Jazz, d’un orchestre national de la lune à des histoires imaginaires en passant par le dialogue de deux percussionnistes, un menu alléchant.

Du côté des sélénites.

La lune est très visitée ces temps-ci. L’Orchestra Nazionale della Luna, en fait un quintet, fait partie des habitants habituels de notre satellite. Ils ont même la nationalité. L’album vient aussi d’une autre planète produit qu’il est par le Budapest Music Center Records qui sait résister à toutes les ambiances nauséabondes par le jazz. La référence à la « Nation » lune permet l’ouverture à toutes les influences, à toutes les danses à commencer par la musique arabo-andalouse que le quintet sait faire swinguer. Manuel Hermia, saxophoniste, flûtiste et joueur de bansun, Kari Ikonen, pianiste et utilisateur du Moog – on se souvient que cet instrument était utilisé par Sun Ra -, Sébastien Boisseau est à la contrebasse et Teun Verbruggen à la batterie savent créer ensemble sans que l’un d’entre eux prenne la tangente et s’oriente vers Mars. Cette volonté commune de faire surgir d’autres paysages, de s’enfoncer dans un cratère, de respirer un autre air et s’envoler loin de la pesanteur marque toutes les compositions. Continuer la lecture

JAZZ : festival, festival…

Concert chez soi

Les festivals de jazz comme tous les autres sont annulés. Survivront, peut-être, les petits. Une sorte de revanche contre les mastodontes qui devront, forcément perdre du poids. Une nouvelle configuration devrait se mettre en place, comme dans les autres domaines de la vie collective. L’intervention de l’État et des collectivités territoriales sera nécessaire, vital pour que la culture puisse avoir les moyens de rester un service public et permettre la création sans référence au marché.
Pour l’heur entre confinement et déconfinement, le concert de Ray Charles au Palais des Sports, à Paris, les 21 et 22 octobre 1961 est un grand moment. Le coffret de trois CD, « Ray Charles The Complete 1961 Paris Recordings » permet de le revivre. Le « genius » est à l’orgue, une rareté dans sa production qui permet des liens avec le gospel et la soul music. A écouter fort avec ses voisins.
« Ray Charles, The Complete 1961 Paris Recordings », livret de Joël Dufour, Frémeaux et associés

Travail de mémoire
Alain Goraguer ? Ce nom ne vous dit peut-être rien mais si vous avez écouté Boris Vian, en cette année de son centenaire, vous avez entendu soit les compositions soit les arrangements de ce pianiste/chef d’orchestre. Ferrat, Gainsbourg ont fait appel à lui. Un disque sous son nom commandité par Boris qui fera les notes de pochette, « Go, Go, Goraguer » montrera l’étendue de son talent. « Le monde instrumental d’Alain Goraguer, jazz et musique de films 1956-1962 » permet de le retrouver. Ne ratez pas ce rendez-vous.
Coffret de trois CD, Frémeaux et associés, livret de Olivier Julien

L’enfance d’un génie : Louis Armstrong

Une bio auto-bio ?
Que sait-on de l’enfance et la jeunesse d’un génie du 20e siècle, Louis Armstrong en l’occurrence ? Peu de choses en vérité. Les sources manquent sauf celles de Louis lui-même qui se raconte souvent sans tenir compte d’un minimum de chronologie. La plupart du temps ces témoignages, ces morceaux de vie réels ou imaginaires, n’ont pas été traduit en français. Ils s’inscrivent dans la légende. Alain Gerber avait lui aussi essayé de faire parler Louis sans y arriver. Armstrong résiste, il se débat pour conserver sa capacité de fantôme agissant. Ses œuvres ont alimenté toute la musique populaire et pas seulement américaine L’enfance, en ce début du 20e siècle – Louis est né en 1901, le 4 août pour être précis -, n’existe pas. Presqu’immédiatement il faut faire face à tous les aléas de la vie et même travailler pour survivre. Il faudrait faire confiance aux témoins qui ont tendance à se raconter au lieu de raconter et, faute de mieux, à Armstrong lui-même qui ne peut être objectif en raison des souvenirs qui occultent la mémoire et de la mise en scène nécessaire à la narration.
Les auteurs, autrices comme ici Claire Julliard, doivent à la fois combler les trous et effectuer des transitions en faisant appel à leur imagination tout en restant enfermé-e-s dans le contexte de l’époque. Continuer la lecture

Célébration du pianiste/compositeur François Tusques

Un retour attendu.

Personne ne savait à quel point la musique de François Tusques nous manquait. Ce double CD dû pour l’essentiel au travail à la fois de restauration – un concert resté inédit au Déjazet en 1984 – et de recréation – en quartet qui s’étend au quintet pour certaines performances – de Fabien Robbe, pianiste et arrangeur qui a bénéficié de l’aide indispensable du bassiste – de François Tusques – Tanguy Le Doré. La moitié du quartet était ainsi constitué. Le batteur, Jérôme Gloaguen, est le compagnon traditionnel des groupes du pianiste, il restait à trouver un souffleur. Ce fut Eric Leroux qui, aux saxophones, s’est volontiers intégré dans le souffle des compositions du pianiste. Un vent frais qui provient de toutes ces mémoires qu’il ne faut surtout pas oublier. Celle des airs des provinces – peu importe qu’elles soient françaises ou non – pour réapprendre à danser, à écouter, à mélanger les sources de toute musique populaire. Continuer la lecture

Jazz vocal

Deux chanteuses :
Anne Ducros et Sarah Lancman

Anne Ducros fait la preuve dans « Something » de la plénitude de ses moyens. Elle n’en fait ni trop ni pas assez en compagnie de Adrien Moignard, guitariste à la touche manouche et de Diego Imbert, contrebassiste au rythme élastique et sûr. Le titre éponyme des Beatles, de l’album « Abbey Road » (1969) est retravaillé pour accéder à un nouveau statut, celui de « standard ». Tout est ici transfiguré par les arrangements et la voix.
Sarah Lancman poursuit sa route en revenant à ses racines. « Parisienne » est –elle et reste. En compagnie de Giovanni Mirabassi, piano, Laurent Vernerey, contrebasse et Stéphane Huchard, batterie notamment, elle propose ses compositions pour un parcours amoureux. Une voix toujours aussi sensuel qui ne renie pas ses influences et se permet des échappées vers d’autres cieux.
« Something », Anne Ducros, Sunset Records/L’autre distribution ; « Parisienne », Sarah Lancman, Jazz Eleven.

JAZZ, sur la piste de l’Oiseau

Pour les 100 ans d’un oiseau de feu, de sang pour illuminer le monde
Charlie Parker ? Il en est qui ne connaissent pas. Ne savent pas que cet oiseau bizarre, « Bird », est capable de tutoyer les cimes, les cieux et même le soleil. Il sait s’envoler vers des contrées inexplorées, vers une jungle qu’il est seul à reconnaître comme si ces paysages s’offraient à lui pour lui éviter toute répétition. « Je l’ai déjà joué demain » lui faisait Julio Cortazar dans « L’homme à l’affût » pour illustrer la volonté de Charlie Parker de ne jamais se copier, même dans le futur. Cortazar avait bien cerné le génie et l’impossibilité de se faire comprendre par d’autres sinon de se laisser transporter dans ces contrées étranges que personne n’avait visitées avant lui. Et ne les visiteras après lui. Elles restent inaccessibles. Le Bird aurait 100 ans cette année. Un âge canonique qui ne l’empêche pas d’être un fantôme actif et vivant.
Découvrir Parker, au-delà du film de Eastwood, est un grand moment. S’il fallait une figure au génie, il faudrait le choisir. Coule du saxophone alto des vies, des rêves, un temps spécifique accéléré, diffracté dans un espace toujours redéfini. Un univers en constante permutation, ouverture. Parker est le créateur du nouveau langage du jazz, après la deuxième guerre mondiale, le be-bop. Continuer la lecture

Jazz et BD : Django avant Django

Pour Django

Connaître la biographie de Django Reinhardt est difficile. Patrick Williams, spécialiste de Django, en a souvent fait l’aveu. Parler des morts est considéré comme tabou par les Tsiganes. Surtout son enfance et son adolescence dans cette zone à la limite de Paris dans les années 1910 – année de sa naissance – 1920. La fulgurance de son jeu de guitare, à partir des années 1930 après l’incendie de sa roulotte et sa rééducation, lui a fait une place à part dans les mondes du jazz où il figure comme un des grands génies de cette musique. Le quintet du Hot Club de France, à partir du début des années 1930, formation qui tient de sa rencontre avec Stéphane Grappelli, crée le « jazz manouche » de toutes pièces.
Renseigner, documenter les premiers temps de sa vie ne peut se faire qu’en recréant le contexte de Paris et des Manouches, de leurs errances comme de leur installation dans la « zone », des terrains vagues près de la Porte de Choisy. Pénétrés de la musique de Django – « J’éveille » chez les Roms et Baptiste tenait beaucoup à son surnom -, Salva Rubio, historien et scénariste, et Ricard Efa, pour le dessin, ont associé leur talent pour livrer « Django Main de feu », un essai sur le jeune Django, soit Django avant Django. Continuer la lecture

Jazz et…


Les musiques grecques et orientales

Dominic Ntoumos, trompettiste de jazz, grec et amateur de musique électro a voulu réunir toutes ses racines dans ce « Back to the roots ». Le bouzoukis – Evangelos Tsiaples – apporte la touche essentielle de la mémoire de la musique « Rembetiko », sorte de blues, des migrants arrivés dans les années 1920, chants de prisonniers, de parias, d’exclus, comme le chant de Sotiris Papatragiannis sur des compositions du trompettiste. Le collage avec les autres musiques du pourtour de la Méditerranée mâtiné d’une touche tsigane donne à la trompette une sonorité originale. Les compositions s’inscrivent délibérément dans toutes ces traditions. Continuer la lecture

Jazz, Henri Texier ses compagnons, ses fantômes

Henri et les siens, une chance !

« Chance », titre de cet album, signe le sens des rencontres de Henri Texier, rencontres amicales, musicales, d’autres cultures, d’autres manières de voir le monde, de l’analyser pour le connaître et se donne une…chance de le transformer. Les patrimoines du jazz dont se trouve héritier le contrebassiste se mêlent activement à ceux de ses compagnons dont les compositions viennent habiter l’univers de Henri pour partager une maison commune. Univers en mouvement vers une sorte de sérénité striée par des éclats de fureur, face à la négation de la fraternité.
Free jazz, rock, musiques venues d’ailleurs viennent construire un environnement mouvant comme si s’arrêter marquait la fin définitive. Chacun vient apporter sa pierre à un édifice qui tient beaucoup du travail de Pénélope, toujours à faire et à défaire. Rien n’est acquis, tout est temporaire, tout est dans le souffle de vents contraires pour contraindre le laid, le tordre dans tous les sens et faire surgir une beauté toujours défaite, toujours remise en question.
Il faut dire que le quintet fait la preuve d’une unité souvent désunie qui, dans les déséquilibres, donne une sensation d’équilibre comme seuls peuvent le faire les funambules. Sébastien Texier, saxophone alto, clarinette et clarinette basse toujours à la recherche de nouvelles sonorités mêle son chant à celui de Vincent Lê Quang, saxophones ténor et soprano comme à celui de la guitare de Manu Codjia qui semble enfin avoir trouvé sa voie entre toutes ses influences. Gautier Garrigue, batteur subtil et brutal, est le remède qu’il fallait à cette cohorte pour lui donner une sorte d’unité en lien avec Henri Texier tout à tour soliste et maître d’un temps élastique. Une musique qui sait se laisser aller et sortir de tous les cadres tout en étant fidèle au jazz multicolore, facteur d’énergie, de révolte et de bleus.
Nicolas Béniès.
« Chance ! », Henri Texier Quintet, Label Bleu/L’autre distribution.

Jazz, Toku, trompettiste et vocaliste

Un japonais à Paris

Toku, trompettiste et vocaliste, fait partie intégrante de la scène japonaise du jazz. Et, désormais de la scène française. Il s’était découvert en France par l’intermédiaire d’un album de Sarah Lancman, emportant l’adhésion du public. « Toku in Paris », titre de son album français, lui permet de faire la preuve de l’étendue de ses talents. Il se fait entendre à la tête d’un ensemble composé de Pierrick Pedron, énergie vitale du saxophoniste alto, de André Ceccarelli à la batterie remplacé par Lukmil Pérez pour certaines plages, de Thomas Bramerie à la contrebasse remplacé par Laurent Vernerey et de Giovanni Mirabassi au piano. Des musiciens qui ne s’en laissent pas conter lui offrant la répartie dont il a besoin. Ils sont aussi autant de cerises sur un gâteau qui arrive à les mettre en valeur. La dernière cerise n’est pas la moindre : Sarah Lancman qui rend la pareille à Toku.
Le trompettiste doit beaucoup à Miles Davis dans sa façon d’aborder l’instrument mais aussi à Art Farmer si l’on voulait d’autres références et le chanteur fait penser… à Grégory Porte ; voix puissante, plongeant dans les graves pour faire frémir les mânes de tous les ancêtres et pour notre plus grande joie..
Le tout est mâtiné de quelques influences japonaises sensibles dans les compositions de Toku et un peu moins dans les standards, pour construire un album qui se laisse écouter avec plaisir.
Nicolas Béniès
« Toku in Paris », Toku, Jazz Eleven.