JAZZ, un art du duo

Pigeon, vole !

14494860_1223134427761319_5594691557829475587_nL’art du duo est compliqué. Il faut pouvoir s’affirmer tout en écoutant l’autre sans répit. La moindre faille et c’est l’atterrissage forcé dans des conditions difficiles avec le risque de l’écrasement. Lorsque « ça » plane, c’est la réussite. Il arrive que l’auditeur, le troisième nécessaire dans ce couple dont l’écoute fait vivre une fois encore la musique, en vitesse de croisière décroche ou se plonge dans d’autres univers. Pour lutter contre la somnolence qui gagne le voyageur de tout transport aérien, le duo est obligé de s’engager au-delà de ses propres forces.
« Volons » est le credo de cet album du duo composé de Julien Soro, saxophoniste alto – cet instrument de cirque dont le jazz a fait un instrument de l’élite – et Raphaël Schwab, contrebassiste. Dépassons les catégories, allons voir là bas, plus haut si ne se profile pas le Bird en train de musarder ou d’autres musiques tout aussi vénérables ou jeunes de manière à construire un autre monde, une autre manière d’entendre.
La comédie musicale rencontre le tango qui se marie avec la valse, sans oublier les autres musiques arabo andalouses et celles dites contemporaines. Le jazz sublime toutes ces facettes pour cette musique qui veut tournoyer dans l’air d’un temps trop souvent barbare pour apporter un brin de fantaisie et d’ouverture vers les autres.
Répondons à l’appel : volons !
Nicolas Béniès.
« Volons », Schwab/Soro, Neu Klang, rens. www.neuklangrecords.de

JAZZ

L’art du trio

0008172263_10Le trio saxophone/Basse/batterie a connu ses heures de gloire avec Sonny Rollins, Joe Henderson, Warne Marsh et quelques autres. Comment le renouveler ? Comment ne pas répéter ce qui s’est déjà fait et de manière tellement aboutie.
Il faut prendre des chemins de traverse sans oublier le passé. Faire jouer les mémoires en même temps que la musique, c’est une des leçons importantes du jazz, pour faire surgir autre chose, des combinaisons originales. Jérôme Sabbagh, saxophoniste ténor et soprano, Allison Miller, batteur et Simon Jermyn, bassiste électrique s’y essaient se servant de leurs arrière-fonds culturels différents dans le creuset que représente encore New York pour le jazz. Le premier vient de France, le deuxième de Washington D.C., la capitale et le troisième d’Irlande et le tout veut faire « maigre » – « Lean » le nom aussi du management actuel qui veut supprimer la mauvaise graisse soit le nombre de salariés – pour provoquer, avec le peu de notes nécessaires mais des rythmes étranges, l’émotion et embarquer l’auditeur vers d’autres rivages. Le dernier thème, « Fast Fish » fait référence à la baleine blanche, « Moby Dick » et à Melville pour se situer dans la quête du Graal, de l’utopie de la fraternité. Plus encore aujourd’hui qu’hier. Sans oublier les réminiscences de cette cornemuse tout autant écossaise qu’irlandaise. Continuer la lecture

JAZZ et jazz

Une rencontre inespérée.

1473061932824Émile Parisien devrait faire attention. Il est trop sollicité. La création s’use à force de trop s’en servir. Pourtant ce nouvel album, « Sfumato », tient de la réussite. Par la présence de Joachim Kühn, pianiste mais aussi pourvoyeur d’idées, de mises en place décalées et recalées. Du coup, tout le monde – Manu Codjia, guitariste, Simon Taileu, contrebasse et Mario Costa, batteur dans la lignée de Daniel Humair ici peut-être à cause de Joachim – trouve sa place. Les invités, Vincent Peirani à l’accordéon qui n’oublie pas qu’il a réalisé des duos avec le saxophoniste et Michel Portal à la clarinette basse apportent ce qu’il faut à l’atmosphère étrange de cette suite divisée en trois parties, en forme de musique de films noirs, « Le clown tueur de la fête foraine ».
Un des albums qu’il faut écouter en cette rentrée.
Nicolas Béniès.
« Sfumato », Émile Parisien quintet, ACT distribué par Harmonia Mundi.

JAZZ et musiques de la Syrie

Pour la liberté !

pochette-almot-jpeg-768x669La Syrie est sous les bombes. Encore et encore… L’opposition démocratique a fait sienne ce slogan, la mort plutôt que l’humiliation, « Almot Wala Almazala » dans l’original et qui sert de titre à cet album. La musique de la flûtiste franco-syrienne, Naïssam Jalal et son groupe « Rhythms of Resistance » – Mehdi Chaib saxes, Karsten Hochapfel, guitare et violoncelle, Matyas Szandai, contrebasse, Arnaud Dolmen ou Francesco Pastacaldi à la batterie – veut s’inscrire dans ce combat. Les compositions mêlent adroitement airs du Moyen-Orient, fulgurances du free jazz – totalement adaptés à l’évocation de ces assassinats collectifs – et jazz plus ou moins déjà entendus. Mehdi Chaib sait se servir de toutes ces traditions pour construire ses improvisations en contre point à la violente douceur de la flûte.
Elle ne trouve pas « la touche pause de son cerveau » pour rendre leur place aux martyrs de la révolution syrienne et à Alep tout en voulant construire un monde fraternel dans cet enfer qu’est devenu ce pays au centre des bouleversements géopolitiques.
La référence à Daniel Bensaïd est bien trouvée comme cet oxymore – celui de Daniel – « une lente impatience »…
Peut-être à cause de la guerre elle-même et de ces bombardements incessants, la musique manque quelque fois sa cible en étant par trop répétitive. Il n’empêche, cette musique, cette flûtiste, le groupe se doit d’être entendu.
Nicolas Béniès
« Almot Wala Almazala », Naïssam Jalal & Rhythms of Resistance, Les couleurs du son, distribué par l’autre distribution

le JAZZ comme synthèse

Une musique émancipée ou qui émancipe?

illust1_zUn groupe qui s’appelle « Free Human Zoo » et qui se permet de pratiquer l’oxymore : un zoo en liberté est-ce un zoo ? Est-on en liberté dans un zoo ? ne peut pas être fondamentalement mauvais ou alors il n’y a plus de morale. Qui intitule son album « Freedom, Now » comme une référence à Max Roach et à son album Candid des années 1960 affichant cette revendication qui s’inscrit dans le combat général pour l’émancipation, se doit de composer une musique à cette hauteur. Une hauteur d’homme pour raconter des « petites » histoires qui ne font pas forcément la grande mais savent parler des émotions.
Quatre suites se partagent cet album, dédié à un instrument, à la passion, à Aldo Romano – ce printemps que tout le monde se devrait de connaître – et « à nos chers petits disparus » pour embarquer l’auditeur dans un voyage dans toutes les musiques, entre rock et jazz principalement sans éviter les autres pour les inclure dans un maelström qui vise à briser les cloisons habituelles, à éviter le catalogue et la mise dans des cases. Une musique mécanique quelque fois comme une évocation de Carla Bley ou des baloches d’antan. Une musique ouverte sur le monde, un monde en train de basculer qui devrait autoriser toutes les expérimentations y compris les plus folles. Le risque de rater le coche est, de nos jours, de plus en difficile et la création de plus en plus risquée. Continuer la lecture

JAZZ et la musique de Berlin

Du Kapital à l’Internationale.

das-kapital-eisler-explosionDas Kapital est, normalement, un trio. Daniel Erdmann aux saxophones, Hasse Poulsen à la guitare et Edward Perraud à la batterie explosive, construisent une musique qui sait parler de mémoires, la mémoire des grands compositeurs de Berlin dont Hanns Eisler notamment mais aussi celles du jazz – les deux ayant partie liée si l’on repense à ces années 20 et 30 – pour se créer une place originale. Les entendre est non seulement un plaisir mais aussi un questionnement sur notre monde bizarre, en passe de basculement comme celui des années 30 justement.
En 2013, le trio tentait une expérience inédite, rencontrer un grand orchestre, le Royal Symphonic Wind Orchestra Vooruit pour célébrer le 100e anniversaire du bâtiment Vooruit construit en 1913 par la « coopérative socialiste ». Neuf compositions de Eisler ont été arrangées pour trio et grand orchestre et le résultat est là : rendre vivante une musique issue de Schönberg – Eisler fut son élève – et des luttes de la classe ouvrière. Eisler a participé aux expériences de Brecht d’un théâtre de combat.
Le tout se termine avec l’évocation de l’Internationale composée par Pierre de Geyter, un natif de Gand… Ne passez pas à côté, ce serait dommage. Cette musique sait parler. Elle suscite des vagues de mémoire qui servent de points de repères. La génération d’aujourd’hui qui ne connaît sans doute pas ces thèmes – ce « United Front » est important pour ce qu’il représente – devrait se plonger dans cet album.
Nicolas Béniès.
« Eisler explosion », Das Kapital, Das Kapital Records, L’autre distribution

Rencontres de cultures

Un projet fraternel, entre passé et futur.

Petra« Petra » est un drôle d’album. Pour plusieurs raisons. La première et non la moindre porte sur le lieu : le site archéologique de Petra, en Jordanie. La deuxième, le trompettiste italien de jazz, Luca Aquino, a voulu jouer sur les résonances de cet environnement. Comme la recherche d’échos du passé pour faire surgir les fantômes, nombreux sur le site, pour opérer une jonction de mondes, pour que le patrimoine redevienne vivant. La troisième, une coproduction UNESCO (à Amman)/Organisation Abu-Ghazaleh (producteur aussi de l’album)/Association de l’Orchestre National Jordanien et les autorités régionales de Petra.
Luca Aquino signe une suite en 9 mouvements dans laquelle figure bizarrement le « Smile » de Charlie Chaplin qui sert de musique de fond du film « Limelight », « Les lumières de la ville ». Pour sourire à la vie, malgré tout et contre tout… Une suite où se mêle et s’entremêle toutes les cultures de cette région, toutes ces danses, toutes les joies et les douleurs d’un monde en train de basculer vers un ailleurs inconnu.
En même surgissent les mânes de Miles Davis à qui le trompettiste fait souvent référence, une référence en osmose avec les compositions, avec les rencontres d’instruments issus d’environnements divers, un collage qui fonctionne. L’accordéon apporte sa touche et l’orchestre sonne soit comme un orchestre symphonique, soit comme un orchestre qui pourrait accompagner Oum Kalthoum. Le blues fait bon ménage avec la musique des Bédouins pour indiquer qu’il est possible de partager et de jouer sur tous les tons.
Un hymne à la fraternité, au dialogue entre les cultures pour s’enrichir mutuellement. Dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui, c’est une nécessité sinon toutes les constructions intellectuelles s’écrouleront. Et le site archéologique pourra s’enrichir de nouvelles ruines…
Nicolas Béniès.
« Petra », Luca Aquino & Jordanian National Orchestra, Talal Abu-Ghazaleh International Records, Bonsaï

Jazz. Le palmarès de la revue Jazzthing

Henri Texier, une légende européenne du jazz !

Henri Texier Dakota MapHenri Texier, contrebassiste, a été choisi par la revue « Jazz thing » pour illustrer son centième numéro, paru en septembre 2013. Il devait y avoir 5 concerts – et 5 CD – dans cette série. Concerts au « Gütersloh », situé au centre de l’Allemagne, endroit connu pour son innovation architecturale, un écrin pour le jazz.
Henri, avec son quartet – Sébastien Texier, saxophone alto, clarinette, basse clarinet, François Corneloup, saxophone baryton et Louis Moutin à la batterie – signe le n° 5 de cette série. Qui, finalement, s’est poursuivi. Récemment, nous avons chroniqué le n°6 du bassiste Arild Andersen. Si les objectifs sont atteints, 10 CD devraient voir le jour…
Henri, pour son concert, continue de creuser sillon de ces « Natives Lands » comme on dit désormais aux États-Unis. Après les nations perchées sur les gratte-ciel, c’est le tour des « Dakota ». « Dakota Mab » – titre de l’album et du concert – débute, pourtant, par un hommage à Elvin Jones, batteur toujours de référence, « ô Elvin » un peu gâché par un solo légèrement décousu de Louis qui a voulu trop bien faire. Il faut dire qu’évoquer Elvin est une tache difficile pour n’importe quel batteur. Henri ne lui a pas fait de cadeau. Le solo de Sébastien sur ce même thème est un modèle du genre.
Le reste nous fait passer des « Hopi » au « Comanche » en passant par le rêve des Najavos, « Najavo Dream » pour terminer sur un chant, « Sueno Canto » et l’interview indispensable en anglais comme il se doit, un anglais humoristique à la manière de Henri.
Le tout ne dresse pas vraiment un portrait du compositeur/bassiste mais s’arrête sur un moment actuel de sa création. Superbe. Aussi indispensable que le précédent. Différent : les musiciens ont plus d’espace pour s’exprimer qu’en studio et le public participe de cette création. Henri, dans l’interview parle de sa musique – du jazz en général ? – comme une musique de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. C’est l’impression que nous laisse cet album.
Nicolas Béniès.
« Dakota Mab. Live at Theater Gütersloh », Henri Texier, Intuition Records distribué par Socadisc.

Jazz. Le jazz et l’Europe

Légende européenne du jazz

Arild AndersenArild Andersen, contrebassiste, fait partie intégrante du jazz de notre temps. Il serait vain, comme on le fait parfois – par exemple sur Wikipédia – de chercher à opposer un jazz européen à un jazz qui serait américain. Le jazz est une invention américaine. Il avait besoin comme ingrédients toutes les cultures africaines, européennes et amérindiennes. Aucun autre sol que celui des États-Unis d’Amérique n’avait la faculté de les réunir. Dans le même temps que sa naissance, cette musique fut aussi issue de la révolte et de la lutte pour la dignité de ces esclaves à qui la société blanche refusait toute visibilité.
Cette révolte a été partagée. Le jazz européen de manière générale s’y est alimentée particulièrement à partie de la fin 1917 avec le débarquement des musiciens de Jim Europe Reese. Et le jazz de prendre son autonomie en s’alimentant de toutes les histoires nationales.
L’initiative de la revue « Jazz thing », pour son 100e numéro, de réaliser 5 CDs et 5 concerts pour rendre toute sa place aux musicien-nes de jazz européen-nes permet d’apercevoir que les frontières sont troubles entre les deux côtés de l’Atlantique. Continuer la lecture

Jazz. A trois, c’est parti…

Un trio.

Il est rare que trois musiciens arrivent à se transcender pour arriver à la fois à un dialogue – un trilogue ? – et à une osmose qui laisse croire à la fraternité. Un trio étrange à première vue, mélange de celui de Nat King Cole et de celui classique de Bill Evans. Ici, piano – François Chesnel -, guitare – Pierre Durand – et batteur (producteur en plus) – Davis Georgelet – mêlent idées, sonorités, phrasé pour flatter l’imagination de l’auditeur devenu partie prenante de cette création. Les images succèdent aux sons de ce voyage immobile au plus profond de nous-même. Chacun est tour à tour leader et accompagnateur pour forger un son original tout en intégrant la mémoire du jazz.
Osons une parenthèse. Si ce trio n’était pas « de jazz » mais de « musique » aurait-il plus d’auditeur-e-s ? Si oui, il faudrait abandonner l’étiquette « jazz » même si cette musique née quasiment avec le 20e siècle charrie le patrimoine de tout ce siècle. Une mémoire trop souvent abandonnée comme en friche. Mais le terme ne fait rien à l’affaire… Continuer la lecture