A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

Le coin du polar (1)

Le polar psychanalytique.

Je ne sais si F.R. Tallis a des ancêtres mais il est train de donner ses lettres de noblesse à un nouveau domaine du polar, la psychanalyse.
Catherine Gildiner pourrait servir de pionnière du genre. Elle se servait des codes du polar pour mettre en scène les controverses qui agitent le monde de la psychanalyse. Elle donnait aussi un corps, en quelque sorte, aux concepts de Freud. Ces assassinats, prétextes nécessaires aux polars, permettaient d’expliquer les raisons de l’abandon du concept de « Séduction » – titre de son roman paru aussi chez 10/18 en 2010 – par Freud. Une manière intelligente de faire pénétrer le lecteur dans le débat autour de la pensée de Freud.
F. R. Tallis se situe lui au cœur de l’analyse. Il fait du lecteur, l’analyste. A lui de comprendre le narrateur, de le décrypter.
tallis-chambredesames« La chambre des âmes » se situe à la fin des années 1950. Une façon de faire le point – et de critiques – des méthodes utilisées par les psychiatres de l’époque. Ils avaient tendance à jouer les apprentis- sorciers, à se prendre pour Dieu en imposant des idées à leurs patients. Les électro chocs, on le sait aujourd’hui, ont détruit des cerveaux.
Le narrateur est un psychiatre, James Richardson, qui a tendance à vivre avec des ombres, des esprits. Qui semble mal vivre ou plutôt de faire partie d’un monde à part. Il diffuse un malaise qui possède le lecteur. Dans un premier temps, tout à l’air logique…
Le coup de théâtre final, un coup de génie, vous obligera à reprendre l’histoire au début avec une autre grille de lecture…
Nicolas Béniès.
« La chambre des âmes », F.R. Tallis, traduit par Eric Moreau, Grands détectives, 10/18.

New York vue par Colson Whitehead

Du côté du New York d’hier et de demain.

Colson Whitehead fait partie de la nouvelle génération d’écrivains new-yorkais. Comme le montre les premiers films de Woody Allen, New York est une ville à part, à la fois américaine, européenne et autre chose encore. Une Ville qu’il est impossible d’ignorer. Elle provoque des montées d’amour fou et de haine incontrôlée. Une Ville-Monde ! Elle génère un environnement particulier dans un enchevêtrement de liens historiques, sociaux, architecturaux. Whitehead – drôle de nom pour un écrivain africain-américain – suit les traces de Philip Roth pour raconter des histoires de cette ville en éternel mouvement, en éternel recommencement. A New York, le passé peut s’effacer par des destructions massives. Des immeubles entiers partent en fumée, remplacés par d’autres pour provoquer cette « inquiétante familiarité » dont parle Freud à propos des œuvres d’art. Continuer la lecture →

Le coin du polar (2)

Une nouvelle Grande détective.

Jane Casey, auteure née à Dublin, s’est fait connaître en 2011 en France par « Ceux qui restent », une enquête sur une disparition et les souvenirs d’une sœur traumatisée par cette absence.
« Par le feu », son deuxième roman, inaugurait une série, celle des enquêtes de Maeve Kerrigan, lieutenant de police de Scotland Yard à Londres. Cette nouvelle grande détective tient de l’auteure. Elle est née en Irlande, a fait ses études à Oxford et vit à Londres. Elle n’est, de ce fait, ni irlandaise – elle ne parle pas la langue – ni londonienne. Les exilés partagent la même ambiguïté, ils ne sont chez eux nul part.
C’est aussi une femme dans la police. Minoritaire parmi des hommes machistes, elle doit subir toutes les réflexions désagréables et sexistes. L’auteure n’en abuse pas. Tous les jours, il est loisible, dans les transports en commun, d’entendre des réflexions pires que celles rapportées. L’ire de Maeve est, quelque fois, un peu exagérée.
« Par le feu », désormais disponible en 10/18, première enquête de notre lieutenant de police, prend pour point de départ un tueur en série surnommé « Le Crémateur » par les média parce qu’il brûle ses victimes après les avoir rouées de coups. Rebecca Haworth qui semble la dernière victime sera un cas à part et point de départ de la véritable investigation. Une histoire de jalousie, d’amour, de violences conjugales, de domination mais aussi de drogues qui touche les milieux aisés de la capitale. Continuer la lecture →

Lecture(s) de vacances (suite)

Le retour d’Ulysse

Si Dante s’est inspiré de la Bible pour « La Comédie » – la « Divine Comédie » dans la traduction usuelle -, James Joyce s’est lui tourné vers « L’Odyssée » de Homère pour « Ulysse », le titre est explicite. En 2004, une nouvelle traduction, sous la direction de Jacques Aubert, permettait de (re)lire ce texte fondateur avec un nouveau regard.
Pour cette édition en poche, cette traduction a été revue comme l’appareil critique pour permettre une lecture plus aisée d’un texte considéré comme illisible. La préface du même Jacques Aubert offre quelques clés de lecture supplémentaires pour lutter contre cette idée toute faite qui empêche le lecteur(e) potentiel(le) d’ouvrir le livre même s’il figure dans les bibliothèques. Continuer la lecture →

Du côté du polar allemand.

Illustration de la diversité du polar.

Deux orientations du polar sont illustrées par deux auteurs venus d’Allemagne. Le premier, Wolfram Fleischhauer, s’alimente de l’actualité la plus brûlante, la crise financière en l’occurrence et la corruption qu’elle a dévoilée, le second, Oliver Pötzsch, de l’Histoire.
« Torso » s’inscrit à la fois dans l’actualité de la crise systémique du capitalisme actuel, des formes de sauvetage des banques menacées de faillite par la crise financière qu’elles ont provoquée mais aussi dans la coupure toujours présente entre les Allemands de l’Est – l’ex-RDA – et ceux de l’Ouest. Les crimes de la Stasi font encore partie des titres des journaux à intervalle régulier et s’inscrivent dans le présent. Les méthodes barbares utilisées par la police secrète ont provoqué des cancers et des morts lentes sans parler de la torture. Continuer la lecture →

Jazz ou pas jazz ?

Deux voix (es ?)

Elisa Arciniegas Pinilla est à la fois altiste (violon alto) et vocaliste. Son album, « Improvisible » est fait de rencontres, de duos ponctuées de soli qui deviennent une sorte de discussion entre sa voix et son alto. Pas toujours d’accord, pas toujours sur le même registre.
Elle a voulu laisser entrer le présent, le sien et celui de ses invités. Une autre altiste, Mina Fred, Suédoise, un batteur, Sam Dühsler, Suisse, Olga Marulanda hautbois, Colombienne, Jean-René Mourot, pianiste et producteur, Français, Fred Frith, guitariste incomparable, Anglais et elle-même Colombienne pour créer une musique de l’instant qui se structure tout en jouant.
Si j’ai cité les nationalités ce n’est pas pour montrer l’éclectisme de la musicienne, c’est pour insister sur sa volonté d’ouverture vers toutes les cultures. Cette conversation entre instruments et environnements différents ouvre la porte à des échappées non prévues, à des combinaisons étranges.
L’instant est fait de toutes ces histoires, de toutes ces expériences pour en permettre d’autres qui viendront enrichir les suivantes pour éviter la répétition. Une musique en train de se faire, exigeante pour l’auditeur qui doit s’obliger à suivre ce « work in progress » pour le faire vivre.

Totalement à l’opposé, Loïs Le Van a choisi une musique très écrite qui pousse le modal dans ses retranchements en suivant la piste ouverte par Kenny Wheeler en particulier. Une voix bien posée, des compagnons subtils qui savent changer de place pour des compositions ou des arrangements originaux. Le vocaliste a choisi de produire cet album, « The Other Side », l’Autre Côté, pour proposer sa propre conception.
Un groupe composé d’une trompette, Thomas Mayade, d’un mellophone doublé d’un cor, Manu Domergue, d’un piano, Sandrine Marchetti, d’une basse, Leila Renault et d’une batterie, Roland Merlinc sait combiner les sonorités et mettre la voix, les paroles, anglaises, en valeur.
Le tout manque cruellement de relief. La faute à l’enregistrement ? Peut-être. La faute aussi à ce « modal » – que Miles avait inauguré avec « Kind Of Blue » – poussé à son paroxysme obligé de flirter avec le chant grégorien et, quelquefois, l’ennui. Le soliste est obligé de se surpasser à chaque moment pour donner vie à une musique qui, sinon, devient platitude.

Ces deux vocalistes, qui prennent des risques, indiquent deux impasses – mais certaines peuvent être sublimes. La première serait celle d’une improvisation qui donne aux acteurs (actrices ici) un sentiment de puissance créatrice mais peut laisser l’auditeur(e) sur le carreau, loin derrière ou simplement sur le côté et la seconde d’une musique trop élaborée, trop repliée sur elle-même sans possibilité de la transgresser générant le désintérêt.
Le jazz d’aujourd’hui ne se connaît plus. Il n’arrive plus à s’outrepasser. Il tourne autour de son passé glorieux. Il est bon de chercher d’autres voies. D’aller chercher ailleurs s’il y est. Sans oublier la mémoire de cette musique liée à tous les combats pour la liberté, la fraternité et l’égalité. Une musique de révolte !
Nicolas Béniès.
« Improvisible – free improvisations », Elsa Arciniegas Pinilla, Momentanea, www.momentanea.net
« The Other Side », Loïs Le Van, Hevhetia.

JAZZ, nouveautés en retard

Que vivent les rencontres !

« In Between », entre deux, est la reconnaissance de cd13l’altérité, de la nécessité de l’Autre mais aussi d’autres cultures, d’autres traditions. Stéphane Spira est devenu saxophoniste sur le tard. C’est un choix de vie. Le jazz lui sert de boussole. Une boussole qui peut s’affoler et ne plus savoir où est le Nord. Le perdre n’est pas grave. Ni à Paris, ni à New York, deux Villes-Monde que Spira fréquente assidûment. Ancien compagnon musical de Michel Graillier, un grand pianiste qu’il ne faut pas craindre de réécouter (ses enregistrements, lui nous a quittés brutalement), il mène une carrière des deux côtés de l’Atlantique pour abreuver sa musique d’affluents différents, du blues à la bossa nova en passant par la chanson française. Les rencontres sont vitales pour faire vivre le jazz et bousculer des traditions pour éviter qu’elles ne deviennent des contraintes.
Pour cet album, il s’est entouré de deux jeunes musiciens américains qui en promettent, Steve Woods à la contrebasse et Jonathan Blake à la batterie. Des noms à retenir. Et d’un tromboniste américain vivant à Paris, Glenn Ferris, porteur d’une grande partie de la tradition du jazz, de sa mémoire. Chez Glenn, une mémoire vivante qui n’a rien d’un mausolée mais sait surprendre. Continuer la lecture →

Des nouveautés en jazz de cette année

Que faire de la tradition ? Ou comment rendre la mémoire vivante.

Mico Nissim est pianiste mais aussi compositeur et enseignant. La tradition, il la connaît, la fréquente tous les jours. Les jeunes gens et filles qui se lancent dans le jazz aujourd’hui doivent l’apprendre. Il faut savoir copier pour se trouver soi-même. Il faut bien choisir ses mentors et viser le plus haut possible. Le jazz s’apprend en écoutant. C’est sa part d’oralité.
Connaître, apprécier le jazz, ses traditions est une nécessité. Le jazz est mémoire et s’en sert pour échapper à la répétition.
Notre vie, comme l’écrivait Borges que cite le pianiste, ressemble à un labyrinthe a posteriori. Les routes se sont enchevêtrées. Nos choix, nos pas dessinent des territoires réels et virtuels dans lesquels nous nous perdons facilement. Se retrouver est difficile, le chemin n’est pas linéaire. C’est une manière de se surprendre, de refuser de « suivre les chemins qui ne mènent pas à Rome » comme le chantait Brassens justement. Continuer la lecture →

A propos d’une réédition en vinyle de « Cookbook » vol 1 de Eddie Lockjaw Davis

Jazz

Le retour du Vinyle.

Le bon vieux 33 tours avait disparu. Lors de la montée qui semblait irrépressible du CD, les disquaires – surtout les grands, FNAC, Virgin – avaient décidé que ces disques trop grands, trop lourds, n’avaient plus leur place dans les bacs. Les soldes ont été gigantesques. Il fallait supprimer cet obscur objet d’un désir passé. Place à l’avenir, au progrès, au CD. Tchin !
Les mélomanes que nous sommes se sont vite rendus compte d’un problème. Certes, les grattements avaient disparu mais il manquait un petit quelque chose, un je-ne-sais-quoi qui faisait une différence que nos oreilles remarquaient et que notre cerveau avait du mal à analyser. Il était dit que le son était « glacé », « froid » mais il fallait dire « manquait de rondeurs » comme si le CD avait retiré un peu de chair à cette musique pour ne laisser que le squelette.
Les études allaient montrer le bien fondé de cette sensation. Le CD avait gommé les aspérités, les craquements mais il n’avait pas atteint une sorte de perfection permise par l’enregistrement analogique, la profondeur du son. Le son était comme figé.
Fait aggravant, un premier bilan du CD – les premiers avaient été lancés en 1982 – montrait que leur durée de vie était très inférieure à celle du 33 tours. La plaque qui permet de conserver les données numériques était sensible à l’usure du temps. Le stockage des données était limité dans le temps, une quinzaine d’années suivant des études publiées en Grande-Bretagne.
Du coup, retour du bâton – « backlash » disent les Anglo saxons de manière plus imagée -, le 33 tours revient. Plus rare. Des éditions souvent limitées et, de ce fait, vendus plus chers que le CD.
L’interrogation première tient sur le retour sur investissement. Le confort d’écoute est-il meilleur ? La réponse est toute normande. Peut-être ben que oui…
Parce qu’il y a Vinyle et Vinyle pour simplifier une situation déjà bien compliquée. Certains 33 tours sont fabriqués avec les mêmes ingrédients que le CD. Des ingrédients numériques. L’écoute du 33 tours ne change rien à cette réalité. C’est la « qualité » CD. Il vaut donc mieux se procurer le CD. Qu’il est possible de numériser sur son ordinateur sans utiliser le MP3, un réducteur de son, un procédé qui écrase les informations et se traduit par une écoute tronquée.
C’est souvent le cas des Vinyles proposés par des labels qui profitent du domaine public pour réaliser des bénéfices qui peuvent être importants si le public suit.
Pour les rééditions, il faut faire confiance au label d’origine qui reproduit à l’identique le 33 tours, son et pochette.
Eddie Lockjaw DavisC’est le cas de cet album signé par le saxophoniste ténor Eddie « Lockjaw » Davis, « Cookbook », un album Prestige enregistré le 20 juin 1958. Le son a cette profondeur qui manque au CD. La « major » compagnie « Concord » – ex-Universal – a décidé de remettre sur le marché tous les OJC, les réédition en vinyle et CD des années 1990.
Pour le consommateur, il lui faudra vérifier les modalités de l’enregistrement pour éviter d’acheter ce qu’il ne voulait pas acheter.
Nicolas Béniès.
« Cookbook, vol. 1 », Eddie « Lockjaw » Davis, Prestige 7141, notes de pochette de Ira Gitler, distribué par Concord Music Group.

D’autres manières encore de « faire » de l’Histoire.


Une histoire de la guerre et de la libération de la France.

Jean-Louis Crémieux-Brilhac a été militaire et gaulliste. Il se revendique comme tel. Il a été aussi acteur dans cette histoire de la Résistance en France. Pour lui, elle commence le 18 juin 1940, l’appel du Général de Gaulle, même si, certain(e)s s’étaient déjà lancé dans cette aventure. Il parle non pas de Résistance mais de « La France libre », titre de son ouvrage. En deux temps. Le volume 1 court du 18 juin 1940 à mai 1943, la reprise de l’offensive alliée en Italie et la fin de la reconquête des villes russes par les troupes soviétiques et le tome 2, de mai 1943 à la libération.
C’est une Histoire classique, chronologique qui se refuse à prendre en compte les autres possibles, une histoire aussi d’hommes et de leurs choix. Continuer la lecture →