A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

Jazz. Quand un piano rencontre une batterie…

Conversations

Un duo c’est une rencontre amoureuse. Le jazz a souvent progressé de cette manière. Musique de l’instant, il ne peut que fonctionner à la fraternité, à la réciprocité. Une sorte d’art de la conversation sans concession.
Bill Carrothers, pianiste de la mémoire, en juin 1999, avait tenté l’expérience d’une rencontre avec – à l’époque – le jeune batteur Bill Stewart dont c’était, je crois bien, le premier album. Le titre disait bien l’objet : « Duets with Bill Stewart ». Jean-René Mourot, pianiste, suivant les dires de l’intéressé, avait trouvé là une idée qu’il voulait suivre. Sur cette route, il trouva un batteur meneur de groupes, Bruno Tocanne.
Contrairement à Bill Carrothers qui avait privilégié les « standards », Mourot et Tocanne se sont lancés un défi, celui de l’improvisation, de l’écoute. Les influences se disputent alimentant la conversation. Les réponses se veulent déroutantes pour dégager le ciel de la routine, de ce bleu qui reste figé pour nos yeux de terriens. Ils s’interrogent sur la forme du bleu, des bleus. Une simple construction ? Un processus ? Partager ces « Chroniques de l’imaginaire » permet de se reposer toutes les questions qui se cachent dans nos rêves. Que se passera-t-il si nos rêves communs deviennent réalité ?
Le pari était risqué. Les protagonistes peuvent y trouver un plaisir qui ne se partage pas. Il fallait beaucoup d’humilité pour le tenir. Bruno Tocanne transforme la batterie pour qu’elle puisse répondre au piano, le dit piano n’hésitant à se faire instrument de percussion. Le dialogue prend forme.
Un « standard » aurait permis une trêve pour une conversation plus facile à suivre pour l’auditeur. Tel que, ils veulent ouvrir les portes et les fenêtres d’un imaginaire partagé. La résistance passe par le rêve. A deux et avec d’autres si affinités.
N’hésitez pas, pénétrer dans leur monde. Ils sont finalement accueillants.
Nicolas Béniès.
« Chroniques de l’imaginaire », Jean-René Mourot/Bruno Tocanne, Momentanea

JAZZ, A nos disparus

Double hommage.

L’année 2015 a vu la disparition d’abord de Kenny Wheeler, trompettiste canadien qui avait participé dans le milieu des années 1970 aux expérimentations de Anthony Braxton tout en s’inscrivant dans le renouveau de la scène britannique, ensuite celle de John Taylor, pianiste influencé par Bill Evans mais aussi par Paul Bley et capable, tranquillement, de toutes les explorations. On s’en souvient peut-être, John est mort quasiment sur scène à Angers en juillet de cette année 2015 alors qu’il était en tournée avec le groupe de Stéphane Kérecki…
on the way to two, Kenny Wheeler et John TaylorCet album « On the Way To Two » enregistré en 2005, avait été préparé avec l’aide de John Taylor qui, dans les notes de pochette, rend hommage à son ami et compagnon musical Kenny Wheeler. Beaucoup d’émotions donc qui ne doit venir perturber l’écoute de cette musique. Musique jouée avec le sérieux qui convient sans esprit de sérieux. La touche indispensable d’humour vient perturber tous les équilibres apparents. Il faut l’entendre dans cette version supplémentaire de « Counter #2 ».
Un duo qui fait une grande part, comme à l’accoutumée avec ces deux là, à l’échange, à la circulation des idées. L’alternance de morceaux improvisés – les « Sketch » 1, 2 et 3 – qui font office de transition et ceux plus écrits, surtout par Kenny Wheeler, permettent de se rendre compte de la complicité qui les unissait. C’est peut-être celle-là qui nous manquera le plus. L’album se termine sur un thème de Billy Strayhorn « A Flower is a Lonesome Thing », la seule fleur possible pour nous séparer d’eux.
Nicolas Béniès.
« On the Way To Two », Kenny Wheeler/John Taylor, CamJazz distribué par Harmonia Mundi.

Jazz, de quelques oublis et nouveautés

Un collage spécial.

Il est des disques comme celui-là qui disparaisse un jour, enfouis on ne sait où, enfoncés par d’autres. Un jour de rangement – les fêtes de Noël sont le moment longtemps espéré – ils se dressent devant vous exigeant d’être écoutés. Ils ont raison.
« Dipenda » – Indépendance en lingala –est une idée du pianiste, compositeur et chef du groupe de 13 musicien-ne-s, Fabrice Devienne. Un spécialiste du collage de toutes les musiques qu’il aime, celles issues de l’Afrique, surtout du Congo, celles des îles – françaises et cubaine – et d’autres contrées qu’il est loisible de reconnaître sans oublier le quatuor classique et le slamer crieur de mots sur fond d’un groupe vocal comme d’un saxophone soprano qui vient ajouter un grain de sel jazzistique. Pour dire que le monde entier s’est donné rendez-vous ici, avec ce groupe et cet album. Pour danser. Pour faire bouger les corps. Si vous résistez, soit vous êtes sourd, soit vous allez bientôt vous casser. Tout le monde sur la piste…
Nicolas Béniès.
« Dipenda », Fabrice Devienne, Quart de Lune distribution Socadisc. Continuer la lecture →

JAZZ, De quelques parutions récentes (1)

Du trio au duo, de l’auto production à la création d’un nouveau label.

Un drôle de trio pour une musique de l’ailleurs.
Un trio ? Un trombone, Gueorgui Kornazov, une trompette, Geoffroy Tamisier et une guitare pour lier le tout, tout en s’opposant aux deux autres, Manu Codjia pour une musique faite de nostalgie et de mélancolie slave en référence à la fois aux grands compositeurs français – Ravel particulièrement – et de l’Europe de l’Est Stravinski et Bartók tout en conservant, un peu, de la pulsation du jazz. Une musique qui fait penser à la fois aux sonnets de Shakespeare mâtiné de Pouchkine et de Maïakovski pour exprimer une sorte de mal être dû à l’exil extérieur et intérieur, un sentiment de mise à l’écart, une difficulté de trouver sa place dans cette société. Soudain, le rire sait triompher en emportant toute cette mélancolie pour donner place à la vie et à ses bonheurs, aux retrouvailles de vieux amis qui ont voyage, un temps, ensemble et savent qu’ils devront se séparer. « Le gris du vent » est un titre qui pourrait servir d’exergue au monde d’aujourd’hui. Ce gris qui tend à devenir la couleur dominante et quand le vent est au gris… Continuer la lecture →

Une idéologie et des politiques à mettre au rencart

Vive(ment) la reprise

Les attentats à Paris du vendredi 13 novembre représentent un tournant dans la situation politique française et, peut-être, internationale. La remise en cause des libertés démocratiques est à l’ordre du jour comme fausse réponse au contexte de conflits désormais mondialisés. Ces attentats permettent de faire oublier la politique économique du gouvernement. Les conséquences seront de faible ampleur sur l’économie française.

La question était sur toutes les lèvres et reviendra dans les débats qui viennent. La reprise économique est-elle une réalité ou une incantation de gouvernement en perte totale de boussole et incapable d’imaginer une politique différente de celle issue des préceptes du libéralisme ? Continuer la lecture →

Une France qui devient trop proche tout en restant lointaine…

Garder la mémoire !

Deux récits, parus tous deux en 1945, viennent porter témoignage de la période de l’Occupation et plus encore de la nature fasciste du Régime de Vichy. Pour faire l’Histoire de cette période, il a fallu attendre les historiens américains, Paxton en particulier. Depuis les vannes se sont ouvertes. Mais la mémoire de ce temps à tendance à s’évanouir. Pourtant, cette entrée est nécessaire même si elle laisse la place à l’émotion et à la révolte.
Philippe Soupault dans « Le temps des assassins » raconte non seulement son expérience de la prison – il a été incarcéré 6 mois en 1942 lorsqu’il était en poste à Tunis – mais aussi le contexte, Philippe Soupault le temps des assassinsl’environnement tout autant qu’un régime marqué par la corruption et la spoliation des Juifs en pratiquant la stratégie de la terreur.
Il décrit la réalité de l’emprisonnement, des bruits continuels de la prison, de la coupure avec le monde, l’angoisse et, par la grâce de l’écriture, dépasse son propre cas pour comprendre les sensations, les émotions de tout être humain privé de la liberté d’aller et de venir. C’est aussi un plaidoyer pour les libertés démocratiques.
Dans sa préface, il explique les raisons pour lesquelles il a voulu publier cette expérience malgré tout ce qu’il savait des camps de concentration, des crimes commis par les nazis et ce « Régime de Vichy » qui a voulu faire croire qu’il résistait à Hitler. Cette fable prenait l’eau de toute part, déjà, dans ce récit.
Françoise Frenkel Rien où poser sa têteAutant l’écriture de Soupault se veut froide, type procès verbal, autant Françoise Frenkel utilise tout le registre des émotions. Elle avait créé à Berlin, la première librairie française qu’elle tient, avec son mari absent du récit, jusqu’en 1939. Elle est Juive et tout est dit pour expliquer son départ de ce Berlin qu’elle aimait. Elle pensait, à mauvaise raison, que la France l’accueillerait à bras ouverts. Le temps de faire des démarches pénibles, la guerre fut perdue par les Français. Fuir de nouveau. Trouver des refuges, faire l’objet de dénonciations, Fuir encore pour tenter de gagner la Suisse. Arrêtée à Annecy, libérée on ne sait comment, elle arrivera tout de même à Genève. Elle publie en français « Rien où poser sa tête », itinéraire d’une femme dans la France de Vichy. D’une seule traite pour laisser pénétrer en vous cette énergie vitale qui parcourt tout ce récit d’une grande force et d’une liberté de forme pour répondre au fond? Un hymne à la liberté et à la littérature. Une belle leçon aussi de fraternité.
Nicolas Béniès.
« Le temps des assassins », Philippe Soupault, L’imaginaire/Gallimard, 467 p., 14,50 euros ; « Rien où poser sa tête », Françoise Frenkel, préface de Patrick Modiano qui joue avec ses souvenirs tout en apportant quelques éclairages sur la suite de la vie de l’auteure, L’arbalète/Gallimard, 289 p., 16,90 euros

Le temps de lire, la sélection livres de Nicolas BENIES

Un polar israélien.

une proie trop facileLa littérature israélienne forcément contestataire des pouvoirs, surtout ceux de « Bibi », le premier ministre de droite qui est obnubilé par la guerre pour faire passer sa politique antisociale. Lui aussi a déclaré la guerre et d’abord aux Palestiniens pour leur refuser leurs droits… Le « terrorisme » – un terme à la mode qui permet de couvrir toutes les atteintes aux droits démocratiques – sert de paravent.
Yishaï Sarid s’est fait connaître en France grâce à ce merveilleux roman « Le poète de Gaza » (Actes Noirs) paru en français en 2011. Actes Sud récidive, toujours dans sa collection Actes Noirs, en publiant son premier roman, « Une proie trop facile » qui joue sur les apparences pour décrire un Israël de l’an 2000. Les références datent un peu mais l’écriture recouvre le tout. Une écriture simple, descriptive qui cache l’essentiel, les non-dits sur les quels repose cette société israélienne enfermée dans la guerre qui arrive mal à cacher ses divisions.
« Moi, je milite pour une cuisine simple » fait-il dire à un des personnages. Une cuisine simple est difficile. Il faut choisir avec soin les ingrédients sinon elle est banale et c’est raté. Une bonne définition de cette écriture. Simple et peu banale.
« Une proie trop facile », Yishaï Sarid, Actes Noirs/Actes Sud, 341 p., 22,50 euros Continuer la lecture →

Le temps d’écouter, la sélection de CD de jazz de Nicolas Béniès

Vagabondages entre passé et présent

La collection des grands concerts parisiens
fa5619propose d’entendre Count Basie pour des concerts enregistrés à l’Olympia en 1957, au Palais de Chaillot en 1960 – il faut lire la rescription de l’arrivée massive de ces êtres dégénérés, en habits impossibles à décrire, se vautrant sur les fauteuils devant le regard effaré des ouvreuses habituées aux habits de soirée que fait Julio Cortazar dans les Cronopes et les Fameux – et encore à l’Olympia en 1962 dans le cadre des émissions d’Europe 1 « Pour ceux qui aiment le jazz » de Franck Ténot et Daniel Filipacchi. Des ambiances souvent survoltées, une communion entre l’orchestre et les publics, une musique toujours jeune. Michel Brillié – co-dirigeant de cette collection avec Gilles Pétard – s’essaie à tracer un portrait de Basie trop flou, trop imprécis. Il ressort de ce texte un enthousiasme pour l’art du chef d’orchestre et pianiste, maître du tempo, qui fait plaisir à lire sans que les informations réunies ici soient suffisantes.
« Basie Count 1957 – 1962, live in Paris, La collection des grands concerts parisiens », coffret de deux CD, Frémeaux et associés. Continuer la lecture →

Enfance(s) du jazz ? Enfants du jazz ?

Renouveler l’art de la comptine.

Tout le monde, les parents surtout, connaît son lot de chansons pour les enfants. Ces comptines permettent à la fois des références communes à des générations et construire un imaginaire spécifique à chacune d’entre elles. Les paroles sont souvent à double sens. Elles dissimulent la grivoiserie sous des paroles apparemment innocentes et des rendez-vous où les enfants ne sont pas invités.
Le stock a évolué au cours du temps. Les flux sont rares. « Nanan » – titre qui vient de l’expression « c’est du nanan » -, un livre-disque voudrait changer la donne pour introduire les enfants au jazz, plus exactement aux rythmes des jazz.
nananLydie Dupuy, batteure, a composé la musique et mis des paroles sur ces airs qui fleurent bon la musique du temps présent. Elle n’a pas voulu faire dans le « simple » pour permettre l’entrée dans un autre monde, un monde complexe. En contre partie les paroles sont, elles, simples et permettent l’échange entre parents et enfants ou entre les enfants. Le simple et le complexe font bon ménage pour que les oreilles et le cerveau s’habituent à ces musiques.
Le livre a l’intérêt de guider l’écoute. Les illustrations de Perrine Arnaud parlent de la manière dont les enfants vivent des situations traumatisantes, comme l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur pour que les paroles s’appuient sur l’image. Continuer la lecture →

Un monde absurde

Les inégalités comme révélateur d’un monde sans avenir.

A juste raison, Bertrand Badie note dans son introduction à « L’État du monde 2016 », « Un monde d’inégalités », que « les inégalités ont du mal à s’imposer comme thème d’étude et comme objet d’action publique ». Il faut y apporter un bémol. Pour l’action des États, c’est une évidence. Les riches deviennent de plus riches et le nombre de pauvres augmente en même temps que la pauvreté s’approfondit dans l’ensemble des pays capitalistes développés; La protections sociale, en ce qui concerne la France, est de moins en moins à même d’amortir ces inégalités de revenu. Pour le thème d’étude, mis à part Piketty, les rapports de l’OFCE, « L’économie française 2016 » et celui du CEPII, « L’économie mondiale 2016 » font la part belle à la prise en compte de cette réalité. Continuer la lecture →