Culture, vous avez dit crédit ?

La culture en danger

Les grandes vacances sont une période de latence. La liberté de l’esprit permise par la rupture avec le travail contraint ouvre de nouveaux horizons. C’est le moment de se ressourcer, de se retrouver en lisant, en écoutant de la musique, en allant au théâtre… Les festivals sont durablement associés à cette période, même si, et ce depuis quelques années, ils débordent largement la période pour s’installer dans le paysage culturel de toute l’année. Les bénévoles qui s’en occupent – beaucoup de retraité(e)s – sont des passionné(e)s qui font vivre la culture. Sur le strict terrain économique, ces associations permettent de faire baisser le coût de revient de ces animations. Ils et elles jouent un rôle essentiel non reconnu. Le jour où ces associations disparaissent, le festival meurt le plus souvent. Continuer la lecture

Jazz, un trio

Un trio.

Sophia Domancich , pianiste aux influences monkiennes perceptibles comme celles de Mal Waldron – un de ces pianistes qu’il ne faudrait pas oublier -, Jean-Jacques Avenel, contrebassiste, longtemps compagnon de Steve Lacy dont les mondes sont proches et de Monk et de Cecil Taylor et Simon Goubert très profondément marqué par Elvin Jones forment un trio soudé qui fait circuler la musique, les improvisations. Continuer la lecture

Le jazz en 1954 – 1961

Le champ des possibles s’ouvre.

 

Les histoires du jazz, qui ont besoin d’une chronologie, habillent le milieu des années 50 – à partir de 1948 pour être précis et du nonet de Miles Davis – des couleurs de la côte Ouest des États-Unis et parlent du « Jazz West Coast » ou « Cool » pour signifier un jazz plus cd« travaillé », plus arrangé, plus composé. Considéré pendant un temps comme un « jazz blanc » par les amateurs de jazz en France sous l’influence de Boris Vian suivant les traces de Hugues Panassié, ce jazz a repris de l’importance en fonction même des interrogations actuelles sur l’avenir de cette musique qui n’a pas de nom. Continuer la lecture

Une semaine chargée

Bonjour,

Une semaine qui semblera ne pas en finir.

Début mardi 26 mars, 17h30 – 19h30, Panta Théâtre, reprise des cours d’économie. L’actualité est riche à commencer par Chypre et la suite du feuilleton « crise de l’euro ». Il sera temps de fair ele point sur la situation géopolitique et économique d’un monde en train de subir une grande mutation.

Mercredi 27 mars, 18h – 19h, au Café Mancel, dernière session de l’année sur Chicago, en forme de synthèse (voir aussi mon « work in progress » sur les séminaires de l’année) pour entendre du blues, du jazz. Pour aller à la découverte de musicien(ne)s qui, pour la plupart, ont subi l’enseignement du capitaine Dyett à la Du Sable. Le parcours est semblable pour Johnny Griffin, Gene Ammons et beaucoup d’autres parmi lesquelles il faut compter beaucoup de saxophonistes.

Je vous propose aussi un petit voyage dans les nouveautés jazz, samedi 30 mars, de 17h à 18h, plus si affinité… au Café Mancel toujours. Pour finir la semaine en beauté, forcément en beauté.

Bd et journalisme

Voir les États-Unis.

Loin de toutes les images d’Epinal, loin des batailles politiciennes, les Etats-Unis vivent les effets d’une crise profonde qui déstructure totalement les solidarités existantes et attaquent les valeurs sur lesquelles reposait cette société. Deux types de journalisme se complètent. L’un utilise sa plume, Chris Hedges, l’autre son dessin – Joe Sacco est connu pour ses reportages en BD – pour décrire la réalité de cette Amérique rarement présentée dans les média français. Ils découpent leur patient au scalpel en 3 temps, les spoliations, la destruction, l’esclavage et deux « jours », de siège et de révolte pour mener un réquisitoire en bonne et due forme contre ce capitalisme appelée par certains libéral alors qu’il est tout simplement sauvage et…imbécile. La révolte gronde dans cette société étasunienne. Une bonne nouvelle.

N.B.

« Jours de destruction, jours de révolte », C. Hedges, J. Sacco, co-édition Futuropolis/Gallimard.

Cette année, les Villes du Jazz, Chicago.

Université populaire sur le jazz, année 2012-2013.

Cette année le thème sera les Villes du jazz, musique, littérature et société. Je commencerai pas Chicago.

Dans ce cadre, je recopie un article que j’avais publié en janvier 2000 en hommage à Lester Bowie, trompettiste de l’Art Ensemble of Chicago, décédé à ce moment là.

Vous le trouverez ci-dessous

A Lester Bowie, avec toute ma révolte qui fut aussi la sienne…

Lester Bowie, beaucoup s’en souvienne, fut le trompettiste habillé d’une blouse blanche de pharmacien – sans doute pour annoncer la mort de l’ordre ancien – de l’Art Ensemble Of Chicago, un quatuor intimement mêlé à mai 68. Ces quatre là, peints comme des Indiens sur le sentier de la guerre, l’avaient déclaré sans que personne n’y prenne vraiment garde. C’est un tort. Ils étaient là, à Paris avant et après mais 68. Ils ont scandé notre révolte, notre volonté de changer le monde. Eux, ils avaient participé à Chicago, Lester en tête, à la fondation de l’AACM – sous l’égide du pianiste Richard Muhal Abrams -, une association pour permettre aux musiciens créatifs de jouer ensemble et de trouver des engagements. Ces années 60 voient aussi apparaître les Black Panthers, les mobilisations contre la guerre du Vietnam et le free jazz. Celui qui fait encore peur. Et c’est tant mieux. Continuer la lecture

Réflexions sur le jazz

Où en est le jazz ?

Les grands festivals bourgeonnent au printemps – l’Europa djazz du Mans et Jazz sous les Pommiers de Coutances – fleurissent l’été, pour se faner à l’automne et redonner vie à ce poème immortel devenu standard du jazz, « Les feuilles mortes » ou « Autumn leaves » en passant de cette langue brûlante de Jacques Prévert, à celle ensoleillée du noir de la mélancolie de Johnny Mercer, pour se lancer enfin à l’assaut de l’hiver, « saison de l’art lucide » disait Mallarmé. Tous les festivals de jazz – et ils sont nombreux, plus de 800 recensés en France – font la preuve de la vitalité de cette musique, de son présent multiforme. Un présent éclaté entre les styles, entre les références. Chaque groupe, chaque musicien est en recherche de sa définition dans des mondes changeants. Comment construire son univers lorsque tout s’écroule autour de soi, en particulier les utopies de transformations sociales. Un monde qui ne sait plus pourquoi il se perpétue. Comme si le capitalisme triomphant de l’après chute du Mur de Berlin (novembre 1989) donnait des signes de confusion mentale, se trouvait sénile parce que trop développé, parce que sans contre pouvoirs ni au niveau des nations ni au niveau international. Que la seule diplomatie qui surnage est la « diplomatie de connivence ». Un monde, pour le dire encore un peu autrement, sans projet, sans avenir, sans futur. Il ne vit que sur des idéologies qui engloutissent les concepts. L’idéologie du progrès – la pauvreté, les inégalités qui s’approfondissent –, de la performance – la culture du résultat à court terme -, contre le progrès et la performance. Les exemples pourraient se multiplier. Le libéralisme a complètement faussé toutes les donnes, inversé les sens des termes aidé par l’insistance sur la seule communication.
Toutes les disciplines artistiques – à commencer par le jazz, musique de l’instant puissamment en relation avec le « Zeitgeist », l’esprit des temps pour employer un concept issu de la philosophie hégélienne – ne peuvent qu’en souffrir. En découle des éclatements puissants qui se traduisent par des « collages » nécessaires pour essayer de continuer de créer. Il n’est pas question d’avancer dans les arts, l’histoire des arts n’existe pas à proprement parler, il ne peut s’agit que de création, de naissance sinon de renaissance – peut-être faudrait-il un « r » majuscule » – pour construire un anti-art spécifique de ce 21e siècle, comme fut le jazz pour le 20e. En cela la situation du jazz sert de révélateur des impasses actuelles, impasses qui peuvent revêtir les couleurs de l’arc-en-ciel. Pour dire qu’il en est de sublimes. Continuer la lecture

Réflexions sur le 21e siècle

Quel sera l’art du 21e siècle ?

En ces temps où règne une atmosphère de fin de l’histoire, cette question de la survie de l’art mérite d’être posée. Va-t-il disparaître corps et biens ? C’est la vulgate à la mode. Il faut dire que la scène artistique pourrait conduire à cette conclusion. Non pas que la production artistique ait reculé. Elle a plutôt augmenté, en quantité et en qualité. Les musiciens sont meilleurs, ils sont mieux formés, comme les peintres ou tout autre artiste. L’école elle-même peut quelque fois conduire à la répétition plutôt qu’à la création.(1)
Le terme même de « production » indique la difficulté. La culture est dominante. Et non plus les œuvres d’art. Celles qui déclenchent un rejet profond pour la plupart et qui, pour d’autres – toujours minoritaires – laisse entrevoir un autre monde, un autre univers, un futur se dessinant en pointillés. L’œuvre d’art installe une rupture. Un nouveau regard, une autre manière d’appréhender le monde, de l’écouter. Ce fut le cas, pour toute la génération du « baby boom », du free jazz – pour cette musique art-de-vivre – et de la « nouvelle vague », pour le cinéma. Ces œuvres d’art ouvraient la voie à la révolution qui allait suivre. Sans elles, cette génération n’aurait pas été la même. Les conditions sociales peuvent expliquer en partie leur naissance. Elles sont nécessaires mais non suffisantes.
Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, dans un livre du début des années 1970 – 1971 exactement -, « Free Jazz/Black Power », donnaient la primauté à l’idéologie dans leur histoire de l’émergence du jazz – du free jazz en particulier mais pas seulement, ils réécrivaient par cet intermédiaire toute l’histoire du jazz et du blues, suivant la voie ouverte par Leroy Jones dans « Blues People »2 – en lien direct avec les luttes de libération, pour les droits civiques d’abord pour la révolution sociale ensuite. Les « Blacks Panthers » exprimaient directement le fait que « La révolution viendra d’une chose noire ».3 Ils furent détruits à la fois physiquement par le FBI – qui s’en souvient ? – et idéologiquement par leur vision de la lutte et de la révolution. Ils n’ont pas tenu compte des changements de contexte… Cette vision, malgré les critiques – et elles furent nombreuses -, reste pleine de sens. A condition d’interpréter le terme d’idéologie comme un système de référence, une projection du présent dans le futur et d’un futur forcément différent. C’est la vision de la rupture. Passant par le refus de poursuivre les tendances du passé qui sont à la base de toutes les prévisions économiques. Ce futur a des conséquences politiques et sociales, mais aussi artistiques. Pour aller encore plus loin, pour faire du présent la somme dialectique de ses parties, le passé et le futur, il faut l’œuvre d’art. Et le monde bascule. Continuer la lecture

Jeanne lasse de toutes les guerres

A Jeanne Lee, pour conserver sa mémoire vivante…

Jeanne Lee est morte. Le 24 octobre 2000. Des suites d’un cancer. Curieuses suites. Plutôt une fin. Mais pas en soi. La belle affaire me direz-vous. Les gens meurent quoi de plus naturel. A presque 62 ans – elle était née le 29 janvier 1939 à New York -, c’est presque un scandale.
Je l’aimais. Pour tout ce qu’elle était, pour tout ce qu’elle représentait, pour toutes les émotions qu’elle charriait. Elle chantait. Elle avait choisi de le faire. Docteur en psychologie et en psychopédagogie, chorégraphe, elle aurait pu « faire carrière ». Ce mot là lui était étranger. Les autres, elle leur faisait rendre l’âme. Car les mots ont une âme. Et Jeanne a toujours su la trouver pour nous la communiquer. En même temps que le sens d’un combat. Pour les droits. Des droits des femmes surtout, et plus encore des femmes Noires Américaines dans une société à la fois raciste et sexiste. Elle a su, sans avoir l’air d’y toucher, nous le rendre proche, indispensable.
Il y avait chez elle le sens de la dignité mais aussi celui d’une fraternité partagée en même temps qu’un goût pour la poésie la plus pure, la plus éthérée qui, soudain, prenait devant nous des allures de combattante. Comme si l’indicible pouvait trouver un chemin. Celui de nos cœurs. Elle savait magistralement leur parler. Avec cette voix un peu grave qui se mariait si bien – par quelle alchimie ? – avec le piano. Le plus minimaliste possible. Ran Blake par exemple pour cet album de 1961, The Newest Sound Around (RCA-BMG) qui reste un des souffles de la vie et des émotions brutes vous transperçant de part en part pour ne plus vous laisser souffler. Il est toujours à écouter. Comme ce « You Stepped out of a Cloud » (OWL Records) de 1989 qui conservait intact et savait même le renouveler le miracle de ce premier album. Ou Mal Waldron avec qui elle était venue à Coutances, pour « After Hours », après le boulot autrement dit. Pour partager, pour créer, pour aller plus loin là où personne n’est encore allée…
Les rencontres ont jalonné sa vie. Celle avec Archie Shepp a laissé cette trace improbable, « Blasé », d’une laide beauté qui renverse toutes les barrières et les règles soi-disant bien établies.
Nous la savions malade. Jazz Magazine de ce mois-ci lançait un appel à son aide. Il est arrivé trop tard. Aucun être humain n’est invincible, surtout lorsqu’il fait de sa vie un poème chanté, capable de reprendre « Le journal d’une folie » pour en faire un appel à la liberté, face à un monde devenu par trop vulgaire qui ne sait pas ce que chanter veut dire.
Adieu Jeanne. Il nous reste l’essentiel pour te reconstruire dans notre esprit, dans notre cœur par l’intermédiaire de ces enregistrements qui ne te rendaient hommage que par la bande. Il m’arrive de vouloir croire aux fantômes et donc de les voir et de leur parler… Pourront-ils chanter ?
Nicolas BENIES.