Thriller basque.

En(-)quêtes de légendes

Dolores Redondo s’est lancée, pour son coup d’essai dans le polar, dans rien de moins qu’une trilogie dont les deux premières parties, « Le gardien invisible » et « De chair et d’os », ont été reprises dans la collection Folio/policier. Elle a voulu d’abord faire connaître le Pays basque et ses légendes. L’action est située dans la vallée du Baztàn peuplée de créatures mythiques. Dans le premier c’est un Basajauno, mi-ours mi-homme, dans le deuxième un Tarttalo, une sorte de Cyclope, et, dans les deux une sorte de fée rêvée, créature du fleuve, qui indique des directions comme le ferait un rêve freudien.
Son personnage est une inspectrice Amaia Salazar qui revient dans le pays de son enfance, habite chez sa tia, quasiment sa mère, avec son mari, John, sculpteur dans la maison de la tante. On apprendra qu’elle une fille haïe par sa mère qui cherche à la tuer de même que sa progéniture. Dans le premier volet, elle n’arrive pas à avoir d’enfant et, dans le deuxième, elle accouche d’un garçon alors que ce devait être une fille. Histoires de famille, avec ses sœurs, sa mère toujours vivante, son père décédé, une fabrique, le tarot – elle tire aussi les cartes -, la malédiction et les enquêtes qui occupent une place centrale. Elles sont en relation avec son histoire personnelle… Continuer la lecture

Le coin du polar

Sur la place des femmes dans les sociétés.

Cornelia Read L'enfant invisible« L’enfant invisible, de Cornelia Read, met en scène le New York des années 1990 pour une enquête de Madeline Dare, le double de l’auteure, sur le meurtre, semble-t-il, d’enfant noir de trois ans. Un périple qui met en lumière le traumatisme de ces femmes obligées de paraître pour occuper une place enviable dans cette société qui, encore aujourd’hui, exclut les femmes des postes de pouvoir. Passent aussi ces pères capables d’actes pédophiles sur leurs filles les tuant à petits feux comme les désertions des mères enfoncées dans leur rôle social. La révolte qui pointe à chaque page, malgré un ton qui se veut désinvolte, est toujours et encore – il suffit d’entendre Trump – actuel.
American girlUne histoire, semblable par beaucoup d’aspects à la précédente, est aussi la trame d’un premier roman de Jessica Knoll, « American Girl ». Le New York est celui d’aujourd’hui et Ani – un pseudo, elle cache ainsi son origine italienne – veut être la New-yorkaise branchée qui possède un anneau de diamant en bague de fiançailles et la carte bleue de son futur époux, Luke – chanceux en français – qui fait partie de la frange la plus riche de cette société. Knoll décrit par le détail le quotidien fastidieux de cette jeune femme, journaliste à l’équivalent de « Cosmopolitan ». Une fêlure se cache derrière cette soif de réussite, « Columbine », ce lycée mis à feu et à sang par un jeune armé d’un fusil qui avait des raisons d’en vouloir à ses congénères riches. Un viol collectif notamment dont a été victime Ani. Cette prise de conscience, cette vengeance aussi fait voler en éclats tout le paraître devenu, soudain, inutile.
Arian Franklin La morte dans le labyrintheAriana Franklin, quant à elle, nous plonge, pour le deuxième opus de cette série – « La morte dans le labyrinthe » -, dans le monde de l’Angleterre d’Henri II au milieu du 12e siècle via les aventures d’une médecin des morts, Adelia Aguilar mise au service du Roi et amoureuse de l’évêque Rowley. Elle enquête sur la mort de la maîtresse du Roi Rosemonde Clifford et sur un complot pour évincer Henri II au profit d’un de ses fils. Une réussite pour l’intrigue, le style, le personnage de la jeune femme et l’information sur cette période pas très connue. On attend la suite.
Nicolas Béniès.
« « L’enfant invisible », Cornelia Read, traduit par Laurent Bury, Babel Noir ; « American Girl » Jessica Knoll, Actes Sud ; « La morte dans le labyrinthe », Ariana Franklin, traduit par Vincent Hugon, 10/18 Grands détectives.

Coin du polar

Angleterre, 1868 !
Ann Granger a construit une héroïne, détective à ses heures, Elizabeth – devenu Ross par son mariage avec Ben, un ami d’enfance, inspecteur de Scotland Yard – et lui a fait vivre des aventures palpitantes dans les 4 premiers opus de cette série. Pour le cinquième, « Le témoignage du pendu », l’intrigue est moins complexe et trouve une conclusion un peu trop facile. Malgré ce handicap, la description de la société anglaise de cette fin du 19e siècle, sous l’égide de la Reine Victoria, reste intéressante. Ann Granger rejoint Anne Perry dans la construction de polars historiques mettant en scène un couple. La femme seule ne pouvait, à cette époque, mener des enquêtes… Les revendications féministes ne sont pas loin comme pour le personnage de Ariana Franklin.
N.B.
« Le témoignage du pendu », Ann Granger, 10/18, Grands Détectives.

Le coin du polar

Fiction et réalité

Naples, un personnage mystérieux
Maurizio de Giovanni est napolitain. Ce n’est pas un vain mot. Naples est là devant nous, ses rues sales et étranges, ses constructions, ses palais provenant de rois normands, ses places, ses populations. Maurizio joue avec elle. Dans « La méthode du crocodile », il a créé un deuxième personnage, Giuseppe Lojacono, un inspecteur venant de sa Sicile natale. C’est à travers que la ville se montre. Pour raconter des histoires, ces deux-là n’étaient pas suffisant. Il en fallait un troisième. Ed McBain est venu à son secours. Ses personnages principaux étaient New York et un commissariat où s’agitaient des inspecteurs avec comme tête de proue Carella. Pour Maurizio, ce sera Lojacono. Autour de lui des figures étranges, au passé sulfureux, aux destins difficiles et aux amours contrariées.
La collectionneuse de boules de neigeCette saga commence avec « La collectionneuse de boules à neige », une histoire d’amour brisée par les barrières de classes sociales. L’auteur frappe juste tout en faisant la part belle aux environnements personnels. Le dernier opus, « Et l’obscurité fut », nous fait rester dans ce commissariat de Pizzofalcone pour suivre Et l'obscurité futles vies de ces policiers et policières aux prises avec leur réalité, familiales, sexuelles… Des êtres humains à part entière et pas des super héros. Qui sont aussi policiers. Une drôle d’enquête qui met en scène des familles recomposées, des faillis qui ne veulent pas l’avouer et des enfants qui trinquent comme s’ils portaient toute la responsabilité de la misère du monde. Dans les mailles de cette intrigue, une sorte de poème en prose sur le « joli » mois de mai, sur cette chaleur étouffante qui enserre Naples sans la laisser respirer même pas la nuit. Le monde est scandaleusement barbare. Il appelle la révolte !

Le vrai du faux
atlas-du-crime-parfait_9782746743748La réalité dépasse la fiction entend-on souvent. Vrai et faux tout à la fois. Comment faire la part de la légende dans les escroqueries ? Un escroc entremêle le faux et le vrai pour aller dans le sens des désirs du « pigeon », dans le sens de ses croyances. C’est, en général, un subtil analyste. « L’atlas du crime parfait » de Fabrice Colin répertorie tous les corps tordus, toutes les machineries pour aboutir à extorquer de l’argent ou des renseignements. Il en est d’évidentes, d’autres plus construites. Les premières ressortent du marché de l’art et les deuxièmes du monde de la finance avec, notamment, la dite « pyramide de Ponzi ». Une sorte de vision de nos monde successifs.

Hommage.
soleil de nuitJo Nesbo, auteur norvégien internationalement reconnu, peut-être en panne d’idées, a décidé de rendre hommage à ses maîtres, les créateurs du genre à commencer par Hammett et Chandler. Il en est à son deuxième. Le titre générique de cette série : « Du sang sur la glace ». Il reprend une intrigue et la déplace des États-Unis vers les paysages froids de la Norvège. Une sensation de déjà lu contrebattu par ces noms imprononçable, des environnements blanchis par la neige. « Soleil nuit » est plus réussi que le premier. Mais ce n’est pas vraiment les mondes durs et malades de Jo Nesbo…
Nicolas Béniès.
« La collectionneuse de boules à neige », Maurizio De Giovanni, 10/18; « Et l’obscurité fut », Maurizio de Giovanni, Fleuve noir; « L’Atlas du crime parfait », Fabrice Colin, Autrement; « Soleil nuit », Jo Nesbo, Série noire/Gallimard.

Le coin du polar

Révoltes
jules_durandbLe Havre, 1910. La CGT a décidé la grève générale dans ses orientations. Jules Durand est charbonnier sur le port. Militant cégétiste, il est accusé de meurtre dans le cadre d’une grève. La guerre sociale ne connaît pas de limite. Le patronat décide de supprimer un élément gênant. Aidé des juges et des notables, il fait condamner sans preuve cet homme coupable de s’être opposé au pouvoir de ces patrons sans foi ni loi. Condamnation à mort, pas moins. Indignation des salariés. La CGT mène l’enquête avec l’aide de l’Humanité et de Jaurès. Cette lutte des classes exacerbée expliquerait-elle la boucherie de la première Guerre Mondiale pour gagner cette guerre sociale ? Un bon polar historique avec tous les ingrédients qu’il faut. Histoire vraie pourtant, un peu oubliée certes que raconte Roger Colombier dans « Jules Durand : une affaire Dreyfus au Havre (1910-1918) ». Pour parfaire le noir, Jules libéré en 1918 terminera sa vie dans un asile d’aliénés… Continuer la lecture

Polar. Une reconstitution

Londres, 1956.

John Layton retour de flammesLe polar historique est, dans ce « Retour de flammes », poussé à l’extrême. Le souci du détail est manifeste dans la description de cette Grande-Bretagne qui a perdu son rang de première puissance mondiale mais ne veut pas en prendre conscience. Le gouvernement, dominé par les Tories, prépare l’invasion de Suez en lien avec la France et Israël contre l’avis des États-Unis. Eden, le Premier ministre, est considéré comme « fou » dans le sens clinique du terme. L’opération sera un échec. Nasser en ressortira grandi. Interminablement, ce Royaume plus vraiment uni parle de la guerre, omniprésente. Ses traces, pourtant, commencent à s’effacer. La reconstruction est quasi finie.
Le Royaume est secoué par les prémices de l’affaire Profumo, dite aussi Keller qui va voir la révélation d’espions à la solde de Moscou au plus haut niveau de l’establishment, de l’élite de cette nation encore pleine de sa grandeur passée et dépassée. Philby est sur la sellette bien qu’il se défende efficacement.
Avril 1956, l’inspecteur en chef Troy est contacté pour devenir supplétif de la Special Branch – une partie des services de renseignements dits MI5 et MI6 – dont la mission est de servir à la fois de garde du corps de Khrouchtchev en visite en Grande Bretagne et de l’espionner. Troy, si on se souvient de « Black Out » – le premier de cette série qui en comptera 7 – parle le russe puisque sa famille est originaire de ce pays. Son frère, Rod, est MP, membre du Parlement, travailliste. Ils vivent dans l’aisance grâce la fortune léguée par leur père. Deux sœurs jumelles et leurs époux complètent la famille. Continuer la lecture

Polar. Un Condor passa…

Plagiat ou ironie.

les derniers jours du condor« Les 6 jours du Condor » – devenu 3 pour le film de Sidney Pollack sorti en 1975 avec Robert Redford – est un des grands romans d’angoisse et faussement d’espionnage jamais écrit. James Grady avait réussi un tour de force. Sa fin qui n’est pas une fin laissait planer une menace diffuse sur la vie du « Condor » qui essayait de combattre cette force opaque qui a nom CIA.
Grady a voulu récidiver. « Les derniers jours du Condor » se situe très loin dans le temps. Aujourd’hui, demain on ne sait trop. Vieil homme, sortant d’un asile psychiatrique, il se trouve de nouveau poursuivi. On en sait par quoi. On se doute que ce n’est pas la CIA, du moins pas celle d’hier mais une technologie. La série « Person of Interest » lui a visiblement servi de modèle. Une espionne lui sert de garde du corps, une femme qu’il aime se trouve mêlé à ce micmac. On devrait se sentir angoissé et ça ne marche pas. On n’y croit pas. L’histoire est trop décalquée de la première. Ce pourrait être ironique de la part de l’auteur. Rebattre les cartes de l’intrigue pour se trouver une nouvelle jeunesse en combattant les poids de la vieillesse. Je veux le croire. Mais la distanciation n’est pas assez grande. Peut-être manque-t-il l’humour qui permet de se moquer de soi-même.
Je ne sais pas comment un lecteur qui ne connaîtrait pas le précédent réagirait mais ce « remake » remis au goût d’un monde qui n’est plus celui du Condor ne peut pas convaincre. La construction, subtile, tourne à vide. Une idée d’éditeur ?
Nicolas Béniès.
« Les derniers jours du Condor », James Grady traduit par Hubert Tézenas, Rivages/Thriller

Polar, A la Conan Doyle

Un délicat hommage.

Mark FrostMark Frost, le créateur de Twin Peaks, Américain de surcroît, s’est lancé, pour son premier roman « La liste des sept », à la poursuite de Conan Doyle. Le procédé littéraire est connu. Se servir de la matière des romans et nouvelles pour faire vivre à l’auteur les aventures imaginaires de son héros.
En 1884, Doyle est un jeune médecin sans véritablement de clientèle. Il écrit un roman qui fait la part belle à l’occultisme, en dénonçant les faux médiums, avec ce qu’il faut d’appels au diable sous toutes ses formes et à un complot pour se saisir du pouvoir dans cette Grande-Bretagne de la Reine Victoria dont le règne s’éternise. Son manuscrit est refusé. On sait qu’il obtiendra la consécration avec les enquêtes de Holmes. Qu’il fera mourir puis ressuscité sous la pression du public et même de sa mère. Holmes avait « mangé » Doyle.
Mark Frost a décidé de lui redonner vie. En lui faisant vivre la vie du Dr Watson. Il fallait donc trouver un personnage acceptant de prendre à son compte la biographie de Sherlock. Ce sera Jack Sparks. La figure classique de Moriarty sera celle du frère de Jack, Alexandre. Tous les lecteurs fidèles de Conan Doyle ont reconnu les figures du Bien et du Mal, faces d’une même médaille, issues du même moule.
Pour Frost, tout part du livre – il faudrait, peut-être, mettre une majuscule pour faire penser au « Good Book », la Bible -, de ce manuscrit envoyé par Doyle à tous les éditeurs. La fiction rejoint la réalité. Une thèse qui se défend. Les romanciers ont quelque fois la prescience de l’avenir. Il fait la preuve qu’il connaît l’univers du père de Holmes et de ce curieux Dr Watson, un univers qu’il a visité de fond en comble. Il n’a pas fréquenté que les avenues mais aussi les ruelles, les impasses pour rendre compte à la fois de cette Grande-Bretagne bousculée par le colonialisme, les progrès technologiques et la révolution industrielle. Continuer la lecture

Polar de Florence.

L’enquêteur humaniste.

Mario Vichi Commissaire BodelliMarco Vichi a construit sa figure de détective privé dans le contexte de la ville de Florence qu’il met en scène en même temps que son commissaire, Bordelli. Un célibataire de 53 ans qui attend la femme de sa vie. En 1963, les souvenirs de la guerre ne sont pas encore effacés. Ils structurent le présent. Une guerre qui a partagé l’Italie entre les partisans de Mussolini, les Résistants et tous les autres. L’auteur s’est servi des histoires que lui racontait son père pour les offrir à son commissaire. Le nom n’est sans doute pas choisi au hasard. Il faut dire que cet homme n’enferme pas les petits délinquants, ni les auteurs de petits délits. Il a une conscience sociale développée sans être, apparemment du moins, membre du P.C.I., parti communiste italien, bien qu’il puisse emprunter la via Gramsci. Continuer la lecture

Polar historique (2)


Réflexions modernes sur la recherche médicale.

l_homme_au_masque_de_verreViviane Moore poursuit les enquêtes de son nouveau détective – ici Jean du Moncel, commissaire au Châtelet – commencé avec « La femme sans tête ». « L’homme au masque de verre » nous fait pénétrer dans le Paris de cette année 1584. La mort est omniprésente, les maladies, les épidémies – la peste en particulier – aussi. La médecine est dominée par le chirurgien Ambroise Paré qui a fait ses classes sur les champs de bataille. Dans même temps, par une volonté semblable, les alchimistes essaient de trouver la pierre qui sauve de toutes les maladies. Pour tester, il faut des cobayes. A-t-on le droit, éthiquement parlant, de faire ingurgiter à un malade même en phase terminale, un « médicament » qui peut le faire mourir immédiatement ? Continuer la lecture