Le coin du polar (1)

Quand on a que l’amour…

L’amour peut-être une perversion lorsqu’il se conjugue avec la mort de l’être aimé. L’amoureux fou devient crocodile. C’est la thèse de Maurizio de Giovanni, dans « La méthode du crocodile ». Il l’explique remarquablement. Le crocodile n’est pas un animal vif, il ne peut se déployer rapidement pour saisir sa proie. Il faut qu’il attende que la proie vienne à lui. Il attend. Sa patience est sans limite.
Le meurtrier met en pratique cette méthode en s’attaquant à des adolescents ou à des enfants. Il a un projet. De vengeance, d’une vengeance planifiée, programmée de celle qui se mange froide.
Son « détective privé » est un inspecteur sicilien exilé à Naples, victime d’une calomnie d’un repenti, Giuseppe Lojacono. Il a perdu femme et fille et se morfond dans un commissariat obligé à ne rien faire. Père, il comprend le projet. Il sera aidé par une substitut, elle aussi venu de l’île, Laura Piras. Un couple que nous retrouverons. C’est leur première aventure.
Un roman noir, avec un arrière fond urbain, celui d’une ville, Naples, dans laquelle plus personne ne prête attention à l’autre et vaque à ses propres affaires sans se sentir concerné par d’autres questions qu’individuelles. L’auteur n’oublie pas la chape de plomb de la religion qui visse les comportements et oblige, par respect de la respectabilité, à commettre des actes irréparables.
Pour les enquêtes à venir, il faudrait une écriture plus resserrée, moins de complaisance envers les personnages centraux.
« La méthode du crocodile », Maurizio de Giovanni, traduit par Jean-Luc Defromont, 10/18.

Le coin du polar (2)

Le polar sud coréen, une découverte

D’après les renseignements fournis, le roman policier est un genre peu répandu en Corée du Sud. A lire « Le dernier témoin » de Kim Sôngjong, on se dit que cette littérature, populaire et savante – les références aux grands auteurs sont multiples – est promise à un grand avenir.
Kim Sôngjong serait le créateur du genre dans son pays. On veut bien le croire.
Ce roman, paru en 1979 – et seulement traduit en 2014, par Patrick Maurus grand spécialiste de la Corée du Sud – en fait la preuve.
Une intrigue qui fait la part belle à l’Histoire, cette guerre civile qui court du 25 juin 1950 à 1953, guerre chaude dans les débuts de la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS, guerre idéologique et politique. Deux visions du monde s’affrontaient, celle du capitalisme d’un côté et de l’autre celle du socialisme, deux visions passées au tamis des intérêts des États-Unis et de ceux de l’URSS, un tamis qui rendait opaque les volontés de transformations sociales.
La séparation des deux Corées avait été décidée aux accords de Yalta. La guerre provenait de la volonté de changer la donne et d’accroître la zone d’influence américaine. La Chine populaire qui naît en 1949 sous la conduite de Mao, ne pouvait accepter une Corée sous domination américaine à ses frontières. L’URSS de Staline non plus. Continuer la lecture

Le coin du polar

Du ghetto de Watts (Los Angeles) à New York.

Mosley, le vertige de la chuteWalter Mosley est l’un des grands auteurs de polar américains. Sa saga sur l’histoire du ghetto noir de Los Angeles, Watts, a été une des grandes découvertes de la fin du siècle dernier. Son personnage, Easy Rawlins, a été l’une des figures du détective privé. Il ne cache pas d’être très inspiré par Raymond Chandler et Chester Himes. Il lui arrive de citer presque intégralement certains passages de Chandler.
A partir de 2009, il déménage. Il arrive à New York avec un détective privé – celui là a une plaque contrairement à Rawlins -, Leonid McGill. Leonid ressemble comme un frère à Easy Rawlins. Même code moral, même attitude, même révolte devant la société. Pour parfaire la ressemblance, il a aussi un ami tueur de son état. Ce deus ex machina permet de résoudre des enquêtes difficiles en maintenant le personnage central en vie. Continuer la lecture

Du côté des polars.

Vue d’Israël…
liad-shoham-tel-aviv-suspects[1]Tel Aviv, capitale administrative d’Israël, représentative de cette société israélienne avec ses quartiers riches, aisés et pauvres, ses divisions et ses crimes. La ville structure le récit. Une ville omniprésente. Un sentiment qui pénètre le visiteur dés qu’il pose le pied sur le sol de l’aéroport, happé par les questionnaires, les fouilles et le reste.
L’histoire de ce « polar », « Tel Aviv suspects » est sans héros, sans détective privé mais avec des erreurs de jugement et, surtout, la description d’un système policier et judiciaire qui veut des coupables et des coupables présentables. Une volonté partagée par tous les pays. Continuer la lecture

Le coin du polar

Un vrai-faux polar et roman d’une génération.

Delteil, les années rouge et noirGérard Delteil est un auteur connu qui a voulu élargir sa palette. Il passe allégrement du polar à des enquêtes en passant par des livres pour la jeunesse et le documentaire.
« Les années rouge et noir », allusion à Stendhal comme aux communistes et anarchistes qui peuplent les « 30 glorieuses », cette période de l’Histoire marquée par une croissance continue et une inflation permanente comme par la Seconde Guerre Mondiale, la Collaboration et la Résistance. Une gloire éphémère marquée par un immense mouvement social, celui de mai 68 qui changera la donne en signant l’entrée dans une révolution esthétique et culturelle. Continuer la lecture

Des vrais et faux polars

Illustrations de la diversité du polar.

Trois types de polar sont illustrés par des parutions récentes. Le polar journalistique tout d’abord avec « Le dossier Odessa » de Frederick Forsyth. Odessa est le nom d’une organisation de réinsertion des anciens nazis dans les rouages de l’économie, de la finance ou de la politique allemande après la fin de la guerre. Peter Miller est un jeune journaliste allemand qui mène l’enquête comme l’auteur l’a fait avant lui. Le prisme de l’intrigue permet à la fois la fiction lorsque les preuves manquent, une fiction rationnelle, convaincante et d’organiser la démonstration. Ce livre, publié en 1972 et retraduit, n’a pas vieilli dans la mise en évidence des collaborations et de cette volonté, pour le capitalisme, de se servir de tous les leviers. Une image de l’Allemagne mais aussi du cynisme de toute une société désertée par l’éthique. Continuer la lecture

Nouveautés polar, janvier 2014

Un drôle de jardin !

le jardin des puissantsBruno Jacquin, pour son entrée en littérature côté polar, n’a pas craint les embûches. Une enquête de deux journalises, l’un Anglais, l’autre français sur un massacre au Niger suivi d’un autre massacre pour cacher le premier. Les éléments s’assemblent un à un à partir pour former le puzzle d’intérêts enchevêtrés des deux vieilles puissances coloniales se protégeant l’une l’autre tout en défendant son pré carré. Le Niger c’est la source d’uranium pour Areva. Pas évident de mettre en scène tout ce petit monde qui se pense au-dessus des lois. L’actualité démontre tous les jours que la fiction est souvent en deçà d’une réalité où la barbarie est le lot quotidien. Un polar politique comme il se doit, inscrit dans le fonctionnement d’un monde qui a perdu le sens de toutes les valeurs. Les thèmes recoupent ceux du dernier John Le Carré, « Une vérité si délicate » (Le Seuil), dénonciation de la politique imbécile du New Labour. « Le jardin des puissants » – un titre bien trouvé pour situer ces élites autoproclamées qui prétendent diriger les affaires des pays – promet des lendemains qui chantent pour ce genre littéraire. Continuer la lecture

Un maître de l’écriture

Raymond Chandler habillé de neuf

ChandlerLe polar, une littérature de gare ? Les couvertures des pulp fictions, au mauvais papier l’ont longtemps laissées croire. Le classement était facile. En France, la Série noire créée et dirigée par Marcel Duhamel, a renforcé ce cliché. Fait aggravant, Duhamel a voulu mettre au goût du jour quelques grands auteurs du genre en demandant aux traducteur(e)s de réduire le texte pour le faire tenir dans les 124 pages et de le saupoudrer d’argot de l’après seconde guerre mondiale.
Il s’avère que la différenciation qu’il faut faire c’est, comme d’habitude, entre bonne et mauvaise littérature. Les grands auteurs créatifs du polar à commencer par Dashiell Hammett1 sont des romanciers au style classique et épuré. Il faut plutôt regarder du côté de Shakespeare ou de Walt Whitman pour trouver des références à leur manière d’écrire. Continuer la lecture

Côté polar presqu’historique

Une mise en abyme.

Mitch Miller, pour son premier roman, a fait appel à une autre Opération Flemingpersonnalité, Ian Fleming pour cette « Opération Fleming » qui mérite bien son titre, à la fois pour la référence à cet auteur connu et pour la manière de mener l’intrigue. Pour mémoire, cet ancien agent secret de Sa Gracieuse Majesté est l’auteur de la série des James Bond, inspiré, comme ceux de Gérard de Villiers, par l’actualité. Les personnages transposés sur l’écran donnent l’impression d’être des marionnettes dans un environnement souvent abstrait alors que ceux de Fleming sont vivants sauf « Bond, James Bond », un alcoolique invétéré suivant les dernières recherches. Continuer la lecture

Du côté des polars en forme de manifeste politique

Une fresque.

Julia Latynina est journaliste. Russe. Une carte d’identité en La gloire n'est plus de ce temps.forme d’oxymore. Faire son travail de journaliste d’investigation dans la Fédération de Russie est un combat contre la mort. L’assassinat de journalistes femmes semble être un sport national. Pas seulement dans la Fédération de Russie même si celui de Anna Politovskaïa, le 7 octobre 2006 est encore dans toutes les mémoires. Elle écrira, dans « La Russie selon Poutine », « Pourquoi je n’aime pas Poutine ? Parce qu’il n’aime pas son peuple, parce qu’il se comporte dans la plus pure tradition du KGB dont il est issu, avec un cynisme inégalable. » Cette animosité à l’égard du Président de la Fédération de Russie est partagée. On ne sait avec précision si son assassinat est directement lié avec ses enquêtes mais il existe un faisceau de présomptions… Continuer la lecture