A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

Un monde barbare et incertain. (Publié dans Nouveaux Regards)

Pourra-t-il résister à la récession et au krach financier ?

Les attentats suicides de New York et Washington ont dévoilé la réalité de ce monde de l’après-guerre-froide où ne subsiste qu’une seule super puissance, les États-Unis, où la Ville-Monde, New York, tient dans ses mains la vie de milliards d’individus, de pays ou de firmes parce qu’elle est le premier centre financier du monde.1 Un monde sans règles, sans vision, sans futur où ne règne que la loi du plus fort. Continuer la lecture →

Marx, le retour (suite)

De Marx à Marx. Retour vers le futur !

Le monde du 21e siècle – né après la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 – est orphelin. D’une alternative de société ! Le socialisme, comme futur possible, a disparu de notre horizon. La période ouverte par la révolution russe s’est achevée. Le capitalisme domine absolument, sans contre partie et sans contre pouvoirs. Les Etats-Unis restent la seule super puissance voulant imposer ses règles – celles de l’économie libérale – à la planète par le seul moyen possible, la guerre faute d’autre légitimité politique. Ces guerres ne font que commencer. Elles synthétisent la barbarie nécessaire du point de vue du Capital pour imposer sa domination dans un contexte où la contrainte de la profitabilité – l’augmentation du taux de profit – est seule reconnue se traduisant par l’impératif de la compétitivité.
Refonder le mouvement ouvrier suppose de comprendre les lois de fonctionnement du processus de mondialisation capitaliste et libéral pour élaborer des réponses globales donnant une perspective d’ensemble aux luttes citoyennes et sociales.

Marx comme point de départ.
La méthode et les concepts forgés par Marx et les marxistes1 serviront de point de départ. Non pas par tradition ou par culte des ancêtres. Mais par efficacité théorique et pratique. Marx a été enterré plusieurs fois. Ses cendres sont encore brûlantes. Ses mérites sont mêmes reconnus par le « Financial Times » qui ne se prive pas de le citer. La récession actuelle vient rappeler toute l’importance de la théorie marxiste des crises, inscrite dans les lois de fonctionnement de l’accumulation du Capital. La cause essentielle, reconnue par tous les économistes, la suraccumulation de Captal provoquant la baisse du taux de profit et par la même les restructurations, les licenciements et le chômage.
Contrairement à une idée reçue et véhiculée par les staliniens le cadre théorique de Marx est ouvert. Aucun déterminisme. Le champ des possibles est exploré systématiquement. Le futur est multiple. Rien n’est écrit. La volonté des êtres humains peut changer la donne. Même si « les hommes font leur propre histoire dans des conditions qu’ils n’ont pas librement déterminées ». L’irrationnel n’est pas ignoré.
La réalité n’est pas « donnée ». Elle doit être analysée, reconstruite suivant différents niveaux d’abstraction que Marx distingue entre les livres 1, 2 et 3 du Capital2. Les libéraux – et la théorie libérale de manière générale – présente les choses (il faut insister sur ce terme) comme allant d’elles-mêmes, sans proposer de grille de compréhension, de problématique d’ensemble. C’est une théorie liberticide de la théorie !
« Le Capital » n’offre pas une théorie générale du capitalisme. Marx a laissé ce travail inachevé d’un côté, de l’autre les métamorphoses du capitalisme posent de nouvelles questions.
Ainsi le concept d’impérialisme, forgé par Hobson et Hilferding – synthétisé par Lénine – répond à des transformations du capitalisme et de ses formes de domination. De même Parvus et Trotsky élaboreront cette loi du développement inégal et combiné permettant d’appréhender la totalité – le capitalisme mondial – et l’évolution de ses parties – les différents pays – supposant la définition des pays dominés comme capitalistes avec des modes d’accumulation différenciés.

Voir la réalité pose des défis théoriques.
Ce concept et cette loi n’ont rien perdu de leur acuité dans le processus de mondialisation. Au contraire. Ils permettent de voir la réalité. Un monde partagé économiquement en trois dominé par le super impérialisme étasuniens dans lequel les marchés financiers sont les seuls véritablement internationalisés, où les Etats n’ont pas disparu malgré l’existence de firmes transnationales mettant en œuvre une stratégie internationale. Pour les utiliser à bon escient, il faut tenir compte des métamorphoses du capitalisme, système flexible s’il en fut. Les formes de domination ont évolué. Elles passent désormais par l’endettement et les contraintes que les marchés financiers exercent sur les pays, la place des institutions internationales comme l’OMC ou le FMI dans la diffusion du libéralisme comme les normes internationales défavorables aux pays dominés. La situation actuelle de l’Argentine indique bien la faillite des politique d’inspiration libérale et la crise profonde du politique. A chaque fois, méthode et concepts ne se suffisent pas à eux-mêmes. Il faut en construire de nouveaux pour approcher cette nouvelle réalité.
Réalité qui, à son tour, interfère sur l’élaboration théorique. Ainsi en est-il de la question de l’Etat, question controversée entre toutes que Marx n’a pas traité en tant que telle sauf dans « Le coup d’Etat du 18 brumaire », chef d’œuvre d’aller-retour entre la théorie et sa concrétisation. Dans les pays ex-colonisés, l’Etat a joué un rôle majeur dans la diffusion des rapports de production capitaliste permettant de reposer toute la problématique des modes de l’accumulation du capital et de la place de l’Etat non pas dans la superstructure mais bien dans l’infrastructure, au niveau d’abstraction du Livre 1 pour le dire autrement. C’est un des grands défis théoriques.3 Qui pose dans le même temps celui du dépérissement et des institutions politiques de la période de transition.
La question de l’Etat est intimement liée à celle de la monnaie. La récession américaine – elle remonte officiellement à mars 2001 – aurait dû provoquer la baisse du dollar, suivant la plupart des observateurs ne prenant en compte que les facteurs strictement économiques. Or la force du dollar provient directement de cette nouvelle hégémonie absolue des Etats-Unis, de la place mondiale de l’Etat américain. Alors que l’euro souffre, pour reprendre l’expression de Henri Bourguinat,4 d’une faiblesse congénitale, l’absence d’Etat européen. Que pourrait proposer le mouvement ouvrier pour sortir de cette crise programmée ? Ne faudrait-il pas renouer avec la « monnaie commune » ? Peut-on et comment construire l’Europe sociale ? Ces questions sont à la fois pratiques et théoriques. La réponse devrait permettre d’éviter de sombrer dans l’accompagnement libéral de la direction de la CFDT ou du retour du nationalisme prôné par Chevenement.
Le processus même de mondialisation capitaliste et libérale, les mobilisations qu’il a suscité, les révoltes qu’il détermine, le développement des « fondamentalismes » et de l’extrême-droite comme réponses perverses pour se trouver des « micro-identités » le plus souvent fantasmées, conduit à élaborer, à aller au-delà de Marx, ce qui veut dire partir de Marx pour comprendre le monde et se donner une chance de le transformer. La montée des revendications dites citoyennes oblige à déterminer leur place théorique dans le mouvement de changement social et leur lien avec les revendications sociales.

L’élaboration théorique n’est pas un « plus ». C’est une nécessité vitale. Le marxisme n’a pas de textes sacrés où toutes les réponses seraient consignées. Le retour à Marx se trouve posé dans la mesure même où notre monde a changé et a retrouvé – mutatis mutandis – une structure qui ressemble par beaucoup d’aspects à celui du 19e siècle. C’est encore plus vrai pour le mouvement ouvrier obligé de retrouver de nouveaux repères. La refondation actuelle trouve des références dans la fondation du début de 20e siècle.
Nicolas BENIES.

A propos de la musique et de la littérature cubaines.

 

Révolte et création.

Je dédie cet article à Billy Higgins, batteur caméléon, dont le rire continuel illumine aujourd’hui encore les nuits plus belles que les jours. Mort le 3 mai 2001, il avait battu les sons, le rythme derrière tout ce que le jazz compte de créateurs, à commencer par Ornette Coleman.

La littérature cubaine et les musiques issues de cette tradition sont à la mode. Leur vitalité provient du sentiment d’urgence qu’elles diffusent. En même temps, elles sont populaires de par leur thème, leurs rythmes et savantes par la recherche de nouveaux moyens d’expressions, de nouvelles façons d’écrire, de jouer. Ecrire comme danser ou jouer se hisse au rang de nécessité dans ce Cuba de début de millénaire. La chute du Mur de Berlin (le 9 novembre 1989) a pris là-bas des allures de catastrophe. L’URSS disparue, l’offensive des États-Unis pouvait se déployer. Le blocus est venu s’ajouter aux difficultés économiques dues à cette métamorphose du monde. Le dollar est devenu roi. La bureaucratie ne s’est pas évanouie pour autant. La Havane – comme le montre le film de Wim Wenders, « Buena Vista Social Club » – est laissée à l’abandon. La crasse s’installe. La révolte partagée oblige à l’écriture, à la création. Au mépris des risques… Ou peut-être à cause des risques… Continuer la lecture →

Une contribution pour l’Année sociale 2000 (parue chez Syllepse)

La réforme de l’Etat ou la logique libérale à l’œuvre

Nous vivions dans un monde étrange. Et ce n’est pas l’histoire de la cassette qui nous fera changer d’avis… Tout le monde insiste sur le recul du politique, sur sa crise, mais aucun politique ne fait de propositions pour en sortir. Au contraire. En refusant de rompre avec le libéralisme – et son dogme principal, la liberté des marchés pour aboutir au bonheur universel -, les politiques creusent la tombe du politique. Pour le dire autrement, le libéralisme est liberticide du politique comme de toute pensée. Continuer la lecture →

Réflexions sur le 21e siècle

Quel sera l’art du 21e siècle ?

En ces temps où règne une atmosphère de fin de l’histoire, cette question de la survie de l’art mérite d’être posée. Va-t-il disparaître corps et biens ? C’est la vulgate à la mode. Il faut dire que la scène artistique pourrait conduire à cette conclusion. Non pas que la production artistique ait reculé. Elle a plutôt augmenté, en quantité et en qualité. Les musiciens sont meilleurs, ils sont mieux formés, comme les peintres ou tout autre artiste. L’école elle-même peut quelque fois conduire à la répétition plutôt qu’à la création.(1)
Le terme même de « production » indique la difficulté. La culture est dominante. Et non plus les œuvres d’art. Celles qui déclenchent un rejet profond pour la plupart et qui, pour d’autres – toujours minoritaires – laisse entrevoir un autre monde, un autre univers, un futur se dessinant en pointillés. L’œuvre d’art installe une rupture. Un nouveau regard, une autre manière d’appréhender le monde, de l’écouter. Ce fut le cas, pour toute la génération du « baby boom », du free jazz – pour cette musique art-de-vivre – et de la « nouvelle vague », pour le cinéma. Ces œuvres d’art ouvraient la voie à la révolution qui allait suivre. Sans elles, cette génération n’aurait pas été la même. Les conditions sociales peuvent expliquer en partie leur naissance. Elles sont nécessaires mais non suffisantes.
Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, dans un livre du début des années 1970 – 1971 exactement -, « Free Jazz/Black Power », donnaient la primauté à l’idéologie dans leur histoire de l’émergence du jazz – du free jazz en particulier mais pas seulement, ils réécrivaient par cet intermédiaire toute l’histoire du jazz et du blues, suivant la voie ouverte par Leroy Jones dans « Blues People »2 – en lien direct avec les luttes de libération, pour les droits civiques d’abord pour la révolution sociale ensuite. Les « Blacks Panthers » exprimaient directement le fait que « La révolution viendra d’une chose noire ».3 Ils furent détruits à la fois physiquement par le FBI – qui s’en souvient ? – et idéologiquement par leur vision de la lutte et de la révolution. Ils n’ont pas tenu compte des changements de contexte… Cette vision, malgré les critiques – et elles furent nombreuses -, reste pleine de sens. A condition d’interpréter le terme d’idéologie comme un système de référence, une projection du présent dans le futur et d’un futur forcément différent. C’est la vision de la rupture. Passant par le refus de poursuivre les tendances du passé qui sont à la base de toutes les prévisions économiques. Ce futur a des conséquences politiques et sociales, mais aussi artistiques. Pour aller encore plus loin, pour faire du présent la somme dialectique de ses parties, le passé et le futur, il faut l’œuvre d’art. Et le monde bascule. Continuer la lecture →

Interrogations sur le jazz et l’art du 21e siècle

Quel sera l’art du 21e siècle ?

En ces temps où règne une atmosphère de fin de l’histoire, cette question de la survie de l’art mérite d’être posée. Va-t-il disparaître corps et biens ? C’est la vulgate à la mode. Il faut dire que la scène artistique pourrait conduire à cette conclusion. Non pas que la production artistique ait reculé. Elle a plutôt augmenté, en quantité et en qualité. Les musiciens sont meilleurs, ils sont mieux formés, comme les peintres ou tout autre artiste. L’école elle-même peut quelque fois conduire à la répétition plutôt qu’à la création.1 Le terme même de « production » indique la difficulté. La culture est dominante. Et non plus les œuvres d’art. Celles qui déclenche un rejet profond pour la plupart et qui, pour d’autres – toujours minoritaires – laisse entrevoir un autre monde, un autre univers, un futur se dessinant en pointillés. L’œuvre d’art installe une rupture. Un nouveau regard, une autre manière d’appréhender le monde, de l’écouter. Ce fut le cas, pour toute la génération du « baby boom », du free jazz – pour cette musique art-de-vivre – et de la « nouvelle vague », pour le cinéma. Ces œuvres d’art ouvraient la voie à la révolution qui allait suivre. Sans elles, cette génération n’aurait pas été la même. Les conditions sociales peuvent expliquer en partie leur naissance. Elles sont nécessaires mais non suffisantes.
Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, dans un livre du début des années 1970 – 1971 exactement -, Free Jazz/Black Power, donnaient la primauté à l’idéologie dans leur histoire de l’émergence du jazz – du free jazz en particulier mais pas seulement, ils réécrivaient par cet intermédiaire toute l’histoire du jazz et du blues, suivant la voie ouverte par Leroy Jones dans « Blues People »2 – en lien direct avec les luttes de libération, pour les droits civiques d’abord pour la révolution sociale ensuite. Les « Blacks Panthers » exprimaient directement le fait que « La révolution viendra d’une chose noire ».3 Ils furent détruits à la fois physiquement par le FBI – qui s’en souvient ? – et idéologiquement par leur vision de la lutte et de la révolution. Ils n’ont pas tenu compte des changements de contexte… Cette vision, malgré les critiques – et elles furent nombreuses -, reste pleine de sens. A condition d’interpréter le terme d’idéologie comme un système de référence, une projection du présent dans le futur et d’un futur forcément différent. C’est la vision de la rupture. Passant par le refus de poursuivre les tendances du passé qui sont à la base de toutes les prévisions économiques. Ce futur a des conséquences politiques et sociales, mais aussi artistiques. Pour aller encore plus loin, pour faire du présent la somme dialectique de ses parties, le passé et le futur, il faut l’œuvre d’art. Et le monde bascule. Continuer la lecture →

Jeanne lasse de toutes les guerres

A Jeanne Lee, pour conserver sa mémoire vivante…

Jeanne Lee est morte. Le 24 octobre 2000. Des suites d’un cancer. Curieuses suites. Plutôt une fin. Mais pas en soi. La belle affaire me direz-vous. Les gens meurent quoi de plus naturel. A presque 62 ans – elle était née le 29 janvier 1939 à New York -, c’est presque un scandale.
Je l’aimais. Pour tout ce qu’elle était, pour tout ce qu’elle représentait, pour toutes les émotions qu’elle charriait. Elle chantait. Elle avait choisi de le faire. Docteur en psychologie et en psychopédagogie, chorégraphe, elle aurait pu « faire carrière ». Ce mot là lui était étranger. Les autres, elle leur faisait rendre l’âme. Car les mots ont une âme. Et Jeanne a toujours su la trouver pour nous la communiquer. En même temps que le sens d’un combat. Pour les droits. Des droits des femmes surtout, et plus encore des femmes Noires Américaines dans une société à la fois raciste et sexiste. Elle a su, sans avoir l’air d’y toucher, nous le rendre proche, indispensable.
Il y avait chez elle le sens de la dignité mais aussi celui d’une fraternité partagée en même temps qu’un goût pour la poésie la plus pure, la plus éthérée qui, soudain, prenait devant nous des allures de combattante. Comme si l’indicible pouvait trouver un chemin. Celui de nos cœurs. Elle savait magistralement leur parler. Avec cette voix un peu grave qui se mariait si bien – par quelle alchimie ? – avec le piano. Le plus minimaliste possible. Ran Blake par exemple pour cet album de 1961, The Newest Sound Around (RCA-BMG) qui reste un des souffles de la vie et des émotions brutes vous transperçant de part en part pour ne plus vous laisser souffler. Il est toujours à écouter. Comme ce « You Stepped out of a Cloud » (OWL Records) de 1989 qui conservait intact et savait même le renouveler le miracle de ce premier album. Ou Mal Waldron avec qui elle était venue à Coutances, pour « After Hours », après le boulot autrement dit. Pour partager, pour créer, pour aller plus loin là où personne n’est encore allée…
Les rencontres ont jalonné sa vie. Celle avec Archie Shepp a laissé cette trace improbable, « Blasé », d’une laide beauté qui renverse toutes les barrières et les règles soi-disant bien établies.
Nous la savions malade. Jazz Magazine de ce mois-ci lançait un appel à son aide. Il est arrivé trop tard. Aucun être humain n’est invincible, surtout lorsqu’il fait de sa vie un poème chanté, capable de reprendre « Le journal d’une folie » pour en faire un appel à la liberté, face à un monde devenu par trop vulgaire qui ne sait pas ce que chanter veut dire.
Adieu Jeanne. Il nous reste l’essentiel pour te reconstruire dans notre esprit, dans notre cœur par l’intermédiaire de ces enregistrements qui ne te rendaient hommage que par la bande. Il m’arrive de vouloir croire aux fantômes et donc de les voir et de leur parler… Pourront-ils chanter ?
Nicolas BENIES.

A Jeanne Lee

A Jeanne Lee, pour conserver sa mémoire vivante…

Jeanne Lee est morte. Le 24 octobre. Des suites d’un cancer. Curieuses suites. Plutôt une fin. Mais pas en soi. La belle affaire me direz-vous. Les gens meurent quoi de plus naturel. A presque 62 ans – elle était née le 29 janvier 1939 à New York -, c’est presque un scandale. Continuer la lecture →

Sur le livre de Jalard : Le jazz est‑il encore possible ?

La critique de jazz est‑elle encore possible ?

Nicolas BENIES

JALARD, contrairement à beau­coup de critiques actuels, analyse la musique de jazz en elle‑même (sa situation objective, ses liens avec la réalité des «conditions sociologiques et psychologiques dans lesquelles elle nait’) et pour elle‑même, pas dans ses contingences matérielles et visuelles. Ces descriptions sont utiles pour rendre compte d’un climat mais ne peuvent se substituer à l’analyse de la musique. La manière dont, par exemple, il rend compte du concert de Monk à Paris en expliquant pourquoi Monk est déçu est un petit chef‑d’œuvre qui fait apparaisse l’explication jalardienne comme coulant de source. De même, il faut lire sa description (théorisée) de l’impasse de la musique de Miles Davis à travers les albums Miles smiles et Sorcerer, qui explique pourquoi Miles s’est orienté vers le « rock » sans rien perdre de sa sonorité magique.

Etonnante force de la philosophie. Jalard, à l’instar de Hegel (celui de l’Esthétique qui a écrit: ~ Car, dans l’art, nous n’ayons pas affaire à un jeu simplement agréable et utile, mais… au déploiement de la vérité. a), offre une grille de lecture de la musique, expli­quée en « elle‑même », de par ses connotations, l’écho que lui renvoie son propre son et par les conditions psycho­logiques du créateur, du musicien de jazz, qui renvoient à la réalité sociale, à l’affirmation de l’homme noir.

De telles références ne sont pas aujourd’hui en « odeur de sainteté », mais elles sont à l’origine d’une critique de style philosophique. Et la lecture de Jalard n’en est pas pour autant rébarba­tive. Elle rend conscientes un certain nombre de questions clés.

La méthode est différente de celle de Réda qui, elle, renvoie à la poétique. Elle se sert des mots et de l’histoire personnelle de musiciens (voir sa mer­veilleuse anthologie) pour suggérer la musique, lui rendre son rythme, son expressivité et marquer un itinéraire. Il faut lire dans Jazz‑magazine sa très belle déclinaison sur le surnom du ~ drummer ~ Shadow Wilson. Là aussi, le lecteur ne peut que souscrire, telle­ment il est au regret de ne pas y avoir pense lui-même.

Les différentes méthodes

La méthode jalardienne est égale­ment différente de celle mise en œuvre par Cartes et Comolli dans Free jazz/Black Power qui est plus so­cio‑économique et cherche à expli­quer l’évolution du jazz par la demande, c’est‑à‑dire par la référence au contexte, celui de la communauté noire améri­caine, ses révoltes comme son intégra­tion. La force de cette méthode est dans la dialectique entre l’évolution de la communauté noire (le Black Power, affirmation de l’homme noir comme simplement un être humain à part en­tière, qui est en même temps l’éloge de la différence, affirmation de son iden­tité), ses revendications et l’évolution de la forme musicale issue des Noirs américains, le jazz. Ici, la forme musi­cale est analysée comme un reflet des luttes des Noirs américains, comme liée à leur prise de conscience. Dans ce sens le free jazz est l’expression de la possi­bilité de transformations sociales radica­les, de la prise de conscience de la nécessité de la révolution pour com­mencer à résoudre les problèmes ra­ciaux.

Cette méthode est loin d’être cadu­que: le jazz, le blues, le gospel ont toujours été codés, comme le montre, une fois encore, le dictionnaire publié récemment par J.‑P. Levet aux éditions « Soul bag »‑Clarb: Talkin’ that talk. Le langage des colonisateurs trans­formé, métamorphosé par les colonisés, utilisé par eux pour communiquer leur haine de l’oppresseur et s’organiser,

A propos de la critique de jazz

La critique de jazz est elle encore possible ?

Sur le livre de Jalard : Le jazz est il encore possible ?

Nicolas BENIES

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JALARD, contrairement à beau­coup de critiques actuels, analyse la musique de jazz en elle même (sa situation objective, ses liens avec la réalité des «conditions sociologiques et psychologiques dans lesquelles elle nait’) et pour elle même, pas dans ses contingences matérielles et visuelles. Ces descriptions sont utiles pour rendre compte d’un climat mais ne peuvent se substituer à l’analyse de la musique. La manière dont, par exemple, il rend compte du concert de Monk à Paris en expliquant pourquoi Monk est déçu est un petit chef d’œuvre qui fait apparaisse l’explication jalardienne comme coulant de source. De même, il faut lire sa description (théorisée) de l’impasse de la musique de Miles Davis à travers les albums Miles Smiles et Sorcerer, qui explique pourquoi Miles s’est orienté vers le « rock » sans rien perdre de sa sonorité magique. Continuer la lecture →