Romanciers saisis par la réalité

Fiction de la réalité ou réalité de la fiction ?

La mode est d’affirmer, pour un film surtout quelque fois pour un roman d’accoler la formule « tiré d’un fait réel » comme si cette mention délivrait un certificat d’honnêteté. La plupart du temps, ces réalisations ne restent pas, je dirai presque par définition, dans l’actualité. L’art se refuse à un tel compromis qui remet en cause directement la part de l’imagination, du rêve.

Il arrive pourtant que des personnages « réels » – les guillemets s’expliquent par l’interrogation qui est la nôtre face à leur comportement, Chirac était-il plus « réel » que sa marionnette ? – accèdent au statut enviable de personnages de fiction. C’est le cas pour deux récits qui viennent d’être simultanément réédités dans la collection de poche d’Actes Sud, Babel, « Anatomie d’un instant » de Javier Cercas sur le coup d’État avorté en Espagne le 23 février 1981 et « Chroniques de la révolution égyptienne » de Alaa El Aswany, auteur de l’immortel « Immeuble Yacoubian ». Continuer la lecture

Emile Savitry, peintre, photographe et amateur de jazz…

Un film maudit, un photographe redécouvert.

Ce livre là est à plusieurs entrées. Un film, de Carné et Prévert, « La fleur de l’âge », commencé en 1936, terminé en 1947, jamais vu dont les bobines ont disparu avec comme sujet les maisons de redressement, celle de Belle-Île en l’occurrence. Un sujet social par excellence qui avait suscité la colère et la révolte de Jacques Prévert. Il a fallu attendre un siècle, dans les années 1970, pour que ces « maisons » soient supprimées. Carole Aurouet raconte cette saga avec ce qu’il faut d’empathie avec le sujet et une érudition qui tient de l’enquête policière.

C’est aussi la redécouverte d’un photographe et peintre, Émile Savitry. Il ne reste de ce film que ses photos. Elles donnent envie d’en savoir plus sur ce personnage qui avait fait découvrir Louis Armstrong à Django Reinhardt…

« Émile Savitry. Un récit photographique », présenté par Carole Aurouet suivi d’un portrait de Savitry, « Savitry est peintre » de Sophie Malexis, Gallimard.

Un témoignage inestimable sur la guerre d’Algérie.

Un enfant du 20e siècle.

Né en 1915, avoir vécu 1936 puis devenir instituteur dans le bled algérien en 1940 pour ensuite enseigner à Bougie et avoir vécu la guerre d’Algérie en France est un parcours personnel qui rejoint l’Histoire. Gaston Revel a conservé ses carnets, sa correspondance et ses photographies mis à la disposition du public et présentés par Alexis Sempé, professeur d’Histoire. « Un instituteur communiste en Algérie » est sans doute un titre trop modeste qui ne dit pas l’importance du contenu. Pourtant, c’est bien d’enseignement et d’engagement pour la laïcité, pour la défense des droits qu’il s’agit. Instituteur et communiste, c’était être placé au premier rang pour comprendre « les événements » comme on disait à l’époque. Un témoignage inestimable sur l’école, la République, la nécessité de l’engagement et du combat.

N.B.

« Un instituteur communiste en Algérie. L’engagement et le combat (1936 – 1965) », présentation et notes par Alexis Sempé, préface de Jacques Cantier, La Louve Éditions.

Libéralisme et libéraux

 

Le libéralisme à l’aune de sa pratique

Il est deux manières principales de critiquer des théories. Soit par une critique interne pour faire la démonstration du manque de logique entre les hypothèses et les conclusions ou démontrer que les hypothèses contiennent déjà les conclusions, soit par une critique externe pour confronter théorie et réalités et mettre l’accent sur les contradictions entre théorie et pratique. Dominique Losurdo – traduit par Bernard Chamayou – a emprunté cette dernière voie. Le résultat est à la fois une leçon d’histoire sur les États-Unis, sur l’esclavage cette contradiction violente des libéraux d’avec leur théorie – , une synthèse de ces théories libérales – sur le terrain politique et accessoirement sur le terrain économique – et deux réflexions qui terminent l’ouvrage sur « Conscience de soi, fausse conscience, conflits de la communauté des hommes libres » pour poursuivre un débat commencé notamment avec George Luckas dans « Histoire et conscience de classe » (traduction française aux Éditions de Minuit) et « Espace sacré et espace profane dans l’histoire du libéralisme ». Une thèse qui ouvre des espaces à notre réflexion.

N.B.

« Contre-histoire du libéralisme », Dominique Losurdo, La Découverte.

 

Un rendez-vous exceptionnel, le 6 juin 2013, café mancel

Autour des débarquements du jazz

Le 6 juin 1944, les troupes alliées débarquent. la mer est rouge du sang de tous ces jeunes gens venus mourir sur les plages de Normandie. Il faudra attendre le 12 juin pour que les soldats noirs débarquent… Jon Hendriks en faisait partie…

Le jazz débarque en même temps. Le bebop est le nom de la nouvelle révolution esthétique qui bouleversera le monde et la France en particulier. Une bataille d’Hernani partagera la jeune génération d’alors entre les tenants du « vrai » jazz et les partisans du bebop.

La génération précédente, celle de l’entre deux guerres, avait connu la première révolution esthétique, celle de la connaissance du jazz. Les surréalistes, comme les dadaïstes ou Cocteau n’en sortiront pas indemnes. Leur vie en sera changée.

Ce 6 juin, un peu en avance par rapport aux commémorations prévues l’an prochain pour le 70e, je vous propose de revenir sur ces deux débarquements permettant de visiter l’histoire du jazz mêlée à l’histoire tout court, les rapports entre le jazz, la chanson française et la littérature. Pour appréhender l’importance du jazz non seulement comme culture commune du 20e siècle mais aussi dans sa capacité à représenter le monde par l’accumulation de chefs d’œuvre.

Au Café Mancel, jeudi 6 juin, de 15h à 18h pour ce voyage dans le temps, dans l’espace et dans une part de notre histoire.

On ne perdra pas l’occasion de parler radio et de rendre hommage à Sim Copans dont l’histoire personnelle s’est trouvé en phase avec celle du débarquement – comme celle de Louis Guilloux dont on parlera via son roman « OK Joe » – et celle de la radio française par la création des émissions de jazz sur les ondes nationales, la RTF à l’époque.

Nicolas Béniès.

Intégrale Louis Armstrong, volume 12

Une histoire qui est aussi la notre…

Suivre Louis Armstrong par le biais de cette intégrale – elle en est à son volume 12 et couvre les années 1946-1947 – due aux bons soins de Daniel Nevers (auteur du livret qui en fait une partie du charme), c’est remonter le cours du temps en suivant l’histoire de ce curieux pays dont les habitant(e)s n’ont pas de nom, les États-Unis. Un pays dont l’apport à la culture mondiale s’appelle Jazz. Continuer la lecture

Le polar historique à l’honneur.

 

France, 1919.

Guillaume Prévost continue sa saga, via les enquêtes de l’inspecteur François-Claudius – le prénom s’explique par le fait que, orphelin, abandonné par sa mère, il a été élevé dans un orphelinat dirigé par un curé qui lui a fait confiance, d’aucuns diraient qu’il était le « chouchou » – Simon, de cette après première guerre mondiale. Ces années qui ruissellent encore du sang des jeunes gens sacrifiés, victimes aussi de la grippe espagnole. Un pays exsangue que l’auteur s’attache à décrire. Il prend pour matière, un feuilleton – c’est la mode depuis la fin du 19e siècle – au titre évocateur, « Les Maudits » qui donnent aussi son titre générique à des films « à suivre », ancêtres de nos séries télé. Continuer la lecture

Culture se conjugue au pluriel

Comment aborder l’art africain ?

Titrer un « beau » livre, « L’art africain fait penser que Ezio Bassani, l’auteur, ne manque pas d’air. Un Européen, même spécialiste universitaire reconnu, n’a pas les outils théoriques esthétiques nécessaires pour appréhender ces cultures multiples du continent africain, aussi multiples que celles de l’Europe. Il s’agit de cultures étranges aux yeux d’un occidental pétri de traditions écrites, la transmission est ici fondamentalement orale. Pendant longtemps, ces « œuvres » ont été considérés comme des témoignages ethnologiques et enfermés, sans classement, dans des musées dits « ethnologiques ». Différencier ces sculptures, ces figures en l’occurrence, revient à considérer que l’art africain – il faut utiliser le pluriel – existe bel et bien, ouvrant la porte à une échelle des valeurs. Continuer la lecture

Une histoire partagée

Un pan de l’Histoire de France.

Une exposition, « Vies d’exil, 1954-1962 », le catalogue au titre plus explicite « Algériens en France, la guerre, l’exil, la vie » et le témoignage bouleversant et dur, sans pathos mais d’une profonde humanité, de Monique Hervo, « Nanterre en guerre d’Algérie » permet de reprendre les fils de notre histoire, liée à celle de l’Algérie dont on fête le cinquantième anniversaire de l’indépendance. L’histoire de l’immigration algérienne en France reste à faire. Elle a, à la fois, façonnée la France et l’Algérie. La guerre contre le colonialisme français s’est aussi mené sur le territoire français. Les luttes entre le MNA, le FLN, les supplétifs harkis ne sont pas seulement des morceaux d’Histoire, elles fortement présentes. Les traces de ce passé inondent encore notre actualité. Les éditions Autrement font œuvre utile par ce « Beau livre », à la riche iconographie. Benjamin Stora et Linda Amiri brossent un portrait de ces travailleurs immigrés, de leur famille, de leur division politique, dont l’industrie française avait grand besoin. Continuer la lecture

A propos de la musique et de la littérature cubaines.

 

Révolte et création.

Je dédie cet article à Billy Higgins, batteur caméléon, dont le rire continuel illumine aujourd’hui encore les nuits plus belles que les jours. Mort le 3 mai 2001, il avait battu les sons, le rythme derrière tout ce que le jazz compte de créateurs, à commencer par Ornette Coleman.

La littérature cubaine et les musiques issues de cette tradition sont à la mode. Leur vitalité provient du sentiment d’urgence qu’elles diffusent. En même temps, elles sont populaires de par leur thème, leurs rythmes et savantes par la recherche de nouveaux moyens d’expressions, de nouvelles façons d’écrire, de jouer. Ecrire comme danser ou jouer se hisse au rang de nécessité dans ce Cuba de début de millénaire. La chute du Mur de Berlin (le 9 novembre 1989) a pris là-bas des allures de catastrophe. L’URSS disparue, l’offensive des États-Unis pouvait se déployer. Le blocus est venu s’ajouter aux difficultés économiques dues à cette métamorphose du monde. Le dollar est devenu roi. La bureaucratie ne s’est pas évanouie pour autant. La Havane – comme le montre le film de Wim Wenders, « Buena Vista Social Club » – est laissée à l’abandon. La crasse s’installe. La révolte partagée oblige à l’écriture, à la création. Au mépris des risques… Ou peut-être à cause des risques… Continuer la lecture