Relecture des années 1970.

Le cas Bowie et les autres…

Rétrospectivement, les années 1970 apparaissent comme une fin de révolutions commencées au début du 20e siècle. Les années 1960 avaient marqué la renaissance des utopies inspirées par celles du passé, à commencer par la révolution russe débarrassée du stalinisme. La volonté de construire un monde meilleur s’inscrivait dans ces références. La musique, surtout le jazz et le rock, s’inscrivaient dans ce champ des possibles qui semblait infini. La musique pouvait changer le monde. Le free-jazz exprimait cette perspective. Comme tous les rockers de ce temps. Ornette Coleman, Jimi Hendrix – pour n’en citer que deux – savaient que « Tomorrow is the question », demain est la question, et qu’il fallait construire quelque chose d’autre, « Something Else », pour citer les titres des deux premiers albums de Ornette Coleman qui servent quasiment de devise et qui ont été enregistrés à l’orée de ces années 60. De son côté le « modal » de « Kind of Blue », l’album phare de 1959 construit par Miles Davis et son sextet – Bill Evans et John Coltrane en particulier – servait d’introduction pour le jazz et le rock qui allaient suivre.(Voir « Le souffle bleu », Nicolas Béniès, C&F édition) Continuer la lecture

Partir… Loin…

Voyage immobile dans notre mémoire.

Django ? Le surnom suffit. Possible d’ajouter Reinhardt si vous voulez. Guitariste manouche lit-on de temps en temps comme si cette dénomination suffisait à épuiser le génie d’un musicien accompli qui a su révolutionner les mondes du jazz et se révolutionner en permanence. Son surnom, « J’éveille » en français, lui a fourni une feuille de route. Jusqu’à sa mort en 1953, il a montré plusieurs figures n’ignorant en rien la révolution bebop. Un de ses derniers thèmes, « Deccaphonie », est d’une puissance tellurique. Elle laisse sur le carreau un Martial Solal dont c’est la première entrée en studio.
Pourquoi rappeler ces données ? Pourquoi redire une fois encore que Django est un génie qui a su renouveler continuellement son langage, qu’il a même devancé Miles Davis sur le chemin du modal en enregistrant « Flèche d’or » ? Qu’il ne s’est pas contenté de créer le « Jazz Manouche » qu’il faudrait appeler « le jazz Django du quintet du Hot Club de France » ?
le voyage de DjangoPour présenter un album signé par Dominic Cravic et ses amis qui nous invitent à un voyage dans nos souvenirs, souvenirs de ce 20e siècle, souvenirs aussi des Paris disparus. Continuer la lecture

Fête aux Antilles et à Paris

Mémoire, modernité et danses.

Antilles en fêteLes musiques populaires, les vraies celles qui ne sont pas lancées comme des savonnettes échappent au domaine de la marchandise, de la reproduction. Elles possèdent un charme magique : la mémoire du temps, ce souffle nécessaire constitutif de notre patrimoine culturel en même temps qu’elles savent se prêter à toutes les modes qu’elles transcendent. Le passé ne peut pas être conservé dans le formol ou alors c’est un passé mort et inintéressant pour les générations suivantes. La répétition est nécessaire à la formation mais est contraire à la création.
Il faut savoir se servir du passé pour entrer dans la modernité.
Les musiques antillaises font partie de notre histoire. Elles sont très tôt entrées dans notre monde. Les musicien(ne)s antillais, de la Guadeloupe et de la Martinique, ont très tôt envahi la Capitale. Paris était – l’imparfait est tout un programme de régression culturelle passant par la fermeture des frontières – une ville de toutes les cultures. Elles s’y donnaient rendez-vous pour magnifier la Ville-Lumière plus encore et lui donner cette « aura » qu’elle a su diffuser. Continuer la lecture

Du tango à la poésie

La poésie de Gardel.

Placer MachadoChanter des chansons d’amour, est-ce ringard ? Gardel, ce chanteur toulousain qui a fait carrière en Argentine en chantant des tangos, des blues à la sauce milonga reste présent pour des générations successives alimentées au lait de ses enregistrements. C’est le cas pour Antonio Placer qui sait leur redonner une nouvelle vie en ajoutant quelques poésies de son cru de Jean-Marie Machado qui n’a rien oublié du fado et sait arranger quelques airs pour leur donner une familiarité inquiète. Un duo c’est difficile, un troisième est nécessaire pour arbitrer. Le violoncelliste Anthony Leroy est venu prêter son concours à ce jeu de miroirs.
Pour faire bonne mesure, ils ont adjoint Brel pour parfaire « Un jardin pour Gardel ».
La traduction permet de se rendre compte que ces chansons transportent une poésie amère, un pessimisme adroit sur la nature humaine et sur les sociétés. L’amour est un révélateur. Osez est difficile. La passion éclabousse tout, ne laisse rien debout.
Et c’est l’amour passion qui est le thème récurrent de toutes ces chansons. Une manière de se réapproprier une partie de notre mémoire. Antonio n’hésite pas à chanter en français. Sans être toujours convainquant. Mais il sait être persuasif.
Il faut dire qu’il est désormais directeur artistique du théâtre Sainte-Marie-d’en-Bas – un nom en forme de programme – de Grenoble et vient de sortir un recueil de poèmes, « Correspondencia indecible » – Correspondance indicible » – à la Maison de la Poésie Rhône-Alpes.
Nicolas Béniès
« Un jardin pour Gardel », Antonio Placer, Jean-Marie Machado, Anthony Leroy, S’ard Music, distribué par l’Autre Distribution.

Proust en musique

Des « madeleines », à chacun(e) la sienne…

rock instrumentalsLes surpat’ ont un peu disparu au profit des raves. Chaque génération forge ses souvenirs à l’aune de son temps. Il doit arriver qu’on danse encore le rock. Il est sur qu’il s’apprend. Certains en font même une profession… Une danse un peu ringarde mais le slow – un rock très lent – reste quand même le meilleur moyen de rapprocher les garçons et les filles.
Bruno Blum, dans ce triple album « Rock instrumentals story », joue avec nos émotions. C’est le terrain de la musique sans paroles, de cette musique qui sûrement nous a fait danser en mettant quelques pièces dans le juke box ou en venant chez des copains avec le dernier 45 tours. Continuer la lecture

Faut rigoler….

Henri Salvador, pataphysicien borisien et vianesque.

salvadorDéjà le volume 4, pour cette « Intégrale Henri Salvador », déjà les années 1956-1958 qui voient la collaboration avec Boris Vian prendre réellement son envol. Tous les rythmes vont y passer, rythmes à la mode en ces années de fin de la IVe république, Calypso, jazz, chansons sentimentales et rock pour se terminer par le charleston qui fait un retour de mode. Pour corser ce tout, Henri chante aussi en anglais. Je ne sais si ces 45 tours se sont bien vendus outre atlantique mais le résultat vaut le détour d’oreille. Continuer la lecture

Chanson française.

Une affaire de rencontre.

Patachou, née Henriette Ragon le 18 juin 1918 du côté de la butte Montmartre, et Georges Brassens, né le 22 octobre 1921 à Sète se sont découverts après la seconde guerre mondiale dans ces années cinquante qui voient la création d’une nouvelle chanson française. Elle le chantera avant qu’il ne se chante. Elle lui ouvrira les portes nécessaires pour se faire connaître et investir les music hall. On se souvient que Brassens s’installera à Bobino. Frémeaux et associés nous permet de les entendre par le biais d’une compilation pour la première et d’un concert enregistré à l’Olympia pour l’autre.
Patachou fait le lien entre les générations, chantant Aristide Bruant comme les nouveaux venus qui ont nom, mis à part Georges, Francis Lemarque, Léo Ferré, Charles Aznavour, Mick Micheyl, Guy Béart sans compter les musiques de Michel Legrand et l’accordéon de Joss Baselli pour exprimer un air de Paris fait à la fois de la gouaille du titi et de cette élégance qui fait de la Capitale, en ce temps là, la Ville de référence.
Dany Lallemand rappelle, dans le livret, l’itinéraire de la chanteuse, dactylo, caissière d’une pâtisserie puis un restaurant dont elle est propriétaire qui deviendra un cabaret dans lequel elle chante. Elle saura représenter la chanson française partout dans le monde. Elle instaure un style original, une manière de creuser les mots, de leur faire suer des significations au-delà d’eux-mêmes. A l’époque les chansons circulent. L’exclusivité n’existe pas. Les comparaisons sont possibles. Il faut donc, dans l’arrangement, dans la manière de chanter faire la preuve de sa créativité.
Cette compilation regroupe les enregistrements de Patachou de 1950 – c’est encore les 78 tours – à 1961 sous la forme de 45 tours pour lui rendre un hommage vivant, pour faire revivre cette période, pour renouer les fils de notre mémoire.
Georges Brassens, lorsqu’il se produit sur scène, ne fait pas vraiment de mise en scène. Un tabouret, sa guitare et un micro. Derrière lui, un contrebassiste – de jazz, il faut le souligner -, Pierre Nicolas. De temps en temps, l’un parle à l’autre pour lutter contre le trac sans doute. Et c’est tout. Le dépouillement intégral. Le public est à l’unisson. Ce 4 novembre 1961, Brassens teste ses nouvelles chansons. Par rapport au disque, des petits changements sont perceptibles. Sur scène, il est plus proche du jazz et même du blues. Il se laisse aller à quelques accords différents. Une sorte d’inquiétante familiarité avec les albums réalisés en studio.
Ce concert fait partie d’une nouvelle collection, « Live in Paris », dirigée par Michel Brillié, ancien assistant de Daniel Filipacchi et Franck Ténot à Europe 1, et Gilles Pétard responsable du label « Body and Soul ».
Le bonus est d’importance. En novembre/décembre 1955, Georges vient à Europe1 tester ses chansons devant un public averti. Entendre cette manière d’interpréter est un cadeau inespéré. Là, il est plus décontracté, plus bluesman pour manier l’humour et l’ironie. Une découverte.
Nicolas Béniès
« Patachou, 1950 – 1961 », présenté par Dany Lallemand, coffret de deux CD ; « Georges Brassens, 3 novembre 1961 », « Live in Paris. La collection des grands concerts parisiens », dirigée par Michel Brillié et Gilles Pétard, Frémeaux et associés.

Annonce de mon prochain livre, « Le souffle de la liberté »

souffle_lib_1400x2117Bonjour,

Je publie le 16 mai « Le souffle de la liberté » sous titré « 1944, le jazz débarque » (C&F éditions) pour faire à la fois œuvre de mémoire et éviter les commémorations et participer à l’histoire du jazz après « Le souffle bleu ».
Il est en souscription sur le site

http://cfeditions.com/souffle1944

Je le présenterai le 11 juin de 18h à 19h30 au Café Mancel.

Nicolas.

Essai d’histoire culturelle à travers chanson française et rock

Histoire culturelle française.

Frémeaux et associés nous propose un voyage dans les temps. D’abord en compagnie de l’orchestre de Ray Ventura, en trois CD et trois périodes : « 1928-1934 » soit les prolégomènes, « 1935-1940 », la gloire, l’esprit des temps avec « Tout va très bien Madame la Marquise » un véritable hymne national et « 1946-1956 », une sorte de fin en feu d’artifice avec l’arrivée d’un guitariste plein de jazz, Sacha Distel, le neveu. Une plongée nécessaire, une reconnaissance d’une histoire aussi intéressante que l’histoire officielle. Denis Lallemand nous présente Ray Ventura et quelques-uns des collégiens – c’est le nom de l’orchestre souvenir de jeunesse à Janson De Sailly – ainsi que Paul Misraki, compositeur de génie qui a su saisir les sentiments de la période de ces années 1930. On ne peut comprendre ni le Front Populaire ni la chanson française de l’après guerre comme la force du jazz, son importance dans la culture française sans écouter cette musique à la fois joyeuse et triste comme celle de Trenet qui s’en inspirera. Continuer la lecture

La Luciole, Alençon, transporté en Louisiane une fin de dimanche après midi le 6 octobre 2013

Un concert étrange dans un endroit d’ailleurs.

La Luciole est un drôle d’endroit. Qui a une histoire. Cette salle, avant d’être rénovée, a accueilli la fine fleur de la chanson française à commencer par Bernard Lavilliers pour une « contenance » d’environ 100 personnes.

Aujourd’hui, située un peu en dehors d’Alençon (dans l’Orne), elle en jette. C’est le terme qui convient. Ornée de deux cheminées renversées et unies à leur (fausse) base, elle semble dominer les routes qui, comme à l’accoutumée, se croisent. Continuer la lecture