A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

UP Jazz, retour sur la session du 18 janvier 2017

Bonjour,

Sur l’air de « Airegin », une composition de Sonny Rollins reprise par Art Pepper, j’ai brodé sur le retour à l’Afrique existant dans la communauté noire américaine dans les années 1920. Caroline Rolland-Diamond, in « Black America » page 91, note, après bien d’autre l’importance du mouvement créé par Garvey : « A peine installé sur le sol new-yorkais, l’UNIA – Universal Negro Improvement Association – commença son ascension fulgurante et constitua en quelques années le plus vaste mouvement panafricain de l’histoire. Attirant plusieurs millions de Noirs défavorisés, ouvriers, domestiques, métayers ou travailleurs agricoles, l’organisation atteignit l’apogée de sa popularité en 1921-22 avec plus d’un millier de sections locales aux Etats-Unis, au Canada, aux Antilles, en Amérique du Sud, en Afrique, en Europe et même en Australie. L’organisation périclita dés 1927 lorsque Garvey fut déporté en Jamaïque après sa condamnation pour fraude postale. »
Si j’ai rappelé Garvey, ce mouvement de retour à l’Afrique, à propos d’Airegin (enregistré en 1959) c’est par un esprit d’escalier dont je ne suis pas fier et ne vous l’ai pas expliqué. Au milieu des années 50, et plus encore à la fin de ces mêmes années, le mouvement noir se trouve, avec Elijah Muhammad (Elijah Poole pour l’état civil) un ancien partisan de Garvey – il a créé les « Blacks Muslims » et Nation Of Islam – lié à un retour aux thèses garveyiste. Plus encore, Malcom X, au prix de ruptures difficiles – son passé d’ancien délinquant, d’anciens Black Muslim – diffusera un message de fusion des luttes et de solidarité avec les revendications des pays du tiers monde notamment africains.
Je voulais souligner que la composition de Rollins fait partie des prises de conscience de ce moment, des luttes de libération nationale et s’explique par ce contexte spécifique.
Aucune confusion de ce point de vue avec le Liberia, de ce retour concret sur la terre africaine qui fut un échec : les anciens esclaves étaient devenus américains.
Rançon de l’improvisation.
Désolé de toutes ces confusions.
Commencer l’année 2017 par des excuses, pourquoi pas…
A bientôt.
Nicolas.

Référence du livre de Caroline Rolland-Diamond, « Black America. Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (19e-21e siècle), La Découverte, Paris, 2016

Jazz, Déjà la fin ? La saga Bird tire sa révérence.

Un patrimoine vivant et toujours en devenir.

Dans « Le Sax » – « The Horn » dans l’original -, John Clellon Holmes décrit les derniers instants de Charlie Parker par l’intermédiaire de son personnage, Edgar Pool, qui emprunte aussi quelques traits à Lester Young réunissant ces deux créateur soumis au dur régime d’une société excluante, surtout les génies par définition dérangeants de l’ordre naturel des choses de ce monde capitaliste et conservateur. Un bon génie est un génie mort ! John Clellon marque les étapes de cette descente aux enfers qui connaît quelques rémissions, le génie refusant de rentrer dans sa bouteille. Les doutes sur sa capacité de continuer à créer, les drames personnels – pour Bird, la mort de sa fille Pree -, l’alcool, la drogue qui demandent leur tribut sans parler des ennuis d’argent faute d’assurer les engagements, les engueulades avec les patrons de clubs, la désespérance… Continuer la lecture →

UIA Jazz, histoire de la batterie

Bonjour,

Nous nous sommes engagés dans une voie étrange : essayer de définir le jazz. Commencé l’an dernier, ce voyage nous conduit, pour cette année et pour essayer de cerner cette musique incernable à un instrument, la batterie, emblématique du jazz et de ses transformations. Aucun compositeur de musique symphonique n’a intégré ce monstre créé de toutes pièces par une musique à la rencontre de tous ses affluents et de toutes les cultures qui se retrouvent sur le sol américain. Une exception, Darius Milhaud qui l’intégrera pour une expérimentation sans suite.
L’histoire de la batterie – drums – est l’histoire du jazz. Lors de notre première session, le 28 novembre 2016, se sont fait entendre les premiers grands batteurs en particulier, « Baby » Dodds (à gauche), « Zutty » Singleton (à droite).
D’autres sont remarquables, comme Vic Berton que nous réentendrons le 30 janvier parce qu’il invente une autre manière de jouer ou Ray Bauduc, l’un des grands batteurs sous estimés qui a longtemps été un pilier de l’orchestre de Bob Crosby – le frère de « Bing » -, et a « inventé » la cymbale chinoise cloutée. Il est resté dans l’ombre, il était blanc mais un grand innovateur. Il faut le voir sur les vidéos reprises sur You Tube. Continuer la lecture →

UP Jazz du 18 janvier 2017

Spécial Art Pepper

« Straight LIfe » – la composition la plus célèbre de ART Pepper – sert de titre à son autobiographie écrite par Laurie Pepper à partir des souvenirs de Art. Laurie reprend aussi des témoignages de membres de la famille, des musicien-nes et de Lester Koenig, père putatif du saxophoniste. Les éditions Parenthèses ont publié la traduction de Christian Gauffre précédée d’une sorte d’introduction de Philippe Carles qui raconte comment, sur les instigations de Jean-Louis Comolli, il a compilé les journaux américains pour trouver des traces d’Art Pepper. Il en avait – je m’en souviens aussi – écrit 16 pages, avec pour seule photo celle d’un Art Pepper en haut d’une route de Los Angeles ou de San Francisco – la même photo que celle figurant sur l’édition française, éditions Parenthèse. Seize pages qui tenaient plus du polar que du jazz mais qui donnait envier d’entendre Art Pepper. Des bruits ont couru comme quoi Art aurait de mandé une traduction. C’était le temps où plus personne ne parlait de lui, enfermé qu’il avait été dans le pénitencier de San Quentin.

Édition américaine.

De 1960 – l’album Contemporary « Intensity », beau titre pour un musicien qui allait se retrouver derrière les barreaux – à août 1975, l’album Contemporary de nouveau, « Living legend », rien, aucun album en studio. Art Pepper racontera qu’il avait subi l’influence de Coltrane, qu’il s’était perdu, au sens fort, dans Coltrane, qu’il était devenu Coltrane et jouait du saxophone ténor. Il a fallu qu’il lutte pour redevenir lui-même en commençant par reprendre le saxophone alto.
Il faut dire que, né en 1925 – sa mère a 14 ans, son père alcoolique et violent, il sera élevé par sa grand-mère paternel, une Allemande dira-t-il – il jour de la clarinette à 9 ans et du saxophone alto à 13. Dés ce moment, il jamme sur Central Avenue, la rue du jazz dans ce Los Angeles d’avant la seconde guerre mondiale. Il deviendra professionnel à 17 ans. Orchestre de Stan Kenton où il fera ses classes, comme beaucoup de musiciens de ces années d’après guerre touchés par la grâce de Charlie Parker et de Lester Young.
Sa sonorité sera un mélange des deux, comme, là encore, beaucoup se saxophonistes. Il se dégagera de ses influences pour se trouver via une sonorité spécifique. (à suivre)
Nicolas Béniès.

Polar, Qui mène l’enquête : le tueur ou la police ?

Un tueur en série sympathique.

Kate Watterson est une auteure originale. Elle nous met face aux conséquences de l’éducation, de la formation de ces enfants, orphelins, placés en famille d’accueil. Le meurtrier « en série » – parce qu’il tue plusieurs fois mais pour la même raison – est présenté comme un justifier. On le serait à moins. Un pasteur pédophile et d’autres maltraitances dans ces familles « propres sur elles ». Continuer la lecture →

Chronique jazzistique.

Un club bizarre, « Le Triton »

Le Triton est un club de l’autre côté du périphérique. Du côté du 9-3, aux Lilas exactement et rue du Coq français – impossible à inventer – pour être encore plus précis. Il faut y aller. Armel Veilhan, romancier, homme de théâtre et musicien en a fait la chronique pendant une année, 2015 en l’occurrence qui a connu une fin juin, juillet torride. La terrasse, le restaurant étaient des endroits idéaux pour rêvasser, pour refaire un monde en train de rétrécir, de se durcir tout en sombrant. Les mois d’été chauds incite au liquide pour que l’hiver solidifie de nouvelles constructions.
Armel photographie aussi, surtout il choisit des photos réalisées par Jeff Humbert pour à la fois nous faire voir et laisser toute la place au désir d’entendre ces concerts, ces musicien-nes venu-es donner une âme à ces lieux. Continuer la lecture →

Polar, Promenade dans Paris, 1944

« L’affaire Petiot » revue et corrigée.

Jean-Pierre de Lucovich poursuit son investigation du Paris de la guerre. « Satan habite au 21 » fait clairement référence aux crimes de Marcel Petiot. Le 21 de la rue Lesueur était un petit château aménagé par Petiot pour se débarrasser de ses victimes, attirés là par la perspective d’un voyage vers l’Argentine pour fuir les nazis et la milice. Petiot, un as du déguisement, a longtemps échappé – comme son trésor – à toutes les polices. Il se fera prendre en 1946, victime du péché d’orgueil, et guillotiné malgré une plaidoirie de 6 heures de Maître René Floriot – sa carrière commence -, le 25 mai 1946. Beaucoup de zones d’ombre restent. Le trésor de Petiot, sa fuite, ses identités successives… De quoi broder pour présenter des hypothèses. Qui portent même sur la mort de Petiot… Continuer la lecture →

Revenu universel, utopie et réalité

Penser le contexte pour des solutions sociales et collectives

Le revenu universel, dit aussi revenu de base – pendant un temps on parlait du revenu citoyen – repose, apparemment, sur un scénario simple. Chaque individu reçoit le même revenu ; sans tenir compte de son niveau de richesse. A partir de là, les orientations divergent. Les libéraux fixent le niveau de ce revenu à celui des minima sociaux existants pour lutter contre la « paperasserie » qui bouffe des richesses et pensent le financer par les économies ainsi réalisées. Comme souvent, ils s’appuient sur une réalité. Le RSA d’aujourd’hui est versé à conditions de faire la preuve que la personne est « réellement » pauvre et pour le démontrer il faut remplir un long questionnaire. Se déclarer pauvre est pire encore que d’être pauvre raison pour laquelle, suivant les estimations, un tiers de ceux et celles qui pourraient y avoir droit n’en font pas la demande. Notre société est une société du mépris… On comprend que cette idée d’un revenu universel sans conditions puisse séduire…
La suppression des minima sociaux remplacés par un revenu universel financé par le budget – ou les départements ou les régions, on ne sait pas – pourrait ouvrir la porte à la remise en cause de l’ensemble de la protection sociale. En Finlande, pour rappel, lors de la première mise en œuvre, la proposition était d’un revenu de 800 euros et la suppression de toute la protection sociale. Le gouvernement est ensuite revenu sur cette première mouture pour tester un revenu universel de 600 euros et la protection sociale existante. Continuer la lecture →

A Nat Hentoff

Un critique ouvert et intelligent.

Vous avez sûrement vu ce film de Woody Allen, « Accords et désaccords » – « Sweet and Lowdown » pour le titre original – qui racontait l’histoire d’un guitariste amoureux fou de Django Reinhardt, Emmett Ray qui n’arrive pas à rencontrer son idole : il tombe en pâmoison et le rate. En même temps, il se considère comme le plus grand guitariste après Django bien entendu.
Ce film est présenté à la manière d’un documentaire sur un musicien de jazz. A l’américaine la présentation avec interviews de témoins et l’appui d’un critique de jazz. Un homme avec une grande barbe poivre et sel qui commente, sérieusement, la carrière de ce drôle de type qu’incarne Sean Penn qui a participé au scénario.
Ce critique de jazz est vrai critique de jazz, Nat Hentoff. Il ne joue pas son propre rôle mais celui de la critique de jazz dans toute son acception et son abstraction. Une critique qui se prend au sérieux alors que ce ne fut pas le cas de Nat qui a toujours su conservé une distance et de l’humour.
Revoir ce visage est nécessaire au moment où il disparaît du monde. Il est mort le 7 janvier de cette année 2017 qui, décidément, commence bien mal.
Voilà ce qu’écrit Michaël Cuscuna, dans la Gazette de Mosaïc Records – un label américain indépendant qui réédite sous forme de coffrets le patrimoine du jazz, avec un livret indispensable à tous ceux et toutes celles qui s’intéressent au jazz :
« After several years of ill health, Nat Hentoff died at the age of 91 on January 7, 2017. His accomplishments as a writer and journalist on the jazz and political are well known. His value as a social commentator was evident in the fact that he angered partisans on the right and the left. Nat was blessed with an exceedingly brilliant mind and a generous, gentle soul. He lives on in his published work. »
Et de livres, Nat en a écrit beaucoup mais ils ne sont, en général, traduits en français.
Il a été aussi le responsable d’un label dont la durée de vie a été de 9 mois en 1960-61, Candid, devenu aujourd’hui mythique tellement Nat a saisi l’avant-garde de cette musique contemporaine de nos émois. Le mécène avait nom de Archie Bleyer et Candid était une filiale de Cadence Records qui avait aussi une revue. Ce label a été ensuite repris par une firme britannique. Pour différencier, il faut regarder les dates, 1960 et 1961… Les musiciens ont nom – voir quelques pochettes qui illustrent cet hommage – Richard Williams, Cal Massey, Clark Terry, Booker Little, Don Ellis pour les trompettistes, Steve Lacy, Cecil Taylor et surtout Charles Mingus…
Il avait 91 ans.
Nicolas Béniès.

Un économiste hétérodoxe, Minsky

Analyser le capitalisme.

Hyman P. Minsky (1919-1996) n’est pas l’économiste le plus connu. Il n’a pas eu le faux-vrai Prix Nobel d’Économie – il est décerné par la Banque centrale de Suède – et a été oublié pendant de nombreuses années, ces années de domination absolue du dit « néo-libéralisme », cette « orthodoxie » qui s’est imposée dans les années 1980. Elle reste hégémonique, notamment dans les manuels et les programmes d’enseignement, alors qu’elle est fondamentalement contestée par la réalité même de la crise systémique du capitalisme ouverte en août 2007. Le refus d’analyse se mêle à la volonté de ces économistes de maintenir leur pouvoir au mépris même de la réalité. Continuer la lecture →