Miki Yamanaka et les mémoires du jazz

Jazz

La plénitude actuelle du jazz

Miki Yamanaka, pianiste, compositrice, chef de groupe a réussi le tour de force de s’inspirer de toutes les mémoires du jazz pour les dépasser et offrir une musique de notre temps sans tomber dans l’anecdote ou la citation gratuite. « Shades of Rainbow », le titre de son album, dit bien le contenu. Les ombres de l’arc-en-ciel dessinent les contours d’une musique capable d’évoquer les musicien.ne.s du jazz sans jamais forcer le trait. Le passé, la tradition est convoquée pour être bousculée, triturée pour la faire entrer dans la modernité, pour faire surgir d’autres dimensions, d’autres structures, pour imaginer d’autres voies, pour s’ouvrir vers d’autres sons.
Elle réussit à provoquer le frisson qui laisse penser qu’il s’agit bien d’entrer dans une autre dimension. C’est rare. Une expérience qu’il faut faire. Son quartet lui offre cette capacité. Mark Turner, aux saxophones, fait la preuve de sa hardiesse en offrant une synthèse allant de Warne Marsh – saxophone ténor de « l’école » Tristano à Albert Ayler en passant bien sur par Coltrane. Comme la pianiste, il sait jouer des ombres, des fantômes qui viennent lui proposer leur concours tout en les dépassant par sa sonorité originale. Tyrone Allen bassiste est le pourvoyeur de la propulsion nécessaire au groupe et Jimmy MacBride, batteur et percussionniste, sait évoquer, lui aussi, toutes les figures de la batterie, attentif aux autres comme capable de tenir sa place d’interlocuteur à part entière pour épouser toutes les nuances de la compositrice.
Le groupe a aussi bénéficié de l’air de New York, de tous les sons que la Ville trimbale dans cette crise qui est la sienne après la pandémie. Une musique en résonance avec notre temps incertain et inédit.
Nicolas Béniès
« Shades of Rainbow », Miki Yamanaka quartet, Cellar Live Records

Peter Brötzmann, musicien de jazz.

Une bibliothèque qui brûle, une génération quitte la scène.

En 2022, comme souvent, le JazzFest Berlin l’accueillait. Il proposait, une fois encore, de créer de nouveaux ponts entre les cultures, entre les traditions. Aux côtés de son ami, Hamid Drake, batteur et percussionniste, il creusait la liturgie Gnaoua livrée par Majid Bekkas, joueur de Guembre, instrument entre le banjo et la guitare. Il mettait en œuvre un « processus d’improvisation » qui respectait l’esprit de la musique et lui permettait de faire la démonstration de sa capacité à faire siens, tout en n’oubliant pas ses propres racines, des environnements différents. Un hymne à une musique universelle, celle qui donne le bonheur parce qu’elle est capable d’intégrer toutes les dimensions des civilisations existantes, rêvées ou à venir.
Cet album ACT est désormais considéré comme une sorte de testament. Un testament qui montre la vigueur créative du saxophoniste, clarinettiste – et adepte du Tàrogato, clarinette hongroise revue et corrigée. « Catching Ghosts » sonne comme un message venu du futur. C’est nous qui sommes désormais obligés d’aller à la chasse aux fantômes pour retrouver un créateur qui a marqué son temps avec son groupe « Die Like A Dog », mourir comme un chien, en lien avec les « mémoires » de Charles Mingus « Beneath the underdog » que Jacques B. Hess avait rendu en « Moins qu’un chien ». Largement insuffisant… Continuer la lecture

Jake Lamar sur ses traces

Rêves de souvenirs

« Viper’s Dream » et le titre dévoile le récit qui baigne dans cette fumée qui envahit souvent les loges des musicien.ne.s, un rêve qui repose sur des histoires racontées par les fantômes qui s’agitent à New York, ville qui sait habilement mêler le passé, le présent et l’avenir dans ces fumées sortant de terre. Les légendes, les faits se sont tellement pénétrés qu’il est difficile et même inutile de les démêler. Jake Lamar, né dans le Bronx mais vivant en France depuis 1993 raconte l’arrivée de son Alabama natal d’un apprenti trompettiste qui, dans les années 1930, voudrait devenir musicien à Harlem. Faute de talent minimum, il devient homme de main d’un trafiquant de marijuana juif et devient un des caïds de Harlem. Continuer la lecture

Festivals de jazz, le temps de l’été, un échantillon

La pandémie a bousculé toutes les certitudes, toutes les organisations. Une refondation apparaissait vitale. Pourtant, cette année, apparemment, les festivals font « comme avant ». Les changements sont, au-delà des apparences, présents. Au niveau des financements d’abord. L’inflation rapide et brutale augmente mécaniquement les charges au moment où les subventions à la culture baissent dans le climat de diminution des dépenses publiques de l’État comme de toutes les collectivités territoriales obligeant les organisateurs à trouver de nouvelles recettes, de nouveaux partenaires souvent privés qui réclament des contreparties. Les contraintes environnementales – nécessaires, vitales même – pèsent sur les charges fixes et les artistes exigent des cachets de plus en plus élevés pour faire face à la baisse des royalties due au « streaming ». Pour conserver un public nombreux, le prix des spectacles ne peut pas trop augmenter.
La programmation connaît, elle aussi, des évolutions. Au fil de l’évocation de quelques festivals qui ont retenu l’attention de l’équipe, il sera loisible de le constater. Pour le moment, aucun réflexion d’ensemble ne se manifeste. Elle serait nécessaire pour ne pas subir le poids des évènements.
Justine Triet, palme d’or du festival de Cannes, avait clairement posé la question de « l’exception culturelle », la culture ne pouvait devenir une marchandise faute de perdre son âme. Il fallait la considérer comme un service public, soustrait aux lois du marché. Un débat d’avenir, fondamental pour nos sociétés qui ont tendance à perdre la mémoire. Continuer la lecture

70 ans après, Django !

Génie européen du jazz, un Manouche, Django Reinhardt.

Une photo de Django publiée pour les 10 ans de Vogue

Les racistes de tout poil en sont pour leur frais. Le seul génie européen du jazz porte le nom, pour l’éternité, de « Django » Reinhardt. , musicien accompli, pétri de toutes ces musiques, de toutes ses traditions qu’il a su s’approprier et dépasser pour créer une forme musicale encore actuelle, « le jazz manouche », qu’il faut appeler la « Django’s music », la musique de Django. Une des vies posthumes de Django se trouve là.1
Né en Belgique, à Liberchies (prés de Charleroi) par hasard par une froide journée neigeuse, Jean – prénom de l’état civil et non pas Baptiste – Reinhardt voit le jour le 10 janvier 1910. Il est surnommé, comme c’est la coutume chez les Manouches, des Tsiganes venus d’Europe centrale au 19e siècle, « Django », « J’éveille ».
Trente ans après sa rencontre, en 1931, avec le guitariste – sans guitare à ce moment là -, Émile Savitry, peintre puis photographe ami des frères Prévert, écrira à son ami, fantôme vivant : « Lorsque ta mère te donne ce nom : Django c’est pour elle comme le fragment syncopé d’un air tsigane. Nul qui l’a entendu ne peut l’oublier. »2
La postérité n’a pas retenu grand chose de son enfance et de sa jeunesse. Patrick Williams, anthropologue, en donnera une explication : les Tsiganes laissent les morts tranquilles sinon ils pourraient se venger. Continuer la lecture

Jazz. Mémoire vivante

Billy Valentine retrouvé

Bob Thiele Jr, le fils de son père, a décidé, poussé par on ne sait quel démon, de faire revivre le dernier label de son père, Flying Dutchman, soit le Hollandais volant, manière de situer les frontières de la légende. Pour incarner ce retour, il fallait un musicien sortant de l’ordinaire. Billy Valentine fut ainsi l’élu. Né le 16 décembre 1925, pianiste, connu aussi sous le nom de Billy Vee, il sera présent dans plusieurs sessions et enregistrements.
« Billy Valentine and the Universal Truth », le présente comme vocaliste avec des compères comme Larry Goldings aux claviers – piano, Fender Rhodes -, Jeff Parker à la guitare, Linda May Han Oh à la basse, Immanuel Wilkins au saxophone ténor notamment pour démontrer que le blues est bien présent, que la voix humaine est un instrument particulier qui sait transporter l’auditeur vers d’autres univers.
Billy Valentine sait reconnaître sa dette à Leon Thomas et à Pharoah Sanders dont il reprend le grand succès, « The Creator has a Master Plan ». La voix exprime un condensé d’expériences dans un écrin de jeunesse et d’une naïveté jamais perdue. Voix du blues pour une plongée dans des contrées où la lumière a du mal à percer, mais aussi joie intense, rires pour lutter contre tous les racismes et les injustices.
Il parcourt les compositions de Curtis Mayfield, Gil Scott Heron, Prince… pour autant de voyages dans nos paysages intérieurs, dans cette musique étrange, mélange de gospel et de vie sous toutes ses formes.
Il faut découvrir Billy Valentine et sa vérité universelle pour sortir du ghetto du monde, de son fonctionnement trop souvent violent et incompréhensible.
Nicolas Béniès
« Billy Valentine and the universal truth », Flying Dutchman/Acid Jazz

JazzHymne à l’enfant


Bonjour à la vie

Jozef Dumoulin, on le sait, pratique tous les claviers, du piano aux synthés en passant par le Fender Rhodes et, ici, il a ajouté la guitare et la voix. « This Body, this Life » s’accorde avec le dessin d’enfant de la pochette. Un hymne à la vie, à la naïveté, aux découvertes de paysages, des environnements qui apparaissent soudain remis à neuf parce que, à force, on ne les voyait plus. L’enfant redonne des couleurs dans sa capacité à recréer le monde.
Jozef Dumoulin a voulu rendre compte de cet univers en train de prendre du relief. Sa musique se veut « comme au premier jour » pour saluer le petit être qui, seulement par sa présence, donne un sens nouveau à toute vie. Le corps s’exprime, envahit l’espace et tout change. Le fils est le père de l’homme, c’est la démonstration que fait cet album, une fois encore.
Nicolas Béniès
« This Body, This Life », Jozef Dumoulin, Carton Records

Jazz, des rééditions ECM aux histoires d’un trio

Rééditions ECM
Dans notre temps marqué par la sobriété, les rééditions ECM prennent totalement leur place. Des digipacks reprennent l’essentiel sous un format réduit.
Présentation qui n’empêche pas les chefs d’œuvre. A commencer par l’album signé par Dave Holland, contrebassiste et compositeur, et son quartet qui comprend Anthony Braxton, Sam Rivers et Barry Altschul, superbe batteur un peu oublié, « Conference of The Birds », un album de free-jazz que la critique de l’époque – 1972 – dira « civilisé », « écoutable. Pourtant la structure des compositions avait de quoi déstabilisé mais les flûtes, de Braxton et de Rivers, évoquant les oiseaux – comme les œuvres de Messiaen ou les improvisations de Dolphy – pouvaient rassurer. A écouter 50 ans plus tard, la musique n’a rien perdu ni de sa force ni de son mystère. Il ne faut pas éviter de participer à la conférence des oiseaux, ceux du jardin de Dave Holland. Si, après cette écoute, vous ne pouvez plus être réfractaire au free jazz !
Anouar Brahem, joueur de oud et compositeur avait, pour cet album « Khomsa » publié en 1995, repris les musiques de films et de pièces de théâtre en Tunisie. Un panorama en forme d’escales allant de « Comme un départ » (signé Galliano) vers « Comme une absence » en passant par d’autres films, d’autres rêves. Richard Galliano, accordéon, François Couturier, piano et synthé, Jean-Marc Larché, saxophone soprano, Béchir Selmi, violon, Palle Danielson, basse et Jon Christensen, batterie, un assemblage européen et un peu tunisien. Accrochez vos ceintures…
Mark Feldman, violoniste, amateur de sons étranges et de sonorités dérangeantes en rapport avec le monde tel qu’il est proposait en 2006 « What Exit » et 17 ans plus tard, l’interrogation est toujours d’actualité. Il est en compagnie de John Taylor, pianiste qui nous a quitté depuis – il faut l’entendre pour le conserver dans nos mémoires – Anders Jormin, contrebasse qui vient de sortir un nouvel album toujours chez ECM, et Tom Rainey, qui fait partie du trio de Stéphane Oliva actuellement pour une musique hors cadre. Il poursuit ses recherches dans un album récent, « Sirocco » enregistré avec le duo Dave Rempis, saxophones et Tim Daisy, batterie, percussion sous le label Aerophonic.
Nicolas Béniès

Un trio
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« New Stories » promettent-ils. « Ils », Hervé Sellin, piano, Jean-Paul Céléa, contrebasse et Daniel Humair, batterie. Ce n’est pas leur faire injure que de dire qu’ils en ont vécu des histoires et intégrer des changements, dans leur jeu, dans leur référence. Ont-ils encore de nouvelles histoires à nous raconter ? Ils en ont. Et des bizarres. Ils se sont amusée et nous aussi à parcourir une partie de l’histoire du jazz y compris dans ses débordements comme ceux de Cecil Taylor ou même Don Pullen. Céléa est toujours habité par le souvenir de Albert Ayler, de Coltrane, Sellin au départ plus sage sait aussi partir vers des endroits moins fréquentés aujourd’hui qu’hier et Humair a conservé la virtuosité qui lui de répondre et de concevoir des univers différents.
Des histoires qu’il faut entendre.
Nicolas Béniès
« New Stories », Trio, Hervé Sellin, Jean Paul Céléa, Daniel Humair, Frémeaux et associés distribué par Socadisc.

Jazz, musique en liberté, Didier Petit, Guillaume Roy

Musique libre en apesanteur
Quand un violoncelle discute avec un violon alto de liberté et de création.

Une rencontre d’abord qui se conjugue en retrouvaille, comme de vieux amis. Un violoncelle, un instrument qui a plusieurs tailles, celui-là est grand et un violon alto, avant le jazz il était alto tout court, un violon qui ne se met pas forcément en avant dans un quatuor mais se trouve obligé de prendre sa place en un duo. Didier Petit et Guillaume Roy ont connu bien des aventures et ont décidé de les partager pour nous entraîner d’abord « A l’est du soleil », manière de s’interroger sur des paysages que même les cosmonautes ont du mal à fréquenter. Des chemins de liberté, de création fusion de cultures pour construire une musique en apesanteur. Elle donne à entendre la pesanteur de nos préjugés dont il faut se séparer pour partir vers les seules destinations qui vaillent, les inconnues. Les titres sont là pour se diriger vers l’ailleurs. La lumière qui vient peut provenir du trou noir et le jeu de mots « Petit roy » pourrait induire du sang bleu se répandant sur le violoncelle et l’alto pour laisser place à la vie. Bêtement, sourdement. Les éclats servent à éclairer des mondes parallèles qui se construisent grâce à nos imaginations croisées.
« Programmes communs », titre qui engage d’autres protagonistes pour continuer le voyage aux confins de l’inter-sidéralisation – un néologisme qui vient à l’esprit. La voix de Kristof Hiriart illustre « les langues comme une », jeux de mots, jeux de chants, de musique pour aller vers une langue des espaces, Catherine Delaunay illustre à la manière de sa clarinette la construction de ces espaces curieux, Michel Rabbia apporte les tambours, percussion et batterie pour conserver le peu qui reste de la terre, Daunik Lazro se joue des saxophones – du baryton en particulier – et de ses histoires, de ses métamorphoses pour aller toujours au-delà, Yaping Wang apporte ses instruments – le yangqiniste – comme le coté est du monde, la Chine ( de Taïwan !) en l’occurrence et Christiane Bopp – elle le fréquence de temps en temps lorsqu’il perd pied -, tromboniste qui sait se servir de toutes les mémoires sans perdre son souffle.
Musiques plurielles, musiques du temps, musiques aussi de racines réelles et imaginaires pour des envolées nécessaires. Il faut aller voir, entendre ce qui se cache à l’est du soleil….
Nicolas Béniès
« A l’est du soleil », « Programmes communs », Didier Petit & Guillaume Roy, coffret de deux CD, une coproduction Cie Dire et Ouïr, Césaré et Basta sarl, In Situ distribué par Orkhêstra.

Jazz. Un trio in-classique

Un trio en apesanteur

« Orbit » le titre de l’album, indique immédiatement l’ambiance. Voir la terre de loin, sans se laisser encombrer par les usages, musicaux comme les autres. Créer des espaces de liberté pour soulever des corps encombrés de pesanteur, faire rêver, ouvrir des portes. Le trio émerge comme un vaisseau spatial en route pour une destination inconnue. Les années lumières défilent pour construire un monde en devenir.
Le sous titre, « in-visibility », joue aussi sur les mots pour souligner les mémoires du jazz, invisibles tellement elles sont présentes. Toutes les mémoires pour façonner celles des futurs inscrites dans le champ infini des possibles.
Stephan Oliva, piano et compositions, Sébastien Boisseau, contrebasse et Tom Rainey, batterie se connaissent bien et jouent ensemble depuis 2016. Leur dialogue est constant pour permettre à chacun de n’être pas à sa place. Le piano peut se faire percussion tandis que la batterie se fait instrument mélodique et la contrebasse soliste et gardienne du rythme s’évade aussi vers des espaces sans frontière.
Une musique qui ne se refuse rien, mélange étrange de traditions, celle du « free jazz » notamment – sans le crier sur les toits – et de modernité pour ouvrir les yeux et les oreilles, pour imaginer un autre monde qui bruisse de bruits venus d’ailleurs.
Nicolas Béniès
« Orbit, in-visibility », Oliva/Boisseau/Rainey, Yolk Music