los Angeles, ville étrange que tous les auteurs n’ont jamais fini de décrire1 et donnant lieu à des interprétations diverses. Il fût chroniqueur judiciaire et eût le prix Pulitzer pour avoir décrit les émeutes de L.A. – c’est une ville qui s’épelle par ses initiales – en 1992, émeutes de la pauvreté et de l’apartheid comme de l’affaire Rodney Jones qui a révélé le racisme de cette police de Los Angeles, le LAPD. Il illustre les mystères et les énigmes de cette société américaine durablement ébranlée par la guerre du Vietnam.
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Travail de mémoire

Pour une mémoire vivante...

Le travail de mémoire est difficile.i Il suppose la recherche historique, l’écoute des témoins, une éthique qui vise à rappeler le contexte pour faire partager l’expérience, à éviter les prises de position par trop catégorique, tout en situant son propos sur le terrain de la lutte des classes. Comprendre l’histoire du mouvement ouvrier est vital pour appréhender notre présent et construire des possibles pour le futur. Sans passé, nous sommes sans futur. C’est une des façons de répondre aux tentations millénaristes qui pense la fin du monde au lieu de penser la fin d’un monde… Ces sectes qui prolifèrent dont le carburant se trouve dans les peurs et les angoisses provoquées par la crise culturelle profonde qui marque cette fin de millénaire. Nous sommes entrés dans le 21e siècle depuis novembre 1989, date qui voit le monde basculer dans d’autres règles, une autre structuration. Le monde ancien est en train de mourir, un autre monde se profile avec comme seul horizon celui des lois de fonctionnement du mode de production capitaliste. Toute alternative a disparu. Les États-Unis restent la seule superpuissance qui s’essaie à imposer son ordre, en l’occurrence celui des marchés pour le plus grand bénéfice des firmes transnationales. La guerre du Golfe en 1991 avait indiqué les voies et les moyens de ce nouvel ordre, comme les bombardements sur la Serbie. Les dirigeants russes ont compris la leçon en pratiquant la même sorte de guerre contre la Tchétchénie, s’abritant derrière la lutte contre le terrorisme islamique, comme le gouvernement américain s’était lui réfugié derrière le « droit d’ingérence » pour justifier les bombardements, en défense des droits de l’homme.
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Travail de mémoire (article publié dans Critique communiste)

Pour une mémoire vivante…

Le travail de mémoire est difficile.i Il suppose la recherche historique, l’écoute des témoins, une éthique qui vise à rappeler le contexte pour faire partager l’expérience, à éviter les prises de position par trop catégorique, tout en situant son propos sur le terrain de la lutte des classes. Comprendre l’histoire du mouvement ouvrier est vital pour appréhender notre présent et construire des possibles pour le futur. Sans passé, nous sommes sans futur. C’est une des façons de répondre aux tentations millénaristes qui pense la fin du monde au lieu de penser la fin d’un monde… Ces sectes qui prolifèrent dont le carburant se trouve dans les peurs et les angoisses provoquées par la crise culturelle profonde qui marque cette fin de millénaire. Nous sommes entrés dans le 21e siècle depuis novembre 1989, date qui voit le monde basculer dans d’autres règles, une autre structuration. Le monde ancien est en train de mourir, un autre monde se profile avec comme seul horizon celui des lois de fonctionnement du mode de production capitaliste. Toute alternative a disparu. Les Etats-Unis restent la seule superpuissance qui s’essaie à imposer son ordre, en l’occurrence celui des marchés pour le plus grand bénéfice des firmes transnationales. La guerre du Golfe en 1991 avait indiqué les voies et les moyens de ce nouvel ordre, comme les bombardements sur la Serbie. Les dirigeants russes ont compris la leçon en pratiquant la même sorte de guerre contre la Tchétchénie, s’abritant derrière la lutte contre le terrorisme islamique, comme le gouvernement américain s’était lui réfugié derrière le « droit d’ingérence » pour justifier les bombardements, en défense des droits de l’homme. Continuer la lecture →

Pour Art Farmer et Milt Jackson

Les liens invisibles qui tissent nos vies et nos morts…

Pour quelles raisons obscures, le trompettiste-bugliste Art Farmer, né le 21 août 1928 à Council Bluffs dans l’Iowa, est-il mort le 4 octobre 1999 à Manhattan – lui qui vivait à Vienne en Autriche -, cinq jours avant l’inventeur du vibraphone bebop Milt Jackson né le 1er janvier 1923 à Detroit dans le Michigan, et mort, suivant la dépêche de l’agence France-Presse, à New York des suites d’un cancer du foie ? Cette coïncidence de dates conduit à s’interroger sur les fils invisibles unissant ces deux hommes. Et ils sont nombreux. D’abord parce qu’ils ont, sous le nom de Milt Jackson, construit la matière d’un album où l’esthétique du trompettiste domine, ensuite parce que le disque le plus abouti du « Jazztet » – un groupe qu’Art avait formé avec le saxophoniste ténor Benny Golson dans les années 58-621 et passé un peu inaperçu pour cause de free-jazz – s’intitule « The Jazztet and John Lewis ». Pour qui l’ignorerait, John Lewis – 79 ans et toutes ses touches comme le démontre son dernier album pour Atlantic (WEA) « Evolution » – a été le pianiste et l’âme damnée du Modern Jazz Quartet, dont la vedette était Milt Jackson. Continuer la lecture →