Polars de décembre 2012

Le coin du polar

David S. Khara avait commencé par « Le projet Bleiberg » pour présenter ses personnages, Eytan Morg en particulier, rescapé des camps de la mort et issu des recherches des docteurs nazis voulant composer une race « pure ». Lui, le Juif, est devenu blond. Une honte. Il résiste à tout. Il transporte surtout une grande partie de l’Histoire dont il est le dépositaire. « Le projet Shiro » prend la suite, en changeant de pays, direction le Japon et les recherches folles autour des armes de destruction massive via les armes chimiques. L’écriture s’est affirmée, le héros n’est plus totalement intouchable. Un peu d’humanité s’est glissée entre les ennemis du premier opus, soit hier. Un mélange subtil entre les mondes d’hier et celui d’aujourd’hui. Quand le passé sert à éclairer notre barbare présent. On attend le troisième avec impatience et un peu d’inquiétude. Continuer la lecture

Un cadeau !

Des nouvelles de Prévert.

Le film, « Les enfants du paradis », est un grand classique du cinéma français et mondial. Il a été élaboré et tourné pendant la guerre par Jacques Prévert et Marcel Carné en compagnie de Alexandre Trauner qui a dessiné les décors en trompe d’œil et de Joseph Kosma pour la musique. Ces deux derniers sont Juifs et dans cette époque troublée, même dans la zone sud, il fallait prévoir les fuites. Continuer la lecture

Redécouverte

Portraits

Manuel Chaves Nogales (1897-1944), journaliste réputé de cette Espagne des années 1920-30 et Républicain convaincu est mort en exil comme il se doit. Un écrivain hors norme qui connaît la tradition de la littérature espagnole qu’il bouscule par les techniques du journalisme. Il résume des vies à une succession de petites annonces. Ces « Histoires prodigieuses » sont autant de contes réalistes qui parlent de notre humaine condition, de celui qui n’a pas eu d’enfance à la crédulité d’une petite fille, de la vie au travail qui tue la vie tout court, de ces portraits de femmes subissant les événements et, plus que tout, la mise en cause des valeurs de cette société catholique, capitaliste et imbécile. Il faut lire « Une bonne blague » pour s’en persuader. Un auteur à (re)découvrir.

N.B.

« Histoires prodigieuses et biographies exemplaires de quelques personnages modestes et anonymes », M. C. Nogales, traduit par Catherine Vasseur, Quai Voltaire.

 

Pour découvrir ou redécouvrir Saul Bellow (1915 – 2005)

Un écrivain américain

Longtemps les universitaires WASP – pour White Anglo Saxon Protestant, les descendants des colons du May Flower, le haut du panier de la société américaine – ont dénié à Saul Bellow, fils d’émigrants juifs d’Europe de l’Est passés par Toronto pour s’établir à Chicago, le statut d’écrivain. Au-delà, ils déniaient à ces émigrants Juifs ou Italiens, sans parler des Noirs, le statut de citoyen à part entière. Ils étaient des Américains à trait d’union. Les seules manières de s’intégrer pour ces émigrants rejetés : la musique (le jazz), le sport ou les gangs. Le père de Saul Bellow fut bootlegger. Continuer la lecture

Des nouvelles.

Des nouvelles, encore.

Luis Sepulveda sait cacher son sentiment de colère et de révolte derrière l’humour et l’ironie, le conte quelque fois. Ces courts textes sont parus dans La Montagne et savent raconter la réalité de l’exil, de la faim d’un pays qui se transforme en bien et en mal comme il l’écrit pour s’en rapprocher encore et encore. Pour ne pas oublier. Pour ne pas laisser faire. La dictature a tué, elle doit payer. Bien sur que les responsables ne seront pas poursuivis même si Pinochet est mort comme un vieillard, presque dans son lit après une aventure rocambolesque tout droit sortie, dirait-on, du cerveau de Sepulveda. Ces « Histoires d’ici et d’ailleurs » sont, comme il se doit, inégales mais elles savent nous faire partager le drôle de monde de cet auteur.

N.B.

« Histoires d’ici et d’ailleurs », Luis Sepulveda, Points/Seuil.

La littérature chinoise, esprit des temps


Une Chine, des Chine ?

La littérature chinoise connaît une grande vogue. Elle permet de lire de grands auteur(e)s traumatisés par la dite « révolution culturelle » et par les massacres – dont il ne faut pas parler – de la place Tien an men. La collection « Bleu de Chine », fondée par Geneviève Imbot-Bichet, permet de se faire une idée à la fois de l’activité littéraire de cet immense territoire et des communautés existantes. Avec ce recueil de nouvelles, « La rivière des femmes », c’est toute une partie inconnue de ce pays qui se dévoile, une minorité nationale, les Hui, des Chinois islamisés, résultat des migrations semble-t-il. Une première originalité. La deuxième c’est que cette communauté vit loin de l’urbanisation rapide qui secoue les grandes villes, le long de cette rivière Quingshui, une rivière vivante charriant le murmure du temps. Les deux auteurs, Li Jinxiang et Shi Shuquing sont nés en 1968 et 1969. La troisième, et non la moindre c’est de découvrir des auteurs qui savent raconter une histoire avec les riens qui font la vie qui passe. Il est impossible de rester insensible à cette femme qui transporte de l’eau de la rivière à chez elle, vivant chez sa belle-mère… ou de cette femme morte d’avoir prêté cinq yuans à une femme qui vient de mourir… Chaque nouvelle est un condensé de notre humanité… Il faut lire ces romanciers pour entrer dans leur monde et s’apercevoir qu’ils parlent aussi de nous.

N.B.

« La rivière des femmes. Anthologie des nouvelles Hui », Li Jinxiang, Shi Shuquing, traduit, présenté et annoté par Françoise Naour, Bleu de Chine/Gallimard, 201 p.

 

Un Etranger étrange

Littérature et BD.

Illustrer « L’étranger » de Camus pouvait sembler soit une gageure, soit suicidaire soit tout simplement raté. José Muñoz, il ne faut pas craindre de le dire, réussit un coup de maître. Il avait déjà fait la démonstration de son talent avec un « Billie Holiday » de très belle facture. Ici, il récidive pour déplacer le mystère de cet homme, Meursault, assassin étranger à son acte. Un roman philosophique s’il en fut mais qui vit par le soleil de cette Algérie, celle d’Albert Camus en train de vivre les premiers soubresauts assassins de la décolonisation. Rien n’est expliqué, tout est obscur. On sait que trop de lumière aveugle et il fallait le Noir et Blanc du dessinateur – qui répond en même temps à une nouvelle typographie/présentation du texte – pour lui donner un autre sens. Du coup, le texte prend une autre dimension, il s’offre une sorte jeunesse. Au sens propre, il se redécouvre. En plus, c’est un bel objet, réussi.

N.B.

« L’étranger », Albert Camus, accompagné des dessins de José Muñoz, Futuropolis/Gallimard.

Travail de mémoire contre souvenirs


Comment vivre après la mort ?

Jorge Semprun (1923 – 2011) s’est interrogé jusqu’à la fin de sa vie sur la barbarie et des moyens d’y survivre, sur ses camps de concentration qui tuent toute humanité pour ne laisser subsister que la lutte pour la survie. Que se passe-t-il lorsque tout s’est écroulé, lorsque la mort a fait son œuvre ? Primo Levi a essayé de lever ce voile dans « Si c’est un homme » cherchant dans les méandres de ce génocide les restes d’une humanité qui se faisait de plus en plus rare. Semprun s’est intéressé à la mémoire, au « fer rouge » de cette mémoire pour conjurer les souvenirs, ces hoquets d’un passé qui ne veut pas disparaître, de ces appels de l’inconscient venant d’une culpabilité – celle d’être vivant – du fond des âges. Longtemps les déportés de ces camps n’ont pas pu parler. Il a fallu du temps, et Semprun, pour travailler la mémoire, donner un sens à tous ces souvenirs. Le souvenir suppose une part d’oubli disait Maurice Blanchot, raccourci superbe en même temps que paradoxal, pour souligner qu’il est à la fois ami et ennemi de cette mémoire qui suppose la distanciation. Plus encore il y faut aussi « un peu d’artifice… pour que ça devienne de l’art » écrivait Semprun. Et il réussit ce tour de force. Il nous invite à ces réflexions au travers des ouvrages – essais, romans, morceaux de vie ? Comment les qualifier ? – réunis dans ce volume, qui nous balade de 1963 pour « Le Grand Voyage » à 2001 pour « Le Mort qu’il faut » en passant par 1994 pour ce texte fondamental, fondateur « L’écriture ou la vie » d’un témoin qui voit s’éloigner l’expérience de sa vie dans les tréfonds d’une Histoire engloutissant la mémoire vivante. L’écriture pour garder intact les sensations, la découverte de la vie, la sortie de la mort et, pour tout dire, la renaissance mais une renaissance difficile, chaotique de la part d’humanité qui est en chaque être humain.

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Anthropologie ?

Lectures du jazz.

Le jazz est une musique qui n’a pas de nom. Elle n’est pas la seule. La musique baroque est dans la même absence de case. Comment les définir ?

Le jazz donc, faute de mieux et par habitude. Les champs du jazz sont extensibles. Quelquefois au-delà du raisonnable. La bossa nova par exemple, inventée par Carlos Jobim et Vinicius de Moraes comme la samba de la fin des années cinquante est loin (et tout proche, Jobim a souvent reconnu sa dette vis-à-vis du jazz dit de la « West Coast »1) du jazz. C’est tellement vrai que Stan Getz, saxophoniste ténor surnommé « The Sound », joue jazz cependant que Jobim et Jao Gilberto se réfèrent au rythme – au beat – singulier de la Bossa. Une vidéo existe où l’on voit Gerry Mulligan, saxophoniste baryton, compositeur, initiateur du « pianoless quartet » (avec Chet Baker dans le milieu des années cinquante), s’essayer au phrasé de la bossa… sans succès. Pour indiquer que, même si le jazz ne se définit pas, des frontières peuvent se rendre visibles. Continuer la lecture