A propos Nicolas Beniès

Nicolas Beniès est économiste de formation. Il est tombé dans la grande marmite du jazz dans son adolescence, une énorme potion magique qui rend la vie différente. Il est devenu naturellement critique de jazz. Il a collaboré un peu à Jazz Hot, à Jazz Magazine. Il a également écrit dans Rouge, Contretemps), la Revue de l’École Émancipée, Le Monde Diplomatique et l’US Magazine. Il a longtemps - 20 ans - proposée, préparée et animée des émissions de jazz sur une radio associative. Il reprendra bientôt cette activité. Conférencier sur le jazz et l'économie, il est l'auteur du Souffle bleu - C&F éditions -, un essai sur le basculement du jazz en 1959 qui a donné son titre au blog/site, et de plusieurs ouvrages sur l'économie dont "Petit manuel de la crise financière et des autres" (Syllepse éditions). Il prépare deux nouveaux ouvrages. Un sur le jazz, "Tout autour du jazz", l'autre sur l'économie "Le basculement d'un monde".

Ubu et Kafka te saluent

Essentiel, vous avez dit essentiel ?

Ubu se tord de joie. Un gouvernement qui accepte ses définitions. Distinguer l’essentiel du reste est un coup de génie estime-t-il. Enfin les activités liées à la culture sont considérées comme « non essentielles », y compris, pour faire bonne mesure, les librairies. Fermer toutes les salles de spectacle, cinéma, théâtre amène chacun.e à rester chez soi, regarder sa collection de DVD ou en acheter sur…Amazon. Que c’est beau la société numérique qui attache pieds et poings liés des individus contents de l’être.
Une des conséquences est de vider cette rubrique de sa subséquente moelle, d’obliger d’en appeler aux mânes de Jarry en proposant de « trouver des solutions imaginaires à des problèmes réels ». Ne serait-ce pas, ainsi, donner un rôle essentiel – mince j’ai lâché le mot – à la culture, à la création qui, pour être ne peut être que collective.
Le gouvernement, lui, sait. Les salles de spectacle, des nids à virus. Les librairies des essaims de la COVID19 en embuscade derrière chaque rayonnage. Marcher dans ces espaces, même dans le respect des mesures sanitaires, ressemble à pénétrer dans l’enceinte de Satan.
Mais, pour aller au travail en « présentiel », fréquenter le Sras-CoVid-2 dans le métro ou le RER est chaudement recommandé. La RATP a décidé, dans le confinement pas vraiment confiné tout en confinant surtout les vieux sans le dire et les chômeurs (pour ne pas les voir sans doute), a décidé, comme la SNCF, de diminuer le nombre de rames pour accélérer la diffusion du virus et permettre à 70 % de la population d’être infecté.
Derrière Ubu, Kafka pointe et envahit l’espace. Les écoles, elles, restent ouvertes. Les salles de classes, à 35 élèves et plus, sont inadaptées. Comme l’ensemble des services publics, elle souffre de la politique de réduction des dépenses publiques. Ubu se frotte les mains : le virus a dévoilé la réalité cachée par tant de discours.
Faudrait-il bannir toutes les activités intellectuelles ? Le gouvernement, ses ministres en donne chaque jour l’exemple. A commencer le premier.
Certes, certains comme Robin Renucci (Le Monde daté du 5 novembre) mettent en garde contre le « confinement mental » en voulant donner aux artistes un rôle dans cette crise sanitaire mais n’est-ce pas une défense corporatiste ? D’autres préparent l’après comme Le Centre national de la musique qui « centralise les dispositifs publics pour venir au secours d’un secteur sinistré » et structure la filière pour l’après pandémie. Un tout jeune établissement industriel et commercial « devenu le bras armé du ministère » comme l’écrivent Les Echos du 4 novembre. L’avenir est assuré n’est-il pas ?
Nicolas Béniès.

Le capitalisme a un avenir mais est-il éternel pour autant ?

Comment lire le capitalisme et son avenir ?

Branco Milanovic a conçu la « courbe de l’éléphant » – titre son livre précédent, aux éditions de La Découverte – pour faire voir à la fois la montée des inégalités entre les pays et à l’intérieur des pays tout en laissant percevoir les résultats de la croissance des pays asiatiques qui a permis, un temps, la sortie de la pauvreté d’une partie de la population. Une nouvelle classe moyenne était en train de naître dans les pays de la périphérie, à commencer par la Chine.
« Le capitalisme sans rival » est, d’abord la prise en compte de l’entrée dans le 21e siècle qui se signifie par la chute du Mur de Berlin en novembre 1989. A partir de cette date fondatrice, le monde ne connaît plus qu’un mode de production – pour parler comme Marx -, le capitalisme.
L’auteur se réfère à la fois à Marx et à Max Weber pour appréhender la dynamique du capital, en se servant des concepts qu’ils ont forgés sans craindre quelques incohérences dues à des champs théoriques différents. Il se sauve par l’objet même de son travail les raisons des inégalités. Continuer la lecture →

Whirlwind introduit le jazz au présent

Un label nécessaire : Whirlwind

Un label britannique qui veut se tourner vers les musiques actuelles un terme fourre tout -, qu’elles soient qualifiées de jazz ou non. Les frontières sont devenues très floues depuis que la musique contemporaine – Berio, Stockhausen notamment – s’est inspirée directement du jazz – du free jazz en particulier – et que le jazz, comme il était logique, s’est à son tour plongé dans la musique de notre temps. Le jazz devient un concept qui se vide d’un sens qu’il n’avait jamais défini.
Whirlwind est le label à la fois de ces rencontres mais aussi de ces interrogations. La question n’est pas de construire des cases, le jazz s’est toujours refusé à y entrer mais de comprendre les devenirs des musiques en considérant leurs racines différentes pour alimenter la création. Le jazz a longtemps été la musique de la révolution permanente. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il vit, comme toutes les autres disciplines artistiques, sur le mode de l’éclatement. Une curiosité en ce présent fortement structuré par les identités.
Le label qui tourbillonne, déstructure le hard bop, pour avancer vers une musique du présent, pour aller vers la redéfinition d’une culture encore à venir. Si l’osait, il serait question de monde d’après. Mais il faudra en juger plus tard…
Un des musiciens importants du label, un guitariste indien, Rez Abbasi, donne une nouvelle vision de la guitare électrique. Son dernier album, « Django-Shift » est, comme l’indique le titre, un hommage à Django Reinhardt mais transformé (shift) soit par le tempo, la métrique ou d’autres composantes. Django surnage, résiste au traitement et laisse encore percevoir des possibles de ses compositions. Un travail à la fois intellectuel et émotionnel, une grande réussite grâce aussi à ses deux compagnons de fortune, Neil Alexander, organ, electronics and synthesizers
Michael Sarin, drums.
Rick Simpson, pianiste, a été influencé par Radiohead et a conservé une prédilection pour la musique qui pulse sans oublier le jazz lui-même pour créer d’autres atmosphères. A l’aide d’un quintet, il revisite la musique de ce groupe : « Everything all of time : Kid revisited ». En bonne compagnie de Tori Freestone, ténor saxophone & violon, Allsopp, baritone saxophone, Dave Whitford, contrebasse et Will Glaser, drums
Plus aventureuse, plus liée aux formes du jazz des années 1960 est la musique proposée par le saxophoniste ténor Jure Pukl, un musicien qui enregistre beaucoup pour le label. Sa dernière production, « Broken Circles », cercles brisés, dit bien sa préoccupation de se référer à Coltrane tout en bridant les cycles habituels. Son quintet fait la part belle au vibraphone – Joël Ross – pour éviter toute monotonie et solliciter l’attention de l’auditeur. Charles Altura, guitare, Matt Brewer, contrebasse et Kweku Sumbry, drums font preuve de la cohésion nécessaire à la circulation des idées et donnent un contenu aux cercles brisés.
N.B.
« Django-Shift », Rez Abbasi ; « Everything all of time : Kid revisited », Rick Simpson ; « Broken Circles », Jure Pukl ; Whirlwind Records.

W.E.B. Dubois se raconte

Autobiographie d’un combattant.

W.E.B. Du Bois, métis né en 1868 et mort en 1963, a traversé toutes les vicissitudes du 20e siècle et de la constitution des États-Unis d’Amérique. Sociologue, il a beaucoup étudié la situation des Africains-Américains soumis au racisme et à son cortège d’humiliations et d’assassinats. « Les Âmes du peuple noir » restent comme l’un des chefs d’œuvre de la littérature, réédité aux éditions de La Découverte. La première étude de référence même si, depuis elle a été critiquée, contestée. Sa connaissance est nécessaire pour comprendre la société américaine mais aussi le développement des formes musicales spécifiques qui sont celles des Africains-Américains, le gospel en particulier.
A 72 ans, il a voulu décrire son parcours en le prenant pour objet d’étude. Sa réflexion porte « sur le concept de race » – comme le note le sous titre de son autobiographie – sans laisser de côté, l’âge est d’une grande aide, les autres aspects plus personnels, comme sa sexualité. Ce fondateur de la « NACCP » a été l’un des grands inspirateurs des luttes pour les droits civils. « Pénombre de l’aube », jamais traduit en français, prend place parmi les livres essentiels pour connaître cet auteur souvent laissé de côté et r&fléchir à ce concept de race qui, aux États-Unis, n’a pas le même contenu qu’en France.
N.B.
« Pénombre de l’aube. Essai d’autobiographie d’un concept de race », W.E.B. Du Bois, traduit et présenté par Jean Pavans, Éditions Vendémiaire, 419 p.

Procès d’une génération. Erri De Luca livre une vérité

Témoignage

Un juge fait peser des soupçons d’assassinat sur un justiciable en face de lui. Ce dernier connaissait la victime qui avait « donné » ses anciens camarades en lutte continue contre le gouvernement et les capitalistes dans ces années 1970 de feux et de pistes rouges. « Impossible » affirme en titre Erri De Luca en alignant les faits pour faire douter son questionneur. Il dresse surtout son portrait et celui de sa génération oubli »e, engloutie dans la chute du Mur de Berlin. Un texte serré, une écriture acérée pour faire comprendre les analyses tout autant que la fraternité qui unissaient les militant.e.s de ces temps d’avant la montée de l’individualisme. Une sorte d’autobiographie qui va jusqu’au goût pour la montagne tout en voulant combattre la rupture générationnelle.
Coupable ? De quoi ? D’une vengeance politique ? D’une amitié trahie ? Faut-il se séparer de son double passé pour entrer dans le présent ? Ou faire preuve de ce travail de mémoire nécessaire pour vivre et donner aux générations d’après la possibilité de comprendre le contexte d’alors, de ces années curieuses où la lutte ouverte semblait la seule perspective possible ? Sans oublier la répression d’alors, sanglante, rouge.
Un livre construit comme une tragédie qui fait rire de temps en temps devant lres incompréhensions réciproques des deux protagonistes. Il ne fait d’un rien pour que ce récit devienne pièce de théâtre. Erri parle à la fois d’hier et d’aujourd’hui même s’il fait profession de ne pas aimer le polar, quelque chose de cet art du roman spécifique passe dans le style, dans la manière de mettre en scène un crime supposé. Chacun.e jugera.
« Impossible », Erri De Luca, traduit par Danièle Valin, Gallimard/Du monde entier, 172 p.

De toutes les crises… Où est le changement ?

Crise financière ?

La forte récession s’installe dans l’ensemble des pays du monde. Elle était déjà présente avant même la pandémie. Le virus, comme les mesures prises par les gouvernements ont à la fois révélé, accéléré, approfondi les failles préexistantes. Les crises sont devant nous. Tant que les gouvernements ne prendront pas conscience de la profondeur des réponses qui visent à transformer le type de capitalisme qui s’est mis en place dans les années 1980 et accélérer dans les années 2000. Continuer la lecture →

La rentrée littéraire en mode reconfinement

Un automne printanier

La rentrée est chamboulée, elle ne sait plus où elle en est. Y-a-il eu seulement une sortie ? Le spectacle vivant est sinistré. Les livres, logiquement, résistent. C’est une activité souvent solitaire…

Environ 530 romans aujourd’hui contre 550 l’an dernier se partagent les lecteurs. Ce nombre élevé cache des disparités. Les petits éditeurs souffrent faute de fonds de roulement, de liquidités et les aides de l’État ne sont pas suffisamment ciblées. Nous aurons l’occasion d’en reparler.
Trump et ses trumpitudes comme ses appels du pied à l’extrême droite obligent à commencer par la littérature américaine. Colson Whitehead, deux fois Prix Pulitzer, a publié « Nickel Boys » (voir le site) et Jeffrey Colvin, pour son premier roman, s’est lancé dans une saga qui couvre les années 1930/1980. « Africville » est un docu-fiction nourri de toutes les histoires de la communauté africaine-américaine victime du racisme et de la ségrégation. La couleur de la peau joue un rôle social déterminant. « Être noir, on ne fait pas avec. On est noir, un point c’est tout » (dixit le bandeau), la tragédie de ce pays est totalement résumée et permet d’appréhender les émeutes récentes. C’est aussi une recherche d’identité qui fait toute la valeur de ce roman.
La littérature lettone n’est pas très connue. Osvalds Zebris nous la fait découvrir avec « A l’ombre de la Butte-aux-Coqs », un endroit où se retrouvait la première génération de Lettons, dixit l’auteur. Il nous invite à une plongée dans l’histoire. 1905 est une année révolutionnaire. Le tsar est menacé. A Riga, le climat est à la liberté. Les soulèvements sont multiples, la guerre civile fait rage. Les déchirements, les drames secouent le monde comme les familles pour raconter des histoires dans l’Histoire. La Révolution ne fait pas de cadeaux. Un point de vue intéressant pour comprendre ce moment clé de notre histoire.
Un curieux livre et un livre curieux que ce « Carrousel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne ». Marc-Antoine K. Phaneuf, en reprenant quelques aphorismes proférés ici ou là comme autant de certitudes, ouvre la porte à notre imagination. Dix entrées permettent de faire son choix, de « Propagande » à « Épiphanie » en passant par « Corps de métiers », « Monde animal »… pour rire et réfléchir sur le monde qui est le nôtre et notre capacité de résistance.
N’oubliez pas vos libraires, ils nous sont indispensables. Nous avons déjà quasiment perdu nos disquaires…
Nicolas Béniès
« Africville » Jeffrey Colvin, traduit par Serge Chauvin, Harper Collins, 382 p., 2020
« A l’ombre de la Butte-aux-Coqs », Osvalds Zebris, traduit par Nicolas Auzanneau, Agullo Fiction, 255 p., 2020
« Carrousel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne », Marc-Antoine K. Phaneuf, éditions La Peuplade, 357 pages.

Amours perdues jamais ne se retrouve ?

Recherche famille perdue

« L’écho des promesses » – un titre bien trouvé – fait partie de la catégorie docu fiction. Le point de départ a été le lot de bien des familles séparées par la guerre et le nazisme. Un amour passionné naît entre une jeune juive et un fils de banquiers qui trafique avec les autorités d’Occupation. L’antisémitisme le rapproche des nazis. La mère de Judith a eu une aventure avec Lica Grunberg qui demande à sa fille, Jacobina, avant de mourir, en 1982 à Montréal, de retrouver sa demi-sœur. Une promesse difficile à tenir et il faudra un concours où les circonstances vont gagner pour que ce soit possible. Continuer la lecture →

Jazz : un trio pas comme les autres, libre !

Encore trois et toujours libres.

Si je voulais vous faire peur, je commencerai en qualifiant cette musique des trois compères, Serge Lazarevitch, guitares, Ben Sluijs, saxophone alto et flûte alto, Teun Verbruggen, batterie, de free-jazz. Ne tournez pas les talons. « Still Three, still free » est un album étrange réalisé par un trio qui ne l’est pas moins. Les influences revendiquées passent allégrement de Thelonious Monk et Ornette Coleman, mystère et joie mêlées, à György Ligety et François Couperin, modernité et tradition arborées. Continuer la lecture →

Jazz. De Morricone, jeux de mémoire à Dominique Fillon jeux de fin

Deux ou trois choses à savoir de Ennio Morricone
Le compositeur sert toujours de référence aux musiques de films plus ou moins muets, pour habiter un silence qui en dit plus que bien des paroles. Les images, dans notre mémoire, tourbillonnent autour des recréations des deux compères, le bassiste Ferruccio Spinetti et le claviériste Giovanni Ceccarelli, un duo à la place d’un grand orchestre, une gageure. Gagnée. La reconnaissance – pas toujours, certaines musiques de série télé ne font pas forcément partie de notre patrimoine – s’allie à la découverte de sonorités, d’alliances, de mélodies étranges sorties de celles connues. Les surprises donnent du sel à ces recréations. Continuer la lecture →