A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

U.P Jazz du mercredi 28 janvier 2015

Bonjour,

Après une longue interruption due à un je-ne-sais-quoi, nous revenons à Philadelphie pour entendre des musicien(ne)s laissés sur le côté. Contrairement à l’annonce faite, je n’ai pas traité de Philly en tant que telle mais de Charlie Hebdo. Il a fallu que les assassins viennent perturber l’ordre des séminaires sur le jazz en plus d’avoir tué des caricaturistes dont le travail reste indépassable… On a entendu à la fois des musiciens de Philly et de Pittsburgh, une sorte de dépassement des frontières que j’avais fixées.

Il faut bien, après le choc, reprendre le cours de notre vie, sans oublier les disparus qui vivront avec nous, sur nous, dans nous. Ils resteront vivant(e)s dans notre mémoire. Il est difficile d’enterrer les morts…

Je vous ai fait entendre « Moanin » une composition du pianiste Bobby Timmons, lui aussi de Philly, là je vous mets une composition de Wayne Shorter pour un album « Free For All » (Blue Note) de Blakey, le titre éponyme, Cedar Walton (piano), Freddie Hubbard (trompette), Curtis Fuller (tb) :

Ce mercredi nous ferons un tour du côté du festival de Newport – créé en 1954 par George Wein, propriétaire d’une boîte de jazz à Boston, le « Storyville », tout un programme… – de l’année 1965 dans lequel Archie (Archibald) Shepp, né en Floride mais ayant grandi à Philly, cohabitait avec son père spirituel, John Coltrane. Le quartet de cette époque – McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Elvin Jones – synthétisait l’apport de deux villes importantes du jazz, Detroit pour ce génie de la batterie que fut Elvin et Philly pour McCoy et Jimmy… Coltrane lui-même a subi toutes les influences de ces deux villes qu’il a su transcender pour occuper la place d’un créateur de traditions. Il n’arrive pas à occuper sa tombe. Il reste tellement vivant qu’il oblige les vivants à être ses suiveurs. Il faudrait rompre avec cet héritage, laisser les morts reposer tout en absorbant tout le patrimoine. Le jazz donne souvent l’impression d’avoir perdu la mémoire. Le travail superbe de Shepp – né le 24 mai 1937 à Fort Lauderdale – de mémoire, de réunion de tous les fils éparpillés, y compris les plus importants ces fils invisibles qui nous relient au monde mystérieux des souvenirs enfouis, se doit d’être souligné. Il revient aux blues pour mieux indiquer les voies d’avenir, pour entretenir les rapports entre les générations.

Un extrait du concert de juillet 1965, Archie Shepp avec Bobby Hutcherson, vibraphone, Joe Chambers – un autre philadelphian -, batteur et Barre Phillips à la contrebasse, une histoire d’esclavage et de transport du dénommé « Bois d’ébène » dans les cales des Négriers. Mal orthographié, en français, « Le matin des Noire » pour « Le matin des Noirs » comme il fallait l’écrire.

Une fois entendu ces musiciens, nous nous dirigerons vers la ville de l’aciérie – qui ne l’est plus tout à fait aujourd’hui, les villes américaines écrivent l’histoire des tournants du capitalisme – de son Zeus impérial et fou, de ce Dieu du tonnerre qu’est le batteur Art Blakey.

Ci-après, sur la photo, Blakey (debout) avec Wayne Shorter (assis au premier plan et écrivant) et le bassiste Jymie Merritt (sur le côté droit).

wayne S Jymie Merritt et Blakey 4 août 1960

Si le temps – celui qui est censé passer – nous le permet nous irons vers cet elfe merveilleux, tout en grognements et sourire ravi, le pianiste Erroll Garner. Comme le disait justement Boris Vian, « Ne renversez pas l’Erroll ». Boris avait compris le génie de ce pianiste, autodidacte – l’un des seuls dans les mondes du jazz – à qui le professeur de piano avait dit : si vous ne voulez pas perdre votre originalité, ce léger décalage main droite main gauche, ne prenez pas de leçons…

Deux extraits, « Robbin’s Nest » et « Play, piano play » pour entendre l’Erroll

A mercredi

Nicolas.

Nouveautés jazz du dernier trimestre 2014

Autour de deux « premier album » de deux saxophonistes.

Dreisam« Dreisam » est, évidemment, un trio. Qui veut mêler les musiques, les cultures du monde. Le titre même l’indique, « Source » et ce singulier interroge.
La saxophoniste, Nora Kamm, est allemande avec des racines culturelles du côté des Balkans si j’en crois ses compositions, le batteur, Zaza Desiderio, est de Rio de Janeiro – la ville brésilienne transporte plus d’influences, d’effluves que dire simplement Brésil – et le pianiste, Camille Thouvenot, vient de Nîmes, un mélange détonnant, un trio étrange. Continuer la lecture →

Partir… Loin…

Voyage immobile dans notre mémoire.

Django ? Le surnom suffit. Possible d’ajouter Reinhardt si vous voulez. Guitariste manouche lit-on de temps en temps comme si cette dénomination suffisait à épuiser le génie d’un musicien accompli qui a su révolutionner les mondes du jazz et se révolutionner en permanence. Son surnom, « J’éveille » en français, lui a fourni une feuille de route. Jusqu’à sa mort en 1953, il a montré plusieurs figures n’ignorant en rien la révolution bebop. Un de ses derniers thèmes, « Deccaphonie », est d’une puissance tellurique. Elle laisse sur le carreau un Martial Solal dont c’est la première entrée en studio.
Pourquoi rappeler ces données ? Pourquoi redire une fois encore que Django est un génie qui a su renouveler continuellement son langage, qu’il a même devancé Miles Davis sur le chemin du modal en enregistrant « Flèche d’or » ? Qu’il ne s’est pas contenté de créer le « Jazz Manouche » qu’il faudrait appeler « le jazz Django du quintet du Hot Club de France » ?
le voyage de DjangoPour présenter un album signé par Dominic Cravic et ses amis qui nous invitent à un voyage dans nos souvenirs, souvenirs de ce 20e siècle, souvenirs aussi des Paris disparus. Continuer la lecture →

Fête aux Antilles et à Paris

Mémoire, modernité et danses.

Antilles en fêteLes musiques populaires, les vraies celles qui ne sont pas lancées comme des savonnettes échappent au domaine de la marchandise, de la reproduction. Elles possèdent un charme magique : la mémoire du temps, ce souffle nécessaire constitutif de notre patrimoine culturel en même temps qu’elles savent se prêter à toutes les modes qu’elles transcendent. Le passé ne peut pas être conservé dans le formol ou alors c’est un passé mort et inintéressant pour les générations suivantes. La répétition est nécessaire à la formation mais est contraire à la création.
Il faut savoir se servir du passé pour entrer dans la modernité.
Les musiques antillaises font partie de notre histoire. Elles sont très tôt entrées dans notre monde. Les musicien(ne)s antillais, de la Guadeloupe et de la Martinique, ont très tôt envahi la Capitale. Paris était – l’imparfait est tout un programme de régression culturelle passant par la fermeture des frontières – une ville de toutes les cultures. Elles s’y donnaient rendez-vous pour magnifier la Ville-Lumière plus encore et lui donner cette « aura » qu’elle a su diffuser. Continuer la lecture →

Séminaire jazz, UP Caen.

Bonjour,

L’année 2015 commence comme 2014 s’est terminée, avec Philadelphie. La Cité de l’amour fraternel nous ouvre ses portes. Le jazz des années 50 lui doit ses « Hard boppers », un peu plus policés que ceux de « Motor City » – Detroit, une ville qui est train de sombrer, se détruit pour renaître peut-être, en tout cas elle sera différente.
John Coltrane CrescentLe jazz de « Philly » marquera aussi les années 60. McCoy Tyner, Jimmy Garrison (1934-1976) sont natifs de cette ville, y ont fait leurs études. C’est la moitié du quartet de John Coltrane en train de révolutionner le jazz.
C’est aussi dans cette ville que Shepp – né à Fort Lauderdale, en Floride le 24 mai 1937 – fera ses études. Il participera à la révolution d’octobre de 1964 qui verra l’affirmation du free jazz. On écoutera un thème, « le matin des Noirs » qui fait la démonstration des structures du free jazz et d’une approche du jazz comme une musique concrète, ce qu’il est aussi.
Ce sera notre dernière virée dans cette ville. La prochaine fois, fin janvier, nous passerons à Pittsburgh, la ville de l’acier – ex, les aciéries ont disparu avant l’automobile – dans le même état. Nous retrouverons quelques-un(e)s des musicien(ne)s évoqué(e)s à Philly mais ce sera surtout la fête du dieu tonnerre avec Art Blakey…
N’hésitez pas à venir. J’ai entendu une émission sur France Inter qui disait que la musique permet de lutter contre Alzheimer… Tout bénéfice, du plaisir thérapeutique…
Rester dans la ville de l’amour fraternel pour commencer l’année est aussi tout un programme.
Je vous la souhaite bonne et jazzy…
Nicolas BENIES.

PS Le film « Whiplash » – coup de fouet – qui tourne autour de la formation d’un jeune batteur a fait l’objet de commentaires qui dévoilent l’absence de culture jazzistique. Thomas Sotinel, dans Le Monde, confond Jo (Jonathan) pour l’état civil et « Philly Joe » (Joseph) ainsi dénommé pour éviter la confusion. « Philly » est né à Jo Jones dans les années 60Philly bien sur et marque le jazz du milieu des années 50 tandis que Jo Jones surnommé le père de la batterie moderne, joue Philly Joe Jones dans les années 70avec l’orchestre de Basie à Kansas City au milieu des années 30 pour forger un nouvel équilibre au sein de la section rythmique. « Tiger » son surnom avait commencé comme danseur de claquettes et il en avait transposé l’essentiel dans son jeu de batterie.
Il faudrait débattre de la référence du prof un peu libéral – sur le terrain économique, la compétitivité comme maître mot – dictatorial sur la cymbale de Jo Jones et de ses conséquences sur le génie parkérien. Une référence un peu trop arrangée…
J’anime un débat au Café des Images le jeudi 8 janvier (séance de 20h30) sur ce film.
Pour entendre la différence, Jo Jones d’abord avec Ray et Tommy Bryant, pianiste et bassiste – deux natifs de Philly pour un thème intitulé « Philadelphia Bound »

Et Philly Joe, « Cherokee », aussi en 1960

Ces deux extraits servent aussi d’illustration à ce que je vous ai fait entendre à la fin de cette année 2014… D’une pierre…

Pour le film, la référence de Andrews c’est plutôt « Buddy » Rich, que l’on entend ici sur « Buddy’s rock », une de ses compositions.

Polar, un premier roman

La Nouvelle-Orléans après Katrina.

Joy Castro Après le délugeLe titre de ce premier roman d’une prof de littérature anglaise à l’Université du Nebraska, « Après le déluge » ne laisse planer aucun doute sur le lieu de l’intrigue, « Crescent City », la cité du Croissant, la Nouvelle-Orléans quasi détruite par l’ouragan Katrina.
Autre indice, pour en rester à la couverture. Le nom de famille de l’auteure, Castro, ! Un nom célèbre sur la petite île de Cuba qui fait, en ce moment, l’actualité. Il n’est donc pas étonnant que son héroïne, Nola Cespedes, ait une mère qui vient de l’île interdite – elle l’est toujours aux touristes étasuniens malgré les déclarations d’Obama – qui parle espagnol plus que l’anglais et va à la messe tous les dimanches.
Joy Castro est visiblement tombée amoureuse de cette Ville, de son port, de ses rues, de ses bars, de ses musiques. Comme toute amoureuse, elle est intarissable. Elle la raconte en long, en large et en travers – au sens propre -, tellement qu’elle donne l’impression, parfois, d’écrire un guide touristique type le « routard », y compris les anecdotes, les légendes, les différentes hypothèses concernant les proverbes, les noms de place, de rues, sans oublier les romans… Elle ignore superbement le jazz, les musiciens et les musiciennes. Dommage. Certains critiques ont pourtant fait, à tord, de « Big Easy » – un autre de se surnoms et le titre d’un film bizarre bien dans l’esprit de la Cité – l’unique berceau du jazz. Continuer la lecture →

Merengue !

De Haïti à Paris en passant par la République Dominicaine et New York : Merengue !

Paris, après la seconde guerre mondiale, connaît de nouveau la vogue de ce que la Presse de l’époque appelle la « musique typique ». Typique de quoi ? Typique ! Pour dire que ces musiques, car elles sont multiples, viennent des îles. D’abord de la Martinique et de la Guadeloupe avec la Biguine que l’on danse dans les clubs de Pigalle ou de Montmartre. Vedette incontestée, le clarinettiste Stellio influencera tous les musicien(ne)s lié(e)s à cette culture. Le milieu des années 50 verra apparaître de nouveaux clubs et une danse venant de Haïti – et de Saint-Domingue -, la « meringue », son nom d’origine, deviendra « merengue » sous l’influence des musiciens dominicains. Une danse qui ressemble à la marche d’un personnage oscillant de gauche à droite. Une marche sur le temps que les danseurs accentuent pour se balancer dans le rythme. Une musique de la transe, une musique de la liberté. Continuer la lecture →

JAZZ, le cas Martial Solal.

Virtuosité et originalité

André Hodeir – compositeur de jazz français, 1921-2011 – avait coutume de décrire la virtuosité comme une manière de cacher son absence d’imagination. Beaucoup de noms de musiciens viennent immédiatement à l’esprit. La virtuosité est vaine lorsque ne se traduit pas par une nouvelle manière de créer. Souvent les musicien(ne)s qui restent enfermés dans un style – par exemple le jazz dit traditionnel – ne peuvent s’en échapper et toute leur technique parfois ahurissante comme celle du trompettiste Charlie Shavers par exemple sonne creux, résonne dans le vide. Tout a été dit précédemment. Répéter est un non sens pour le jazz. Pour l’auditeur, cette impression de redites, de tourner en rond ouvre la porte à l’ennui.
L’exception à cette règle : un interprète sincère et ingénu, capable d’une naïveté qui se perd, pour donner l’impression qu’il découvre cette musique, qu’elle est sienne. Alors, la musique redevient fluide, dansante. Le plaisir est au rendez-vous. La virtuosité est inutile.
Un virtuose est l’exemple type du monomaniaque. Le jazz en connaît quelques-uns. Bix Beiderbecke, John Coltrane pour n’en citer que deux. Ils ne peuvent se passer de leur instrument. Il les accompagne dans tous leurs actes y compris les plus intimes. Comme si leur histoire d’amour, celle de l’être humain et de l’instrument, tenait de la passion qui éclipsait toutes les autres. Continuer la lecture →

JAZZ, Coups de cœur

En résumé… Plus exactement un résumé à un moment donné.

Les albums ci-dessous ont déjà fait l’objet d’une recension. C’est juste que Francis Laurent m’avait demandé mes coups de cœur pour cette année et ces 6 là ont été choisis. peut-être qu’aujourd’hui, certains auraient disparus… Je vous les livre tel que…

« The Wee Small Hours », curieux titre pour un album tout entier consacré au mystère du trio, de ce trio de jazz capable de concevoir de bizarres égalités comme 1+1+1=3=1. Et ces trois là y arrive presque sans forcer. François Chesnel, au piano, s’affirme comme l’un de ceux qui savent faire vivre les temps du jazz -, Yoni Zelnik, à la contrebasse, maître du temps tout en conservant un son rond et une musicalité intacte capable de faire vivre même un air des Beattles pourtant fatigué – et David Georgelet, à la batterie, qui s’est donné Shelly Manne comme maître via vraisemblablement Paul Motian, privilégiant les balais pour donner à la batterie une place mélodique, pour être un interlocuteur à part entière -, forment ce trio. Chacun converse avec les autres pour exprimer sa propre vision tout en formant, avec eux, un ensemble qui donne l’impression d’une seule voix. Une sorte de quadrature du cercle que ce triangle.
« The Wee Small Hours », les petites heures du matin, les plus angoissantes, les plus solitaires, est le titre d’un standard – aussi d’une chanson de Brel si mes souvenirs sont bons –qui exprime bien ce sentiment d’une nostalgie d’un futur…
« The Wee Small Hours », Georgelet, Zelnik, Chesnel, Petit label, contact@petitlabel.com

« Art of Conversation », un art de la conservation, un art difficile qui doit laisser chacun s’exprimer pour construire un dépassement, pour arriver à une autre vision qui ne serait ne celle de l’un ni celle de l’autre. On vous le dit, un art difficile qui se perd. Plus personne ne s’écoute…
Kenny Barron, pianiste, né à Philadelphie le 9 juin 1943, sait tout du jazz. Dave Holland, britannique de départ devenu totalement jazz, a baladé sa contrebasse dans tous les groupes pour finir par diriger le sien où il a permis la découverte de nouveaux talents. Les réunir ne venait pas tout de suite à l’esprit. Ils savent ce que converser veut dire et ils ne craignent pas de prendre des chemins de travers lorsqu’il s’en présente.
Les entendre dialoguer procure un plaisir intense. Un échange, une interaction sans jamais hausser le ton tout en s’écoutant intensément. Les aspérités de la conversation n’apparaissent qu’au bout d’une écoute attentive. Chacun se raconte tout en se gardant d’imposer son histoire à l’autre tout en partageant une mémoire commune, celle du jazz.
Cette mémoire, c’est aussi celle d’un label qui avait disparu, « Impulse ! », le label de Coltrane… Une renaissance qu’il faut saluer.
« The Art of Conversation », Kenny Barron/Dave Holland, Impulse distribué par Universal.

« Charlie Haden/Jim Hall », un contrebassiste et un guitariste qui représentent à eux seuls une grande partie de l’histoire et de la mémoire du jazz depuis les années cinquante jusqu’à aujourd’hui. Tous les deux nous ont quittés cette année. Là, ils ont été enregistrés au festival de jazz de Montréal en 1990.
Charlie Haden – voir le portrait que j’en ai dressé sur mon blog/site www.soufflebleu.fr – a participé aux grands quartets sans piano d’Ornette Coleman, avait constitué un big band, avec Carla Bley, le « Liberation Music Orchestra » qui avait marqué les années 69 et la suite.
Jim Hall est des grands poètes de cet instrument qu’il rend totalement étrange, lui insufflant une sonorité, un phrasé spécifique, la guitare électrique. Sonny Rollins l’avait choisi pour fêter son retour dans le début des années 60 pour cet album superbe, « The Bridge ».
A eux deux, ils tendent à donner d’autres lettres de noblesse à l’art de la conversation différemment du duo précédent.
Charlie Haden/Jim Hall, Impulse !/Universal.

« Pewter Session » – un nom difficile à retenir – est un album signé du « Stéphane Guillaume quartet », et, disons-le sans attendre, un grand album. Réussi de bout en bout.
Stéphane aux saxophones et aux flûtes, Frédéric Favarel, guitariste, Marc Buronfosse, contrebassiste et Antoine Banville, batteur créent une musique vraie, naïve avec ce qu’il faut de références dans le jazz d’hier et d’aujourd’hui pour être à même d’impulser une musique contemporaine.
Les influences sont visibles. Coltrane, Wayne Shorter, Steve Lacy, une grande partie du jazz modal mais aussi les rythmes afro-cubains servent de balises, d’affluents, d’aliments à ces quatre là pour construire une sorte de synthèse d’une entrée dans la modernité. Ces références s’entendent sans peser sur les musiciens qui s’en servent pour suivre leur propre chemin. Une révolte rentrée, une quiétude inquiète marquent cette musique. Une musique ouverte !
« Pewter Session », Stéphane Guillaume quartet, La Baleine/Gemini Records

« Lucky Dog » est le nom du groupe, un quartet sans piano, et celui de cet album fresh sound. La couverture joue quelques tours entre le recto et le verso. Le chien méchant n’est pas forcément méchant, et un chien chanceux peut, tout autant, ne pas l’être. Frédéric Borey est saxophoniste ténor et l’âme de ce quartet. Il partage les compositions avec Yoann Loustalot, le trompettiste du groupe, très influencé par Don Cherry mâtiné – c’est difficile à éviter – de Miles Davis. Ornette Coleman et ses quartets sont la référence explicite de cette musique.
Faire vivre cette musique, cette tradition sans copier les illustres ancêtres est le pari réussi de ce quartet. Il dessine un monde différent de celui des années 60. l’angoisse, l’incertitude profonde qui marque notre environnement, les mutations climatiques, écologiques obligent à s’interroger sur notre avenir. Yoni Zelnik, bassiste rigoureux et gardien du rythme permet à chacun de pouvoir s’envoler tandis que Frédéric Pasqua dessine des climats à l’image de Billy Higgins chez Ornette.
Cette musique est drôle, intelligente, caressante et humaine faite de ce rire qui provient autant de l’angoisse que de l’allégresse.
A découvrir et à suivre. Ils sont en concert en ce moment.
« Lucky Dog », Fresh Sound New Talent

« Trane Steps », un titre qui a tout d’un parfum de Coltrane. Est-il possible de l’évoquer sans se renier, sans se fondre dans sa statue de commandeur, sans entrer dans son tombeau ?
Claire Michael a tourné la difficulté. Avec son quartet – un compagnonnage de 10 ans -, Jean-Michel Vallet, piano et Fender Rhodes, Patrick Chartol, basse et contrebasse et Thierry Le Gall à la batterie, elle a choisi de rêver Coltrane plutôt que de l’invoquer. Elle mêle ses compositions à celle de Trane pour dessiner les contours flous d’une musique qui pourrait être celle de notre temps. Elle a su choisir les compositions. Non seulement « Giant Steps » qui marque, en 1959, la fin d’un temps du jazz mais aussi ce poignant « Lonnie’s lament » qui ouvre l’album. Elle joue du saxophone ténor, soprano et de la flûte pour redonner à cette musique tout son sens.
Un de ces albums qui restent dans nos cœurs.
« Trane Steps », Claire Michael, Blue Touch distribué par (rue Stendhal)

Un genre hybride

Une nouvelle déclinaison du polar, l’alliance avec la « Fantasy ».

Les auteurs de polar sont confrontés à d’aimables questions. Comment à la fois créer de la nouveauté – osons modernité – dans un contexte où la réalité fait assaut de barbaries qui rend les codes du polar nécessaire à la littérature en général pour continuer à vivre et conserver cette littérature populaire et savante comme le jazz lui-même ?
David Khara propose une solution. Faire cohabiter deux types de littérature populaire. La « Fantasy » – fantaisie non pas au sens commun mais au sens freudien que l’anglais a conservé – et le polar. Le risque : annuler toutes les références, désorganiser la fiction pour en faire une sorte de squelette désarticulée qui ne permettrait de reconnaître les filiations. Ainsi perdre sur les deux tableaux. Les amateur(e)s de polar ne s’y reconnaissant pas comme les amateur(e)s de Fantasy. Et tomber dans la mièvrerie, dans la facilité que donne le monde des vampires et des morts-vivants.
La « Fantasy » est un genre qui connaît une grande expansion et un public important tout en dessinant un monde de l’ailleurs. Tolkien fait figure d’inspirateur lui qui a construit une société virtuelle, avec son territoire, ses groupes sociaux et ses codes. Beaucoup d’auteur(e)s s’y sont frotté(e)s, peu ont su surnager.
Khara les vestiges de l'aubeDavid Khara a voulu s’en sortir par l’amour – ici l’amitié, mais c’est son autre nom. L’amour entre un vampire étrange doté de pouvoirs de mages – ce qui interroge – et un policier de New York – forcément New York, quelle autre métropole pourrait abriter des vampires et autres éternels descendants du diable ? – pour mener des enquêtes dans la Ville-Monde. La Ville elle-même est forcément un personnage de roman. La Ville est ce territoire à la fois réel et virtuel, changeant, mouvant capable de créer toutes les illusions et rendre crédible toutes les virtualités.
Barry Donovan est le policier fortement perturbé – comme tous les habitants de cette Ville – par les attentats du 11 septembre 2001. Il a perdu sa femme et sa petite fille et n’est plus tout à fait le même. Il surfe sur le net et rencontre un autre surfeur, Werner Von Lowinsky, vampire de son état mais qui ne sait pas les raisons de son état. Barry ignore qu’il va rencontrer un vampire sorti de sa tanière.
Cette rencontre nous est contée en long – trop ! -, en large et en travers – pas assez en travers – pour ne rien nous laisser ignorer des deux personnages dans le premier opus de leurs aventures, « Les vestiges de l’aube ». L’auteur évite d’un rien de sombrer dans la platitude. Il se sauve de justesse par une fin dramatique qui ouvre la porte au deuxième volume qui vient juste de sortir, « Une nuit éternelle ».
Khara Une nuit éternelleCe n’est plus Barry qui est le personnage principal mais Werner. L’enquête porte sur son passé d’éternel. Un moyen pour Khadra d’essayer de renouer les fils de la mémoire pour indiquer la persistance de la barbarie à travers les âges. Ici, l’amour ne sauve pas toujours même s’il explique bien des comportements étranges, hors du commun. Il fait la preuve qu’il a lu les grimoires et donne vie aux légendes les plus folles reprenant ainsi un des instruments de la fantasy.
Sans adhérer totalement à l’intrigue, le lecteur suit ces morts-vivants venant d’un monde fini qui continuent de se battre, d’aimer, de tuer pour leur intérêt personnel, égoïste. On se dit que c’est une allégorie pertinente de notre monde qui, depuis l’entrée dans la crise systémique en août 2007, fait semblant de croire qu’il est encore vivant alors qu’il crée des zombies…
En résumé, un premier opus un peu bancal qui fait la part trop belle au monologue d’un vampire. On sent que l’auteur y a pris plaisir. S’interroger sur ce que ressent un vampire était une gageure qu’il fallait gagner. Intelligemment, Khara dans le deuxième tome rend nécessaire la lecture du premier. Des éléments essentiels y sont donnés qui permettent de comprendre les actions étranges des personnages d’« Une nuit éternelle »… Et les contradictions de Werner qui apparaît moins monolithique. Là est le tour de force.
Une bonne idée donc même si elle n’est pas totalement convaincante. La fusion polar/ fantasy est encore à réaliser. La perspective d’avenir de ce genre hybride est, peut-être, pour demain…
Tel que le plaisir est tout de même au rendez-vous. Khara a un vrai talent pour mettre les personnages en situation, pour rendre crédible leurs comportements. C’est appréciable. Même s’il tombe quelque fois dans la facilité. Il fallait bien faire une tentative et renouveler le frisson (Thriller).
Nicolas Béniès.
« Les vestiges de l’aube », David Khara, 10/18 ; « Une nuit éternelle », David Khara, fleuve noir.
PS David Khara est aussi l’auteur du « Projet Bleiberg » dont nous avons rendu compte en son temps (Chez 10/18) (décembre 2001)