Du Nord et du Sud

Du côté des Caraïbes

Samy Thiebault, saxophoniste ténor, flûtiste, compositeur renoue avec la mémoire des musiques françaises qui faisaient la part belle aux musiques des îles. Longtemps, Paris a chaviré aux son de la biguine ou des autres danses antillaises. Le jazz s’est aussi nourri de ces affluents. Mémoire pas seulement musicale mais aussi littéraire. Le créole a permis, via notamment Aimé Césaire et la « Négritude » – comme on disait dans les années 1920 – de bousculer la langue française pour lui faire apercevoir d’autres rivages.
« Carribean Stories » est un voyage vers des contrées devenues étrange nommées Calypso, Tanger la noire, Porto Rico, Venezuela… pour déboucher sur la liberté et la poésie. Entouré de Hugo Lippi aux guitares, de Fidel Fourneyron au trombone, de Felipe Cabrera à la contrebasse, d’Arnaud Dolmen à la batterie et de Inoa Sotolongo aux percussions, Samy Thiebault part de John Coltrane – A Love Supreme » au début de « Poesia sin fin » – pour partir vers toutes les dérives permises par ces rythmes qui collent aux pieds et aux jambes pour les faire bouger. Ces musiques populaires sont des musiques de la danse et de la transe. Bougez !
Nicolas Béniès
« Carribean Stories », Samy Thiebault, Thelonious Records distribué par l’Autre distribution.

Des cadeaux à (se) faire pour vos fêtes et pas forcément pour les Fêtes !

Aretha Franklin, Intégrale 1956-1962

« Re » – son diminutif – nous quittée cette année en plein mois d’août (le 16 exactement), elle qui n’a jamais voulu passer inaperçue, un comble. Frémeaux et associés a publié ce début d’anthologie reprenant un premier enregistrement de gospels réalisés dans l’Eglise de son père, le révérend C.L. Franklin, « Songs of Faith ». Elle a, alors, 14 ans et son père n’hésite pas à l’exploiter. Elle subit l’influence de la compagne du révérend, Clara Ward.
Suivront trois albums réalisés chez Columbia sous l’égide de John Hammond qui l’avait « découverte ». Albums jazz, avec le pianiste Ray Bryant puis avec un mini orchestre dont les participants sont restés inconnus. Elle n’est pas encore la « Re » qu’on connaît. Il faudra attendre son passage chez « Atlantic » sous l’égide de Ahmed Ertegun et Jerry Wexler, le producteur et découvreur de talents, pour qu’elle devienne « The Queen of Soul ».
Elle chante les standards du jazz plus à l’aise qu’on ne l’a dit mais pas encore dans la force de tous ses moyens. Quelque chose de Dinah Washington dans la manière d’aborder les thèmes sans le swing qui caractérise Dinah. Elle fait partie intégrante des mondes du gospel plus que du jazz. Mais ce passage lui permet de faire ses classes. Intéressant d’entendre sa personnalité s’affirmer notamment dans tous les thèmes liés plus ou moins au blues et au rock.
Un coffret de deux CD pour faire connaissance avec Aretha Franklin. Ce n’est pas le meilleur de sa production assurément, seulement les années d’apprentissage.
Nicolas Béniès
« The Indispensable Aretha Franklin, Intégrale 1956-1962 », présenté par Bruno Blum, Frémeaux et associés.

Pour Kurt Weil, des chansons éternelles.
Qui ne connaît « Mack the Knife », « Moritat » dans la version allemande ? Au moins la version de Louis Armstrong, de Ella Fitzgerald à Berlin en 1961, de Sonny Rollins – dans l’album « Saxophone Colossus » – et beaucoup d’autres. « L’opéra de Quat’ sous » fut un grand succès, Bertold Brecht était le responsable des dialogues de ce « Théâtre musical » comme aimait l’appeler Weil. Le Berlin des années 1920 brille des feux de la contestation mais aussi d’une volonté de lier l’art et la rue comme le fait le jazz. A l’instar du Bauhaus, Kurt Weil ne craint pas de dissoudre la tradition classique dans la musique populaire. Une révolution.
En 1935, comme la plupart des Juifs, il émigrera aux Etats-Unis pour se lancer dans une carrière de compositeur de Broadway. Il fera équipe avec Ira Gershwin, le frère de George, auteur des textes et participant d’une poésie populaire tout en ironie, humour teintés souvent de contestation de l’american way of life.
Cette anthologie en forme d’un coffret de trois CD restreint son champ aux musiciens et musiciennes de jazz qui subliment les compositions de Kurt Weil. Ce sera pour une prochaine fois pour les reprises de Boris Vian, les interprétations de Catherine Sauvage ou la renaissance du théâtre berlinois des années 20.
Telle que, l’anthologie permet de confronter différentes manières de recréer la musique de ce compositeur qui n’avait renié aucune de ses convictions, choix de vie. A un journaliste qui lui posait la question de son identité, il avait répondu : « Irving Berlin – l’un des grands compositeurs de Broadway, l’un des premiers – était un Juif d’origine russe, je suis un Juif d’origine allemande. »
La place de ce compositeur, né en 1900 et mort en 1950 est essentielle. La révolution fait partie intégrante de son ADN.
Nicolas Béniès
« Kurt Weill’s songs », coffret de trois CD choisis et présentés par Teca Calazans et Philippe Lesage, Frémeaux et associés.

Rencontres (3)

Quand le jazz rencontre les rebetiko, pour la danse et la transe.

Les musiques populaires, musiques de danse sont aussi représentatives de la culture d’un pays. Sous l’intitulé « Reinas del Mediterraneo », ARBF – Anti RuBber brAIN FactOrY – et Yoram Rosilio, bassiste et direction musicale de l’ensemble, proposent de faire renaître les rebetiko, chants de révolte de la Grèce des débuts du 20e siècle, chants aussi de forçats, de prisonniers qui restent présents sous des formes diverses dans la Grèce d’aujourd’hui.
Il fallait conserver la force des chants, leur message contestataire, espoir et désespoir mêlés, paradis artificiels et mondes réels opposés entre acceptation et résistance tout en les faisant entrer dans le 21e siècle. Se séparer du bouzouki apparaissait comme une nécessité, remplacé par Les saxophones – 2 ténors et 1 alto -, la guitare et la basse pour permettre à la chanteuse, Xantoula Dakovanou de s’élancer vers le passé pour écrire cette musique au présent.
Il ne faut pas hésiter à danser !
Nicolas Béniès
« Reinas del Mediterraneo, GRÈCE vol 1 », LFDS Records.

Rencontres (1)

Le jazz, la musique de chambre et le Brésil.

Quand une violoncelliste, Audrey Podrini, rencontre un percussionniste/batteur brésilien, Zaza Desiderio, il se passe de drôles de choses et, souvent de « Belles choses » dont il faudrait se souvenir, plus tard, une fois la musique évaporée. Violoncelle et percussions avaient besoin d’autres instruments pour exprimer leur synthèse des cultures qu’ils portent. L’appel a été entendu : le piano adjoint d’un moog, Camille Thouvenot, entre classique et Bill Evans, est venu apporter sa propre touche comme la clarinette, Vincent Perrier, situé dans ce même espace tout en faisant appel à la musique Klezmer, pour former un quartet qui donne du corps aux compositions dont les références font des vagues sur une mer renouvelée.
La voix du violoncelle – un instrument à la tessiture humaine – surnage, pour parler de nous, pour forcer les portes de cette étrange laide beauté qui inonde le monde et ne laisse d’autres possibilités que la fraternité et la sororité. Sinon c’est la barbarie.
Se souvenir des belles choses, le nom de ce quartet, « La & Ca » – la-bas et ici en brésilien -, le titre de cet album, est un moyen de combattre la laideur des futurs dictateurs qui encombrent la planète. La-bas et ici !
Nicolas Béniès.
« La & Ca », Se souvenir des belles choses, Inouïe Distribution.
PS : On se souvient que « Se souvenir des belles choses » est aussi le titre d’un film.

Rencontres (2)

L’Afrique, l’Égypte et la Belgique

Stéphane Galland est un batteur connu et reconnu. Il a beaucoup travaillé sur la musique des tambours, sur leurs voix et leurs secrets. Il a voulu plonger dans le passé à la fois de l’Afrique et de l’Égypte ancienne pour creuser « The mystery of Kem ». Kem, Noir, est le nom porté par le continent africain.
Il a voulu la rencontre entre les rites anciens et le jazz pour forger une forme de la modernité. Collage/fusion pour faire bouger les corps tout en envoyant des messages au cerveau. Il s’est entouré pour réaliser ce projet de jeunes musiciens belges qu’il a fait répéter pour les laisser s’approprier ces codes, ces manières d’être avant la musique. Au fur et à mesure de l’écoute, du déroulement de cet album-concept, le mystère s’épaissit. Si la référence à l’Afrique apparaît clairement dans les premières compositions – la flûte de Ravi Kulur y est pour beaucoup -, elle se fait moins présente ensuite pour laisser place au jazz, un jazz recomposé comme il se doit. La batterie, omniprésente, synthétise toutes les cultures de l’Afrique comme de l’Égypte, de la musique contemporaine comme celle de Coltrane ou d’Albert Ayler. Sylvain Deboisieux, ténor saxophone, Bram De Looze, piano et Federico Stocchi, bassiste savent se mouvoir dans cet univers étrange construit par le batteur.
Malgré quelques baisses d’énergie, « Kem » vous fera naviguer entre présent et passé pour se souvenir de toutes les cultures qui participent à la définition de notre humanité. Une rencontre vitale.
Nicolas Béniès
« Kem », Stéphane Galland, Out Note/Outhere

Jazz. Edward Perraud, batteur, renoue avec le concept d’album.

Partir vers d’autres mondes.

Un trio bête sur le papier, piano/contrebasse/batterie, classique. Un doute dés l’intitulé du leader, plus exactement du rêveur de la musique de départ, Edward Perraud. Le batteur a voulu former ce trio avec Paul Lay, pianiste qui n’en finit pas de faire la démonstration de son univers particulier en multipliant toutes les expériences et Bruno Chevillon qui sait tout des jazz, a tout retenu des modernités successives de cette musique et capable de faire référence sans jamais copier à tous les contrebassistes qui l’ont précédé à commencer par… Charles Mingus.
« Espaces », ce pluriel interroge. La lune et celui qui a marché dessus pour la première fois détruisant le rêve d’un satellite habité par nos fantasmes, les intervalles qui forment la musique, un autre monde à construire, la terre se détruisant… ? Le tout vraisemblablement et plus encore si vous faites confiance à votre imagination pour laisser libre vos émotions. Elles prennent tous les espaces pour habiter des compositions devenues collectives du trio qui ne se veut rien se refuser. La batterie, cet instrument du jazz, connaît tous les méandres des mémoires qui la constituent tout en sachant regarder vers l’avenir, vers le soleil qui brille d’un éclat inquiétant.
Edward Perraud a choisi ses compagnons de voyage pour explorer des terres tellement proches qu’elles en deviennent lointaines, pour visiter ces contrées d’une inquiétante familiarité. Il a voulu un album-concept comme obligeait la technologie nouvelle du 33 tours face au 78 tours. Le concept est changeant suivant que vous écoutez le CD ou le LP. Une expérience qu’il faut faire pour appréhender cette construction due à l’enchaînement spécifique des thèmes. Les photos du livret – signées Perraud – prennent aussi des significations mouvantes.
Signalons que « Melancholia » est en référence directe avec l’album « Money Jungle » qui réunissait Duke Ellington, Charles Mingus et Max Roach. Le trio nous mène de « Elevation » à « Singularity » pour dire que, pour se construire, il est nécessaire de passer par plusieurs étapes. La succession des compositions est pensée pour donner un sens supplémentaire à chacune, une manière de transcender chaque thème pour lui donner une autre dimension… dans l’espace.
Une facette inédite de Edward Perraud, un trio soudé.
Nicolas Béniès
« Espaces », Edward Perraud, Label Bleu, distribué par l’Autre Distribution

Jazz. Reggie Washington, contrebassiste, renoue avec l’acoustique

La modernité des classiques

Cet album, nous dit Reggie Washington, vient de loin, 2012 en l’occurrence. Il a été reporté à cause de la mort du guitariste Jef Lee Johnson et de l’urgence, pour le bassiste, de rendre hommage à son ami. Ce fut fait en deux albums.
« Vintage New Acoustic » arrive, malgré tout, à son heure. La débauche d’électronique suscite un retour vers l’acoustique. Sans doute pour lutter aussi contre notre environnement de robotisation et de « blockchain » qui pressure l’humain et ses émotions. La nouvelle acoustique va de pair avec le maintien du « groove », de ce balancement spécifique qui incite à la danse sans se séparer du swing, les pulsations du cœur. « Vintage » dans l’utilisation de compositions qui affleurent le hard bop – une superbe recréation à la basse électrique et à la contrebasse de Reggie -, le modal tourné vers le quintet de Miles Davis du milieu des années 1960 ou le Coltrane de « Afro Blue » (signée Mongo Santamaria) sans oublier l’orgue Hammond B3 ou les Beattles pour « Eleanor Rigby » que Washington transforme par le biais de deux contrebasses, en re-recording bien évidemment.
Bobby Sparks, piano, fender rhodes, synthétiseurs, Hammond B3, sait planter tous les décors, faire glisser les thèmes connus vers un inconnu déployant toutes ses fantaisies, Fabrice Alleman, ténor et soprano saxophone, tout en respectant ce qu’il doit à ses aînés – Coltrane, Shorter et Ayler – réalise une synthèse pour donner ce qu’il faut de modernité aux arrangements du bassiste et E.J. Strickland est un maître du temps pour dynamiter de l’intérieur la nostalgie et faire surgir un nouvel espace temps… pour rêver et danser sur le volcan proche de l’éruption qu’est devenu notre planète. Comme le dit le thème écrit par Reggie Washington qui ouvre et ferme l’album, « Always Moving » !
Un album nécessaire.
Nicolas Béniès.
« Vintage New Acoustic », Reggie Washington, Jammin’ Color.

Jean-Pascal Moget Trio

Avec Monk tout est possible

Les trios piano/basse/batterie ont du mal à se faire une place tellement l’influence du trio de Keith Jarrett est difficile à éviter. L’autre versant est de « tomber » dans la musique minimaliste ou de faire sonner le piano pour faire naître des fantômes de ses entrailles et laisser l’auditeur faire sa propre musique.
Jean-Pascal Moget, pianiste et compositeur, en compagnie de Philippe Monge, contrebasse et Baptiste de Chabaneix, batterie ne renie pas la présence de Keith Jarrett dans son jeu mais la mâtine de celle de Monk – Thelonious reste le maître pour beaucoup – et d’autres pianistes des années Hard-Bop comme Wynton Kelly pour combattre cette allégeance. Ils se servent du passé pour régénérer l’art du trio et forger une voie personnelle. Commencer par une marche – « Mento’s March » – et terminer par la « Sieste » recèle, dans les titres des compositions, une incontestable ironie pour une musique qui cherche à se séparer de ses maîtres. L’entente entre les trois musiciens est un facteur de réussite de « Second souffle », titre de l’album. Le souffle bleu est, ici, incontestable. Le trio lui redonne comme une nouvelle jeunesse. Ils soufflent sur les braises pour, une nouvelle fois, faire surgir le feu. Il n’y arrive pas à chaque fois, mais lorsque Prométhée y met du sien, ce n’est pas le foie qu’ils arrachent mais le cœur.
Nicolas Béniès
« Second souffle », Jean-Pascal Moget trio, Chanteloup Musique

Stéphane Kerecki se dévoile.

Passions musicales entremêlées.

Stéphane Kerecki, contrebassiste, a des amours partagées. Jazz, pop, rock – tout autant, sans doute que des compositeurs modernes – sans oublier le cinéma et ses musiques. Dans son avant dernier album, « Nouvelle vague », il s’appropriait la période des années 1960, révolutionnaires s’il en fut, qui avaient changé à la fois notre regard et nos habitudes. Pour son dernier opus, « French Touch », il se penche avec amour vers la musique électronique des D.J qui composent des environnements étranges et souvent douillets capables d’envahir l’oreille comme celles de AIR, Daft Punk et de quelques autres.
Si cette musique vous est étrangère – il est toujours possible de risquer une oreille sur le Net, c’est nécessaire pour savourer le travail d’arrangements -, vous apprécierez simplement les thèmes chantés par le choix de l’acoustique, une manière de défi. La musique y gagne. Les sons électroniques se plient au quartet pour rendre gorge de leur beauté. Les quatre permettent de leur donner, à ces compositions, d’autres couleurs, bleutées. Continuer la lecture

Samuel Blaser et le blues

Trombone qui rit, qui pleure, qui vit !

« Early In The Morning » – titre de l’album du tromboniste Samuel Blaser – est un tic de langage du blues. Tôt le matin, mal réveillé, la gueule de bois après avoir partagé sa couche avec « Mr Blues », les bleus à l’âme se traduisent par du noir et la perte de tout espoir. Tellement dans le 36e dessous qu’il ne reste plus qu’à en rire pour commencer une nouvelle journée qui s’annonce semblable à la précédente. Pourtant, la vie est là « simple et tranquille », la vie qui envahit l’espace pour indiquer un nouveau chemin, celui d’un autre monde.
Le blues ne se résume dans les 12 mesures qui semble s’être imposées depuis Robert Johnson, unificateur des blues en 1936/1937. Le blues, c’est plutôt un état d’esprit, une manière de raconter le monde, de narrer son environnement en langage codé. En ce sens, le blues est immortel. La moitié environ des standards est basée sur le blues, sur son architecture.
Samuel Blaser renoue avec les racines, les mémoires du jazz qui passent par le combat permanent pour la dignité, contre le racisme, pour la fraternité et la sororité. Continuer la lecture