Jazz vocal

Deux chanteuses :
Anne Ducros et Sarah Lancman

Anne Ducros fait la preuve dans « Something » de la plénitude de ses moyens. Elle n’en fait ni trop ni pas assez en compagnie de Adrien Moignard, guitariste à la touche manouche et de Diego Imbert, contrebassiste au rythme élastique et sûr. Le titre éponyme des Beatles, de l’album « Abbey Road » (1969) est retravaillé pour accéder à un nouveau statut, celui de « standard ». Tout est ici transfiguré par les arrangements et la voix.
Sarah Lancman poursuit sa route en revenant à ses racines. « Parisienne » est –elle et reste. En compagnie de Giovanni Mirabassi, piano, Laurent Vernerey, contrebasse et Stéphane Huchard, batterie notamment, elle propose ses compositions pour un parcours amoureux. Une voix toujours aussi sensuel qui ne renie pas ses influences et se permet des échappées vers d’autres cieux.
« Something », Anne Ducros, Sunset Records/L’autre distribution ; « Parisienne », Sarah Lancman, Jazz Eleven.

JAZZ, sur la piste de l’Oiseau

Pour les 100 ans d’un oiseau de feu, de sang pour illuminer le monde
Charlie Parker ? Il en est qui ne connaissent pas. Ne savent pas que cet oiseau bizarre, « Bird », est capable de tutoyer les cimes, les cieux et même le soleil. Il sait s’envoler vers des contrées inexplorées, vers une jungle qu’il est seul à reconnaître comme si ces paysages s’offraient à lui pour lui éviter toute répétition. « Je l’ai déjà joué demain » lui faisait Julio Cortazar dans « L’homme à l’affût » pour illustrer la volonté de Charlie Parker de ne jamais se copier, même dans le futur. Cortazar avait bien cerné le génie et l’impossibilité de se faire comprendre par d’autres sinon de se laisser transporter dans ces contrées étranges que personne n’avait visitées avant lui. Et ne les visiteras après lui. Elles restent inaccessibles. Le Bird aurait 100 ans cette année. Un âge canonique qui ne l’empêche pas d’être un fantôme actif et vivant.
Découvrir Parker, au-delà du film de Eastwood, est un grand moment. S’il fallait une figure au génie, il faudrait le choisir. Coule du saxophone alto des vies, des rêves, un temps spécifique accéléré, diffracté dans un espace toujours redéfini. Un univers en constante permutation, ouverture. Parker est le créateur du nouveau langage du jazz, après la deuxième guerre mondiale, le be-bop. Continuer la lecture →

A lire

« Modernité » dit-il
Baudelaire a inventé le concept de modernité et le 19e siècle l’a conjugué. Les recherches se sont multipliées sur ce siècle fondateur d’un capitalisme libéral et néolibéral. Emmanuel Fureix et François Jarrige dans « La modernité désenchantée » proposent de « relire l’histoire du 19e siècle français. Une synthèse des travaux disponibles. L’éclatement des sciences sociales en plusieurs branches, la modernisation, les avant-gardes culturelles, les identités et tout autant la révolution et l’émancipation datent de siècle. Le concept de lutte de classes avec Saint-Simon et Marx se construit comme celui d’État et de société civile. La modernité détruit, un facteur de mal-être, et construit dans un processus renouvelé. Une réflexion nécessaire pour construire le 21e siècle.

« La modernité désenchantée », E. Fureix et F. Jarrige, La Découverte

Fantastique !
Keigo Higashino est un auteur – japonais – de polars dont les intrigues font la part belle aux tares de la société et aux préjugés qui empêchent l’individu de se réaliser. « Les miracles du bazar Namya » est une incursion dans le fantastique inscrit dans la réalité la plus quotidienne et même sordide pour un hymne à la fraternité. Le bazar a des vertus secrètes qui se découvrent et permet de dévoiler la capacité de chacun-e de se soucier de l’autre. Il fallait inscrire cette histoire dans le sur-réalisme pour la rendre crédible. Notre monde « réel » aurait-il abandonné toute velléité de fraternité ?

« Les miracles du bazar Namya », K. Higashino, traduit par Sophie Refle, Actes Sud

Libre dit-il

Roberto Bolaño (1953-2003), poète.

Suffisant pour décrire l’ampleur de l’écrivain qui sait se servir de tous les codes pour les pervertir et les transformer en autant de canons tonnants contre tous les préjugés. Morceaux de biographies, souvent d’autobiographie collés à la fantaisie des rêves pour débouler sur le roman noir mâtiné de références diverses littéraires pour déboucher sur l’indicible et l’inintelligible tout en donnant l’impression de communiquer des clés de compréhension que les vents emporteront.
Le mouvement qu’il créera en 1975, à Mexico, se définira comme « infraréaliste », référence pensée aux surréalistes comme à Julio Cortazar qui a profondément influencé toute le littérature latino-américaine. Les figures tutélaires s’agitent dans un curieux bocal, Borges, James Joyce – « Ulysse » et « Finegan Wake » continuent de susciter des commentaires et d’habiller les imaginations – mais aussi les villes, Santiago du Chili, la naissance, Mexico, Barcelone comme l’histoire des révolutions, la Commune de Paris tout autant que Allende. Continuer la lecture →

Jazz et BD : Django avant Django

Pour Django

Connaître la biographie de Django Reinhardt est difficile. Patrick Williams, spécialiste de Django, en a souvent fait l’aveu. Parler des morts est considéré comme tabou par les Tsiganes. Surtout son enfance et son adolescence dans cette zone à la limite de Paris dans les années 1910 – année de sa naissance – 1920. La fulgurance de son jeu de guitare, à partir des années 1930 après l’incendie de sa roulotte et sa rééducation, lui a fait une place à part dans les mondes du jazz où il figure comme un des grands génies de cette musique. Le quintet du Hot Club de France, à partir du début des années 1930, formation qui tient de sa rencontre avec Stéphane Grappelli, crée le « jazz manouche » de toutes pièces.
Renseigner, documenter les premiers temps de sa vie ne peut se faire qu’en recréant le contexte de Paris et des Manouches, de leurs errances comme de leur installation dans la « zone », des terrains vagues près de la Porte de Choisy. Pénétrés de la musique de Django – « J’éveille » chez les Roms et Baptiste tenait beaucoup à son surnom -, Salva Rubio, historien et scénariste, et Ricard Efa, pour le dessin, ont associé leur talent pour livrer « Django Main de feu », un essai sur le jeune Django, soit Django avant Django. Continuer la lecture →

Jazz et…


Les musiques grecques et orientales

Dominic Ntoumos, trompettiste de jazz, grec et amateur de musique électro a voulu réunir toutes ses racines dans ce « Back to the roots ». Le bouzoukis – Evangelos Tsiaples – apporte la touche essentielle de la mémoire de la musique « Rembetiko », sorte de blues, des migrants arrivés dans les années 1920, chants de prisonniers, de parias, d’exclus, comme le chant de Sotiris Papatragiannis sur des compositions du trompettiste. Le collage avec les autres musiques du pourtour de la Méditerranée mâtiné d’une touche tsigane donne à la trompette une sonorité originale. Les compositions s’inscrivent délibérément dans toutes ces traditions. Continuer la lecture →

Le coin du polar… polonais

La Pologne réelle, corruption à tous les étages

Wojciech Chmielarz est un des grands auteurs « noirs » polonais. « La Colombienne », son livre précédent, avait présenté ses deux doubles révoltés Mortka, l’inspecteur chargé des enquêtes – dit le « Kub » -, et son équipière, le lieutenant Suchocka – dite « La Sèche » – que l’on retrouve dans cette nouvelle enquête à tiroirs, inscrite cette fois dans le marigot politique.
Une jeune femme d’origine ukrainienne, journaliste en herbe et baby-sitter d’un politicien retiré, viré par ses pairs pour corruption, un mal très répandu, qui cherche à revenir sur le devant de la scène politique. Le tout se passe dans « La Cité des rêves », qui donne son titre au roman, un ensemble huppé avec gardien et jardin intérieur. Continuer la lecture →

Jazz, Henri Texier ses compagnons, ses fantômes

Henri et les siens, une chance !

« Chance », titre de cet album, signe le sens des rencontres de Henri Texier, rencontres amicales, musicales, d’autres cultures, d’autres manières de voir le monde, de l’analyser pour le connaître et se donne une…chance de le transformer. Les patrimoines du jazz dont se trouve héritier le contrebassiste se mêlent activement à ceux de ses compagnons dont les compositions viennent habiter l’univers de Henri pour partager une maison commune. Univers en mouvement vers une sorte de sérénité striée par des éclats de fureur, face à la négation de la fraternité.
Free jazz, rock, musiques venues d’ailleurs viennent construire un environnement mouvant comme si s’arrêter marquait la fin définitive. Chacun vient apporter sa pierre à un édifice qui tient beaucoup du travail de Pénélope, toujours à faire et à défaire. Rien n’est acquis, tout est temporaire, tout est dans le souffle de vents contraires pour contraindre le laid, le tordre dans tous les sens et faire surgir une beauté toujours défaite, toujours remise en question.
Il faut dire que le quintet fait la preuve d’une unité souvent désunie qui, dans les déséquilibres, donne une sensation d’équilibre comme seuls peuvent le faire les funambules. Sébastien Texier, saxophone alto, clarinette et clarinette basse toujours à la recherche de nouvelles sonorités mêle son chant à celui de Vincent Lê Quang, saxophones ténor et soprano comme à celui de la guitare de Manu Codjia qui semble enfin avoir trouvé sa voie entre toutes ses influences. Gautier Garrigue, batteur subtil et brutal, est le remède qu’il fallait à cette cohorte pour lui donner une sorte d’unité en lien avec Henri Texier tout à tour soliste et maître d’un temps élastique. Une musique qui sait se laisser aller et sortir de tous les cadres tout en étant fidèle au jazz multicolore, facteur d’énergie, de révolte et de bleus.
Nicolas Béniès.
« Chance ! », Henri Texier Quintet, Label Bleu/L’autre distribution.

Jazz, Toku, trompettiste et vocaliste

Un japonais à Paris

Toku, trompettiste et vocaliste, fait partie intégrante de la scène japonaise du jazz. Et, désormais de la scène française. Il s’était découvert en France par l’intermédiaire d’un album de Sarah Lancman, emportant l’adhésion du public. « Toku in Paris », titre de son album français, lui permet de faire la preuve de l’étendue de ses talents. Il se fait entendre à la tête d’un ensemble composé de Pierrick Pedron, énergie vitale du saxophoniste alto, de André Ceccarelli à la batterie remplacé par Lukmil Pérez pour certaines plages, de Thomas Bramerie à la contrebasse remplacé par Laurent Vernerey et de Giovanni Mirabassi au piano. Des musiciens qui ne s’en laissent pas conter lui offrant la répartie dont il a besoin. Ils sont aussi autant de cerises sur un gâteau qui arrive à les mettre en valeur. La dernière cerise n’est pas la moindre : Sarah Lancman qui rend la pareille à Toku.
Le trompettiste doit beaucoup à Miles Davis dans sa façon d’aborder l’instrument mais aussi à Art Farmer si l’on voulait d’autres références et le chanteur fait penser… à Grégory Porte ; voix puissante, plongeant dans les graves pour faire frémir les mânes de tous les ancêtres et pour notre plus grande joie..
Le tout est mâtiné de quelques influences japonaises sensibles dans les compositions de Toku et un peu moins dans les standards, pour construire un album qui se laisse écouter avec plaisir.
Nicolas Béniès
« Toku in Paris », Toku, Jazz Eleven.

Jazz, Sara Murcia, Raymond Boni

Faire parler la basse.

Sarah Murcia manie la contrebasse avec une espièglerie qui lui permet d’allier profondeur et légèreté pour, de rebondissements en rebondissements, obliger à l’écoute. Lorsqu’elle rencontre le tuba de François Thuillier, on ne sait plus qui est le ou la contrebassiste. Le tuba est aussi appelé basse à vent, c’est lui qui se fait entendre dans la plupart des premiers enregistrements du jazz. Pour « Eyeballing », un titre bien de notre époque, et supporte au moins deux traductions, « surveillance » et « à vue d’œil », manières de se jouer des apparences. Continuer la lecture →