A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

10 ans après la faillite de Lehman Brothers

La crise financière encore.

Les journaux économiques se sont épanchés sur les 10 ans de la faillite de Lehman Brothers pour se demander si les États en avaient tiré les leçons. La réponse est venue des marchés financiers qui ont chuté partout dans le monde pour renouer avec un « octobre noir ». Les faibles tentatives de régulation étatiques et internes aux banques avec « Bâle III » – surtout l’augmentation des fonds propres – ne sont pas suffisantes pour éviter le risque systémique.

Retour sur le passé
Tirer les leçons de cette faillite retentissante qui a chamboulé les marchés financiers, l’économie mondiale et ouvert une récession profonde, aux Etats-Unis dans un premier temps puis dans l’ensemble des pays développés, suppose de comprendre le processus, le mouvement à l’origine de la crise systémique, crise de tout un régime d’accumulation.
Le 9 août 2007, les Bourses des pays développés chutent, à commencer par Wall Street. La crise dite des « subprime »1 commence. Elle n’est pas prise au sérieux par la plupart des économistes officiels qui parlent d’une correction des marchés qui ne durera pas.2Comme souvent, passé le moment de baisse, les Bourses remontent. Dans cette atmosphère libérale – en économie il sera question des « néo-classiques » -, la croyance dans les mécanismes autorégulateurs du marché, surtout des marchés financiers, bat son plein. Seules les banques centrales interviennent pour prendre la place de la compensation entre banques. Les Etats restent silencieux. Aucune intervention pour limiter les ondes de choc pourtant perceptibles à ce moment là. Les petites banques américaines disparaissent, 50 dans un premier temps, sans susciter ni réactions ni changement d’analyse. La faillite de la 10e banque américaine va exploser au nez de tous ces « experts ».
Les histoires de ces 10 ans oublient allègrement le début de la crise. Situer son début en août 2007 fait la preuve, au-delà des subprimes, que les montages titrisés3 de répartition des risques étaient autant de facteurs de chute qu’ils avaient été de hausse. La financiarisation de l’économie, la prédominance des marchés financiers, atteignait ses limites. L’idéologie libérale montrait l’inanité de ses théorisations. Il fallait changer de paradigme. Faute de théories explicatives, les politiques ne pouvaient répondre à la profondeur de cette crise.
A partir seulement de la fin 2018, le G20 a proposé des réglementations nécessaires mais beaucoup trop tard. L’intervention réelle a été de sauver les banques menacées de faillite. Les chiffres fournis par le Parlement européen donnent le tournis : 950 milliards d’euros d’argent public injectés dans le système financier européen entre 2008 et 2010. Un des résultats a été l’augmentation de la dette publique. Continuer la lecture →

Le coin du polar

Historique.
Jean D’Aillon est un créateur de série, de polars historiques, avec des personnages qui illustrent des pages d’histoire plus ou moins connues. La série des aventures de Louis Fronsac, notaire au départ, se situe au « siècle de Louis XIV » pour dresser un portrait de ce roi soupçonné d’être un bâtard et un grand malade aimant le secret et la grandeur, sans doute du fait de sa petite taille. Les hypothèses les plus diverses circulent sur ses maîtresses et enfants plus ou moins légitimes ou illégitimes. L’intérêt des enquêtes de Louis Fronsac – et de ses compagnons découverts dans le précédent, « Le dernier secret de Richelieu » – est de nous faire partager les possibles plausibles concernant la vie du Roi pour éclairer un siècle mal connu rempli d’images d’Épinal. Continuer la lecture →

L’art en questions

Qu’est-ce l’art au 20e siècle ?

Dans une série de petits livres dont « Les arts du 20e siècle » marque la conclusion, Carole Talon-Hugon propose « Une histoire personnelle et philosophique des arts », une réflexion sur la place des arts à travers les siècles et le rôle de l’artiste. Le 20e siècle est un siècle de déstructurations de tous les arts construits dans les siècles précédents. Les formes sont multiples qui remettent en question à la fois la notion d’Art – et même celle d’art – comme la définition de l’artiste. La figure emblématique est celle de Marcel Duchamp et de ses « Ready Made » qui ratent leur définition entre le lard et le cochon. Une roue de vélo dans un musée, c’est de l’art, une manière d’utiliser la sociologie de l’École de Chicago pour qui les lieux sont essentiels pour qualifier l’œuvre d’art.
La tendance du siècle d’ouverture des formes artistiques – l’art brut par exemple – viendra pervertir le champ même des arts. L’artiste n’est plus celui qui fait mais celui qui agit. Toutes les représentations sont bousculées. Elle insiste sur cette idée que l’art n,’existe que via les discours sur l’art qui structurent notre manière d’appréhender les œuvres en question. Pour compliquer encore cette question des arts, le cinéma – comme le jazz, dont elle ne parle pas – ont des liens avec l’industrie, avec la marchandise, avec la reproduction à l’identique. Le Bauhaus avait trouvé une solution, le design qui permettait de lutter contra le marchandisation tout en comprenant les besoins du plus grand nombre.
Un petit livre riche d’interrogations sur notre manière de voir le monde et sur nos représentations.
Nicolas Béniès.
« Une histoire personnelle et philosophique des arts, Les arts du 20e siècle », Carole Talon-Hugon, PUF

Jean-Pascal Moget Trio

Avec Monk tout est possible

Les trios piano/basse/batterie ont du mal à se faire une place tellement l’influence du trio de Keith Jarrett est difficile à éviter. L’autre versant est de « tomber » dans la musique minimaliste ou de faire sonner le piano pour faire naître des fantômes de ses entrailles et laisser l’auditeur faire sa propre musique.
Jean-Pascal Moget, pianiste et compositeur, en compagnie de Philippe Monge, contrebasse et Baptiste de Chabaneix, batterie ne renie pas la présence de Keith Jarrett dans son jeu mais la mâtine de celle de Monk – Thelonious reste le maître pour beaucoup – et d’autres pianistes des années Hard-Bop comme Wynton Kelly pour combattre cette allégeance. Ils se servent du passé pour régénérer l’art du trio et forger une voie personnelle. Commencer par une marche – « Mento’s March » – et terminer par la « Sieste » recèle, dans les titres des compositions, une incontestable ironie pour une musique qui cherche à se séparer de ses maîtres. L’entente entre les trois musiciens est un facteur de réussite de « Second souffle », titre de l’album. Le souffle bleu est, ici, incontestable. Le trio lui redonne comme une nouvelle jeunesse. Ils soufflent sur les braises pour, une nouvelle fois, faire surgir le feu. Il n’y arrive pas à chaque fois, mais lorsque Prométhée y met du sien, ce n’est pas le foie qu’ils arrachent mais le cœur.
Nicolas Béniès
« Second souffle », Jean-Pascal Moget trio, Chanteloup Musique

Stéphane Kerecki se dévoile.

Passions musicales entremêlées.

Stéphane Kerecki, contrebassiste, a des amours partagées. Jazz, pop, rock – tout autant, sans doute que des compositeurs modernes – sans oublier le cinéma et ses musiques. Dans son avant dernier album, « Nouvelle vague », il s’appropriait la période des années 1960, révolutionnaires s’il en fut, qui avaient changé à la fois notre regard et nos habitudes. Pour son dernier opus, « French Touch », il se penche avec amour vers la musique électronique des D.J qui composent des environnements étranges et souvent douillets capables d’envahir l’oreille comme celles de AIR, Daft Punk et de quelques autres.
Si cette musique vous est étrangère – il est toujours possible de risquer une oreille sur le Net, c’est nécessaire pour savourer le travail d’arrangements -, vous apprécierez simplement les thèmes chantés par le choix de l’acoustique, une manière de défi. La musique y gagne. Les sons électroniques se plient au quartet pour rendre gorge de leur beauté. Les quatre permettent de leur donner, à ces compositions, d’autres couleurs, bleutées. Continuer la lecture →

Samuel Blaser et le blues

Trombone qui rit, qui pleure, qui vit !

« Early In The Morning » – titre de l’album du tromboniste Samuel Blaser – est un tic de langage du blues. Tôt le matin, mal réveillé, la gueule de bois après avoir partagé sa couche avec « Mr Blues », les bleus à l’âme se traduisent par du noir et la perte de tout espoir. Tellement dans le 36e dessous qu’il ne reste plus qu’à en rire pour commencer une nouvelle journée qui s’annonce semblable à la précédente. Pourtant, la vie est là « simple et tranquille », la vie qui envahit l’espace pour indiquer un nouveau chemin, celui d’un autre monde.
Le blues ne se résume dans les 12 mesures qui semble s’être imposées depuis Robert Johnson, unificateur des blues en 1936/1937. Le blues, c’est plutôt un état d’esprit, une manière de raconter le monde, de narrer son environnement en langage codé. En ce sens, le blues est immortel. La moitié environ des standards est basée sur le blues, sur son architecture.
Samuel Blaser renoue avec les racines, les mémoires du jazz qui passent par le combat permanent pour la dignité, contre le racisme, pour la fraternité et la sororité. Continuer la lecture →

Stan Getz, le retour

Paris pour le jazz.

Janvier 1959, la Ve République fait ses premiers pas, la guerre d’Algérie se poursuit et Paris se donne des airs de capitale du jazz. Stan Getz in Town, « The Sound » en personne est à Paris. Les concerts sont, comme d’habitude, organisés par Franck Ténot et Daniel Filipacchi sous l’égide de leur émission pour Europe N°1 « Pour ceux qui aiment le jazz » et à l’Olympia comme il se doit.
Pour ne rien gâcher, Stan – appelez-le Stanislas et pas Stanley – fait appel au plus parisien des batteurs américains, Kenny Clarke, au guitariste Jimmy Gourley, un autre expatrié, à Martial Solal et Pierre Michelot, respectivement au piano et à la contrebasse. Des musiciens qui partagent, à l’époque, une même esthétique et une même admiration pour le saxophoniste. Le batteur et le contrebassiste ne se quittent guère en cette in des années 1950, ils font partie du trio du Bud Powell.
Bientôt Stan Getz voguera vers les cieux du Brésil et de la Bossa Nova. Pour l’heure, comme il est logique pour une telle rencontre, les standards sont le matériau adapté. Getz sait les caresser à rebrousse poil pour faire surgir l’inattendu de ces lambeaux de culture.
Stan, lorsque la maladie lui laisse quelque vacance, peut se révéler un hôte agréable qui sait reconnaître le talent comme il le fait, ici, avec Martial Solal. Le saxophoniste ténor est, pour ce concert, en forme. Il se permet même de citer indirectement Lester Young – lui aussi à Paris dans ce début 1959 – en se surnommant « Miss Stan Getz », en référence à la manie du « Président » – surnom de Lester – d’appeler tout le monde « Lady ».
Trois plages, toujours des standards et avec les mêmes, seront enregistrés dans les studios de Europe N°1 pour parfaire le retour de Stan Getz avec cet album, un Stan Getz qui ne sait pas se faire oublier.
Nicolas Béniès.
« Stan Getz 1959 », Live in Paris, Frémeaux et associés.

Ray Charles vivant.

Antibes Les 18, 19, 21 et 22 juillet 1961

Le « Genius » – ainsi dénommé aux Etats-Unis – était déjà connu, en cette année 1961, des passionné-es de jazz via l’émission de Franck Ténot et Daniel Filipacchi « Pour ceux qui aiment le jazz » et même de « Salut les Copains » – les deux émissions phares de Europe N°1. Les albums Atlantic de Ray Charles envahissaient les « surprises-parties », des albums enregistrés en 1958-1959. En 1961, comme le rappelle Joël Dufour dans les notes introductives, Ray Charles était parti à la conquête du public blanc via le label ABC et une tonne de violons. Avec un sens du contexte, il livrera au public français de Juan-les-Pins des prestations, des performances marquées du sceau du hard bop – on oublie souvent que l’orchestre de Ray est un orchestre de jazz – et du soul avec des Raelets, dont la soliste Margie Hendrix, au mieux de leur forme. Continuer la lecture →

Memphis Slim

Du blues qui tâche.

Memphis Slim ? Le nom de ce bluesman sonne tellement parisien que tout-e amateur-e de piano, de blues, de boogie woogie français semble tout connaître et avoir tout entendu de ses enregistrements et performances. Le concert proposé dans la collection « Live in Paris » vient apporter un démenti et propose une nouvelle pierre – presque une pierre participant de la fondation du mythe Memphis Slim – à la connaissance du périple du chanteur/pianiste. Continuer la lecture →