Jazz, Un Zoo de liberté ?

L’ailleurs du jazz pour des voyages dans le ventre du monde

« Free Human Zoo » est un drôle de nom pour un groupe qui arrive à fêter, pourtant, son troisième album. Un oxymore qui veut faire d’un Zoo un endroit de liberté comme une représentation d’un gouvernement qui sait face à des populations ignorantes, parquées. La libération est devant nous. Elle se construit aussi dans l’imaginaire.
« No Wind Tonight » est le titre générique de ce double album pour deux suites et 4 voyages proposés par Samy Thiebault, saxo ténor, Laurent Skoczek, trombone, Manu Guerrero, piano, claviers, Matthieu Rosso, guitares, Nicolas Feuger, basse, contrebasse, Gilles Le Rest batterie et quelques invité-e-s. Pas de vent ce soir pour un amalgame de combinaisons puisées dans le jazz – les riffs et la pulsation notamment -, le rock mais aussi les chants du Moyen Âge, les musiques Klezmer, des comptines. Comme une référence à ces cultures du passé, d’autres mondes dont le présent peut se nourrir pour rêver ailleurs, rêver de solidarité, de fraternité et de sororité.
Les volutes de toutes ces musiques sont prégnantes faute de vents pour les dissiper pour les envoyer vers d’autres cieux. Les collages sont tenaces. La danse les fait tenir. Une musique de la transe en résulte pour rétrécir les frontières et projeter les corps dans une autre dimension.
Nicolas Béniès.
« No Wind Tonight », Free Human Zoo, Odusseia production/Ex-tension-seventh Records.

Jazz vocal, Naysing

Comment chanter le jazz ?

Naysing est nouvel arrivé sur la scène du jazz vocal. « Mr. TG » est à la fois le titre générique de l’album et du premier thème décalqué du be-bop – « Anthropology » – pour une démonstration tout en force et funky. Surprise dés la troisième plage, il glisse vers une musique plus intimiste dans la lignée des vocalistes britanniques sans effets, plus horizontale. Le scat est oublié pour entrer dans un autre monde plus modal, plus feutré. Une des influences principales me semble être celle de Jackie Paris, chanteur un peu trop oublié, perceptible dans l’interprétation de 3 « standards » – sur 9 compositions.
Damien Argentieri, piano et claviers, est le grand responsable, comme directeur artistique, de ces changements d’atmosphère pour faire la preuve que Naysing possède la technique nécessaire pour investir toutes les musiques. La démonstration est réussie mais l’album fait un peu trop, du coup, carte de visite.
Malgré ce défaut, l’album permet de découvrir un musicien capable d’investir les compositions de sa propre sensibilité. Il y est aidé par un groupe – Soheil Tabrizi Zadeh, guitare et bugle, Fabricio Nicolas, contrebasse et Lionel Boccara, batterie – soudé, qui sait l’accompagner et lui donner la réplique tout en élargissant le champ de l’imagination.
A découvrir.
Nicolas Béniès
« Mr. TG », Naysing, pour info naysing.com ou be.naysing@gmail.com

Le jazz dans toutes ses facettes.

Actualités du livre sur le jazz

Coltrane encore et toujours.
Coltrane est mort en juillet 1967. Plus de 50 ans. Et son tombeau est resté ouvert. Sa musique fraternelle, universelle laisse tomber des gouttelettes pour fertiliser un sol qui en a besoin. Il a su faire reculer le gris qui a tendance à envahir le monde. Le « jeune homme en colère » – comme la critique le qualifiait au début des années soixante – s’est transformé en esprit mystique et facétieux, un génie venu habituer notre monde temporairement. Personne ne s’en est vraiment remis. La parution d’un double album miraculeusement retrouvé de 1963 vient, une fois encore, en faire la démonstration. « Both Directions at Once » a été le titre choisi par Universal pour refléter La nouvelle direction prise par Coltrane.
Jean Francheteau, aujourd’hui organisateur de concert, s’est arrêté sur « La décennie fabuleuse », 1957-1967, de « John Coltrane », titre de sa quête. Il passe en revue les enregistrements du saxophoniste, d’abord chez Prestige, puis chez Atlantic et enfin Impulse. Sur ce dernier label, Bob Thiele l’a beaucoup sollicité, au-delà de ce que demandaient les propriétaires. Heureusement. Après la mort de Trane – comme tout le monde l’appelle -, les sorties d’albums posthumes ont permis de le garder vivant. Continuer la lecture

JAZZ, bassiste et saxophoniste dans la mêlée

Un bon revers.
Philippe Lacarrière a plusieurs vies. Créateur de l’association « Au Sud du Nord », il est aussi le directeur artistique du festival du même nom et du label tout en étant surtout contrebassiste et compositeur « Backhand project » propose une sorte de revers vers ses inspirateurs, Coltrane bien sur, Keith Jarrett évidemment, Steve Swallow heureusement et quelques autres rencontrés au hasard des plages. Ses compositions évoquent tous ces créateurs d’un passé difficilement dépassable dans un 21e siècle qui ne semble pas vouloir commencer. Le groupe arrive à tirer son épingle d’un jeu de fantômes qui ne demandent qu’à revivre une fois encore. Sébastien Texier, saxophone alto et clarinette fait la preuve de sa capacité à installer une atmosphère, un feeling pour aller à la recherche de sa propre individualité, Fady Farah, piano, forge un arrière fond tout en effectuant un collage entre tous les pianistes associés à Coltrane, Guillaume Dommartin à la batterie comme Hubert Colau aux percussions (et voix pour certains morceaux) tisse le rythme, toile d’araignée qui permet aux solistes de rebondir. Le leader/bassiste quant à lui joue, me semble-t-il, de cette guitare basse construite par Steve Swallow pour des solos flexibles et plastiques. J’aurais attendu plus de sauvagerie de temps en temps, plus de rage mais l’album reste plein d’une musique multicolore, de cette musique qui ne se refuse aucune incursion dans d’autres cultures. Une musique aussi dansante.
Le tout est un album dont les revers vous atteindront en plein cœur.
Nicolas Béniès
« Backhand project », Philippe Lacarrière, Au Sud du Nord, www.ausuddunord.fr

Puzzle musical dansant
Il est toujours attendu et, souvent, arrive. Quand il est là, il se passe quelque chose. Zorro bien sur. Qu’un groupe se nomme « Z Comme » laisse entendre qu’il était désiré. Pourquoi pas ? Ce deuxième album se veut « disruptif » comme on dit galamment aujourd’hui. « Dis_order » ont-ils titré. Le désordre pour jeter un peu d’huile sur un feu mourant, redonner de la vie, refaire le chemin de la musique. Au prix d’un ordre contrarié, d’un ordre dit, voulu pour donner un semblant de cohérence à une sorte de collage de références assises sur le temps. Un peu hypnotique, répétitif et dansante, la musique du quartet qui ne craint pas d’invoquer les mânes des derviches tourneurs comme la musique arabe. Julien Behar, saxophones et compositions, Christophe Chaïr, percussions, Stéphane Decolly basse électrique et Philippe Rak, vibraphone, marimba forment un tout, un ensemble. L’addition de la guitare, Eric Thomas sur « Evanescent », relève la sauce sans rompre l’homogénéité. Rupture dans la continuité ou continuité de la rupture ? Une autre manière de créer du désordre ?
Le dernier thème, composition collective du quartet, « Ras el Hanout » – jeu sur les sonorités – révèle la manière de fonctionner de ces musiciens. Les influences sont ouvertes et visibles pour aller vers la transe. Pour parfaire leurs idées, ils ont invité d’autres instrumentistes pour leur prêter main forte pour les collectives soit une section de cuivres, Lucien Behar, Elias Delaunay et Johann Lefevre. Pour danser sur le volcan du monde.

Nicolas Béniès.
« Dis_order », Z Comme, Inouïes Distribution

Jazz

Déterrons nos mémoires
« Das Kapital » – un titre déjà pris mais pas en musique – est un trio de joyeux perturbateurs. Edward Perraud, batteur et créateur d’environnements, Hasse Poulsen, guitariste capable de toutes les sonorités de l’acoustique à l’électrique et Daniel Erdmann, saxophoniste ténor dans la lignée de Coltrane évidemment tout en creusant les chemins de toutes les mémoires arrivent à ne faire qu’un tout en restant eux-mêmes. Leur dernier opus a un titre qui pourrait faire penser à la mobilisation des « gilets jaunes » : « Vive la France », pour reprendre quelques airs du répertoire, classique, jazz ou variété et les transformer en du « Das Kapital ». Ils sont loin du divertissement. Proches, plutôt, d’une réflexion à la fois musicale et philosophique pour interroger un monde déjà mort et proposer des alternatives vitales. Continuer la lecture

Jazz, Dave Rempis et son label Aerophonic


Se faire entendre.

Comment convaincre un label d’enregistrer une musique sauvage qui se réfère à une période que beaucoup voudrait oublier, le Free Jazz des années 1960-70 ? Mission quasi impossible. Il faut donc contourner l’obstacle. Dave Rempis, saxophoniste ténor et alto, lié à la scène de Chicago, s’est fait connaître en conduisant des groupes ou en les co-dirigeant. Il a participé aux ensembles de Ken Vandermark, une des grandes figures du jazz à Chicago. Remis a aussi fréquenté les membres survivants d’Art Ensemble, Roscoe Mitchell en particulier et une grande partie de la scène « free » du Vieux Continent à commencer par Peter Brötzman. Un parcours qui le situe en dehors du courant principal (Mainstream) actuel. A la marge donc, mais une marge qui a tendance à rassembler de plus en plus de musicien-ne-s cherchant à trouver une voix originale. Même si les influences de John Tchicai, de l’Art Ensemble, d’Ornette Coleman, de John Coltrane et d’Albert Ayler sont perceptibles.
Cette marge n’est pas ignorée. Dave Rempis présente, à Chicago, des programmes et des concerts de jazz et de musique improvisée – comme si le terme « jazz » ne suffisait pas.
Pour se faire entendre, faire connaître ses compagnons, il a décidé de créer son propre label, en 2013, « Aerophonic Records ». Il a publié à la fin de l’an dernier deux CD. Le premier, « ICOCI », réunit un trio : Dave Rempis évidemment, Jasper Stadhouders à la guitare et à la basse électrique et Frank Rosaly aux percussions pour deux longues improvisations. Les deux Hollandais sont des habitués de la scène de Chicago et tous les trois se connaissent depuis longtemps. Cet enregistrement est le résultat d’un concert donné à Amsterdam en décembre 2017. Il faut aimer, pour apprécier cette musique, les glissements, les redites en spirale pour creuser les rêves et les significations, l’improvisation sur les gammes et non plus sur les accords, des structures en rupture avec le confort de l’écoute. Une ouverture vers d’autres fuites, d’autres possibles.
Le deuxième album, réalisé sur le même principe d’un processus d’improvisation, réunit un trio d’une autre nature. Rempis, toujours aux saxophones, alto et ténor, est en compagnie de Tomeka Reid au violoncelle, un instrument proche de la tessiture de la voix humaine, et de Joshua Abrams à la basse, deux autres artistes de la scène de Chicago. « Ithra » est le titre choisi pour une construction qui tient beaucoup à l’interaction des trois musiciens, à leur écoute respective pour forger des sons qui entretiennent le suspens, le mystère sur leur création. Les thèmes sont plus ramassés pour permettre à l’auditeur de participer, d’appréhender l’humour, l’ironie de cette musique comme ses influences, son ancrage dans les mémoires du jazz. .
La scène de Chicago continue d’illuminer le jazz d’aujourd’hui.
Nicolas Béniès
« ICOCI », Dave Rempis, Jasper Stadhouders, Frank Rosaly ; « ITHRA », Dave Rempis, Tomeka Reid, Joshua Abrams ; Aerophonic www.aerophonic.com

JAZZ, Michel Fernandez quartet

Redevenir sauvage.

Le jazz souffre d’une image étrange dans notre société aseptisée, atomisée qui n’accepte plus ni la violence, ni la sauvagerie et voudrait que toutes les relations humaines soient policées, ordonnées, polies – dans tous les sens du terme. « Musique d’intello » dit-on du jazz, musique emmerdante en est la traduction, « qui prend la tête ». Pourtant, le jazz a été qualifié dans un passé pas si lointain, de « musique de sauvages », perturbant nos chères têtes blondes. Des ligues se sont élevées contre le jazz – ensuite contre le rock -, considéré comme la musique du diable.
Le jazz sait exprimer – on l’a oublié – la rage, la colère, la sauvagerie qui se dissimule derrière cette société policée. Le jazz des années 1960-70 est marqué par le « mélange de rages » – titre du dernier album du saxophoniste Michel Fernandez. La mobilisation dite des Gilets Jaunes est aussi le condensé de toutes les rages qui s’accumulent dans cette société profondément inégalitaire.
La musique que propose Michel Fernandez et son quartet – Benoît Thévenot, piano, claviers, François Gallix, contrebasse, Nicolas Serret, batterie – tire ses origines de ces années de feu. John Coltrane est une des références. « Jeune homme en colère » tel qu’il était qualifié au début des années 60, il a su par la sauvagerie de son art révolutionner une fois encore cette musique. Le free-jazz a dynamité toutes les structures pour proposer une autre manière d’entendre. Michel Fernandez ne s’est pas contenté de reprendre le flambeau. Il apporte, avec ses compagnons, d’autres expériences, d’autres affluents mêlant Afrique, Amérique latine – sans oublier le calypso et Sonny Rollins – pour concevoir d’autres solidarités, revenir à la fraternité et à la sororité. Il faut savoir entendre le murmure du temps pour construire une mémoire du futur.
Nicolas Béniès
« Mélange de rages », Michel Fernandez quartet, Dreamphone/Socadisc

Des batteurs à voir pour rêver

Des cadeaux à (se) faire !

Noël est passé mais pas le temps des cadeaux. Un livre de photos paru à la fin de l’année veut nous faire rêver. Heureusement !
Il nous fait entrer dans le monde des « batteurs de jazz ». L’expression peut sembler redondant tant il est vrai que cet instrument a été créé par et pour le jazz. Il synthétise le choc des Titans culturel à l’origine de la naissance de cette musique sans nom. Les cultures européennes, africaines et amérindiennes se rencontrent dans cet instrument inédit qui fait peur à la musique symphonique. Christian Ducasse, photographe, a voulu saisir, dans sa diversité, la configuration changeante de toms, de caisses claires, de grosses caisses et de cymbales. Chaque batteur a d’abord rêvé sa batterie. Dreaming drums, titre de cet album dit bien cette nécessité. Au fil des photos, même si on ne connaît pas les figures de ces musicien.ne.s, un emballement de l’oeil se produit pour, soudain, entendre le grondement de l’instrument capable, sans transition, de feuler tout en s’abandonnant à la folie du rythme.
Franck Médioni vient, par le texte, combler le vide pour refaçonner le passé, pour reconstruire des visages tirés de la poussière de la mort.
Un « beau livre » sur un instrument encore aujourd’hui déconsidéré. Un instrument à part entière et pas seulement rythmique. L’Afrique fait chanter, parler les tambours. Le jazz sait aussi faire parler et chanter les cymbales. La batterie est à elle seul un feu d’artifices, dans tous les sens de ce terme. Entrer dans des mondes différents où le rythme peut se transformer en mélodie par la grâce des batteur-e-s de jazz.
Christian Ducasse & Franck Médioni, Dreaming drums, le monde des batteurs de jazz éditions Parenthèse, 34€
Nicolas Béniès

Mémoires

La musique française et le jazz.

Daniel Goyone, pianiste et compositeur, a tout d’un illusionniste. Les pièces qu’il propose, comme celles de Morton Feldman – à qui une des compositions est dédiée – se lisent en rupture avec tous les canons de l’enseignement de la musique mais s’écoutent comme des airs à la simplicité déconcertante. « French Keys » est un album de recherche de références spécifiques pour une musique française qui vient de Satie, de Debussy, premier révolutionnaire, Maurice Ravel et Darius Milhaud. L’évocation de la Rumba ou de la Biguine s’inscrit dans cette volonté de créer une mémoire française du jazz faite de rencontres entre tous ces compositeurs – sans oublier John Cage avec qui Feldman a travaillé – et ceux de cette musique sans nom entendue avant et après la première guerre mondiale. Le jazz a marqué de son empreinte toutes les créations de ce 20e siècle. En retour, il a été influencé par les réalisations de ces compositeurs.
Aucune nostalgie ne vient entraver l’énergie des deux protagonistes – Thierry Bonneaux est le vibraphoniste et percussionniste nécessaire – qui savent rompre toutes les amarres tout en laissant le champ libre à toutes les évocations dont celle de Satie, l’initiateur de toutes ces ouvertures vers un ailleurs non prévu. Satie l’aventurier reste un moderne trop couvent passé sous silence.
Le paysage se construit entremêlant toutes les cultures pour faire surgir le malentendu facteur d’ouverture vers d’autres rêves. Cet album est le plus réussi de toutes les productions de Daniel Goyone.
Nicolas Béniès.
« French Keys », Daniel Goyone, Music Box Publishing, InOuïe distribution.

Confrontation

Musiques actuelles

Les influences des jeunes musiciens d’aujourd’hui sont multiples. Pourquoi choisir ? Christophe Imbs, pianiste et compositeur, a décidé d’emmêler toutes les musiques pour faire surgir l’inattendu. Lourdeurs du rock, envolées du jazz, avec ce qu’il faut de force pour marteler la réalité d’un monde qui semble échapper à ses créateurs, d’un monde de mutations climatiques, culturelles, d’un monde qui se connaît plus de repères. Un mélange détonnant qui en laissera plus d’un-e sur le côté pour attendre l’accalmie… qui viendra tout en laissant percer l’angoisse de la barbarie qui se diffuse. Les migrations actuelles laissent percer des rencontres qui devraient permettre l’émergence de nouvelles cultures, une chance pour le jazz comme pour la culture française.
Anne Paceo, batteure, sait se prêter à ce jeu de tremblements pour habiller les compositions du pianiste et la rencontre effectue son travail de transcendance du talent des deux participants sans oublier le contrebassiste Matteo Bortone, arbitre indispensable. Un trio est né à l’alchimie bizarre, mystérieuse et pleine de promesses. Ne vous laissez pas rebuter par un abord criard. Il faut comprendre la révolte qui s’infuse face à tous les déchirements de la société incapable d’appréhender son propre rythme. « For Your Own Good » – le titre de l’album – est une invite. Pour votre propre bien, il faut écouter ce trio.
Nicolas Béniès.
« For Your Own Good », Christophe Imbs, Label Oh !/InOuïe distribution