Nouveautés jazz février 1999

Les disques de jazz

Woody Allen : « Wild Man Blues », RCA distribué par BMG.

Le film de Barbara Kopple, au titre éponyme, présentait la tournée de Woody Allen, clarinettiste de jazz dit traditionnel. Le film offrait une vision de Allen tellement proche de ses films, qu’on s’y croyait. La musique n’avait qu’un rôle d’ornement. Ici l’ornement devient le principal. On découvre un groupe encore plus «traditionnel » que nature. Avec une volonté proche de la manie de «coller » à l’original pour en faire une pâle copie. Malgré les imperfections techniques, Jimmie Noone ou Johnny Dodds et plus encore Sidney Bechet – pour parler des clarinettistes – sonnent plus vivants que cet ensemble. Ils jouent une musique morte qu’ils enterrent tristement. Je ne m’attendais pas à ce résultat. Le film m’avait laissé plutôt un sentiment agréable. Continuer la lecture →

JAZZ

Retour sur les années Révolution (2)

 

L’actualité de l’année 1946, aux États-Unis, est faite par deux trompettistes aussi différents que peut l’être le jazz lui-même, malgré le fait que le deuxième a influencé le premier. Miles Davis et «Dizzy » Gillespie. Masters Of Jazz, distribué par Média 7 – aujourd’hui cette collection a disparu, note de août 2013 -, vient de publier le volume 2 et le volume 9 de leurs œuvres complètes. C’est encore le «Young Miles »1 qui participe aux sessions historiques de Parker pour Dial.2 Les chefs d’œuvre sont légions. Ils changent la vision du monde, notre manière de voir, d’entendre. Parker – et Miles en partie – deviendra l’exemple à suivre, l’exemple du génie. Dans la communauté africaine-américaine, il sera – contrairement à une légende – immédiatement reconnu. Comme Dizzy. Tout le monde le copiera. Les « cats » – les branchés – suivront la mode qu’il créera. Un temps. Celui de ces années là. Le trompettiste cherche un remplaçant à Parker et il trouve le jeune Sonny Stitt, saxophoniste alto – futur ténor – profondément marqué par Parker qu’il cherche à imiter. Il n’a pas les mêmes ailes que l’Oiseau. Il se laisse dominer par Dizzy qui ne trouve pas d’interlocuteur à sa mesure le poussant à se dépasser. Il abandonnera le quintet pour se sublimer dans le grand orchestre qui, avec lui, jettera toutes les flammes de l’enfer. Cet orchestre, bientôt en 1948, illuminera la salle Pleyel, déclenchant une bataille d’Hernani dont les Français ont le secret. Le Big Band exprime le sentiment de révolte de toute la communauté et sa volonté de changer l’ordre des choses. Les trompettes l’affirment haut et fort appuyées sur des saxophones déchaînés. Les limites connues sont dépassées. Pour notre plus grand enthousiasme. Aujourd’hui encore. Continuer la lecture →

Michel Petrucciani, un homme pressé.

Le pianiste de jazz français est mort à 36 ans, à New York où il résidait, d’une infection pulmonaire foudroyante.

 

Il a voulu tout et tout de suite. Peut-on dire qu’il y a réussi ? Lui seul pourrait répondre. Et il est trop tard. Il sera toujours trop tard. A l’heure des bilans, il ne reste que la disparition qui, soudain, pèse. Tout apparaît différent. Des rendez-vous ratés, des concerts approximatifs, ou ressenti comme tels, le désir de tout réessayer. Une minute, encore, monsieur le bourreau… Continuer la lecture →

JAZZ, retour qsur les années révolution, première partie

Retour sur les années révolution.(1)

La fin de la seconde guerre mondiale fait apparaître une révolution esthétique, mais aussi sociale, chez les laissés pour compte de cette société américaine qui n’en finit pas de se complaire dans son hégémonie, les Africains-Américains. Le bebop, c’est le nom de cette révolution, dont l’incarnation sera le génie incontestable de Charlie Parker, Bird, l’Oiseau pour l’éternité. Continuer la lecture →

Le jazz et la France

Petite histoire du jazz en France.

Vous ai-je déjà dit que le jazz avait débarqué en France en 1917 avec l’orchestre Jim Europe ? Le jazz a conquis droit de cité, comme le rappelle Lucien Malson dans la Revue Europe – étrange, non ? – consacrée à « Jazz et Littérature ». Cocteau fut tout de suite conquis et s’institua (mauvais) batteur. Le label «Swing» créé par Charles Delaunay en 1937 fut entièrement consacré au jazz. Django Reinhardt allait abondamment enregistrer sur ce label. Frémeaux et associés, distribué par Night & Day, sous la houlette du bon Daniel Nevers est en train d’éditer les œuvres complètes du Tsigane. Le volume 8 vient de sortir et couvre les années 1938-39. A part le quintet du Hot Club de France, on trouve une curieuse rencontre avec l’harmoniciste Larry Adler, et un extrait pris sur le vif de la « Grande Nuit du jazz »…. Sur sa lancée Delaunay créa, avec Hughes Panassié, la revue Jazz Hot.
Après la deuxième guerre mondiale, en 1948, Swing allait laisser la place à Vogue dont le capital allait se diversifier. Aujourd’hui, bizarrement, « Swing » est distribué par EMI, et Vogue par BMG. Daniel Baumgarten et Rémi Sommers – deux fous de jazz – ont décidé de rééditer tous ces albums resté dans l’ombre, sous l’égide de BMG France. Certains n’existaient qu’en 25 cm d’origine. Je connais des collectionneurs déçus… C’est d’abord la redécouverte du saxophoniste ténor et flûtiste belge Bobby Jaspar, qui partira faire carrière aux Etats-Unis et jouera avec le tromboniste Jay Jay Johnson pour finalement y mourir. Deux albums reprennent une grande partie de son œuvre enregistrée entre 1953 et 1955, « Bobby Jaspar et Henri Renaud » – pianiste influencé par Al Haig devenu producteur chez Sony Music – et « Bobby Jaspar & his Modern Jazz » où un tout jeune guitariste fait ses premiers pas, Sacha Distel et où l’on rencontre un vibraphoniste belge, Fats Sadi. Le même est avec Martial Solal pour des enregistrements de 1956 in « Martial Solal, The Complete Vogue Recordings, volume 2 ». Le pianiste est moins virtuose qu’aujourd’hui, ses influences sont plus nettes mais il y a du soleil dans les bleus. Le volume 1, reprenant les séances de studio de 1953 à 1955 verra Martial accompagné par Joe Benjamin (bassiste) et Roy Haynes (batteur), à l’époque avec Sarah Vaughan…
En 1956, le saxophoniste ténor Lucky (chanceux) Thompson est à Paris et Vogue décide de la faire jouer avec l’orchestre de Dave Pochonet, batteur, dans lequel on retrouve Martial Solal qui devait passer sa vie dans les studios. En deux volumes, « The Complete Vogue Recordings » of course, le bonheur de retrouver une sonorité de ténor qui tient beaucoup de Lester Young et a subi l’ascendant de Parker dans une ambiance décontractée où son talent, son mérite est reconnu. C’est sensible dans sa manière de jouer. Il repartira aux États-Unis et il sera oublié… Il reviendra en 1960 pour un concert public où il joue aussi du soprano. Faisons vivre Lucky Thompson…
Et Barney Wilen… RCA Victor (toujours BMG) réédite un coffret de deux CD, « Barney au Club Saint Germain (Paris 1959) » pour le retrouver en public, avec le trompettiste Kenny Dorham et Duke Jordan au piano notamment pour des moments volés à l’oubli…
NB

Un roman sur la culture américaine…

« Le Sax » de John Clellon Holmes, aux éditions Balland, collection Nouvelles Angleterres, 313 pages, Paris, 1988, 129 francs.

Il est rare que la littérature réussisse à mettre en scène le jazz et les jazzmen pour raconter les vicissitudes de la création. Julio Cortazar1, dans sa nouvelle «L’homme à l’affût »,2 avait approché le mystère Parker mieux que la plupart des critiques de jazz ou des témoins de l’époque. C’est dans cette lignée que se situe le roman de John Clellon Holmes, «Le Sax ». Dans la préface, écrite pour la réédition américaine de 1988 – soit 30 ans après sa première publication, et il faudra attendre 10 ans de plus pour cette première traduction en français -, Archie Shepp3 avoue qu’il est incapable de déterminer si l’auteur est Noir ou Blanc mais qu’il mériterait d’être Noir tellement il a su comprendre de l’intérieur la situation de l’artiste – le génie dans le cas de Parker – africain-américain dans un contexte où il est nié en tant qu’homme, qu’être humain. C’est un roman sur la schizophrénie des Américains. La seule culture créée sur le sol américain – le jazz et le blues comme résultat d’un même processus de fusion – est niée comme culture par la majeure partie de la population, et rejetée comme la «musique du diable »,4 en fonction du racisme imprégnant dés sa constitution les Etats-Unis.
Holmes fait partie de la « Beat Generation » – c’est lui qui aurait trouvé le terme – et a voyagé avec Jack Kerouac, des voyages immobiles le plus souvent. Kerouac l’a entraîné dans la découverte d’un nouveau continent, le bebop, lui qui n’aimait que le « Dixieland ».5 Jack avait voulu retrouver dans son écriture le rythme – le beat, le battement, le swing – du jazz, du bop dans les sonorités des mots leur donnant un autre sens, ou un sentiment là où la froideur régnait en maîtresse. Il truffait son texte de références aux mondes du jazz. La traduction française de « On The Road » – « Sur la Route », chez Folio – souffre de cette absence de compréhension du jazz de la part du traducteur.6
Chez Holmes, il n’est pas question d’ignorer le jazz et moins encore les jazzmen et les jazzwomen. Françoise Brodsky, la traductrice, a dû réaliser un travail de compréhension de ces galaxies. C’est la matière première de son roman. Par la fiction, il approche de beaucoup plus près la vérité de ces musiciens qui ne font pas seulement de la musique, mais sont aussi des créateurs de culture. Il les dessine de l’intérieur, comme s’il en avait une connaissance intime. Nous les découvrons sous d’autres jours, ou plutôt sous d’autres nuits. Les modèles sont reconnaissables. Edgar Poole – le personnage central, et Edgar Poe n’est pas très loin, poète américain s’il en fut -, saxophoniste ténor est une synthèse de Charlie Parker7 et de Lester Young, l’inspirateur du premier. Leurs vies se mêlent pour forger ce personnage attachant, irritant, à l’humour dévastateur et dirigé contre lui-même, avec un langage propre comme si celui des autres n’était pas le sien constituant un portrait de l’auteur en saxophoniste ténor. Il s’était d’ailleurs essayé à la guitare qu’il avait abandonnée après avoir écouté Charlie Christian.8 Sage décision. Il dit avoir écrit ces pages dans l’euphorie que le lecteur palpe à la lecture. La fin est plus pénible. Entre les premières ébauches et le roman tel qu’il est enfin publié en 1958, il y eût la mort de Parker en 1955 et il fallait donc que Poole mourût, après s’être répété pour la première fois de son existence. Il fallait qu’il perde cette capacité de créer des univers nouveaux pour mourir. On sait que Miles Davis s’est répété pour l’unique fois quelques mois avant de mourir…
Poole, défait lors d’une « jam session », pense retourner chez lui, à Kansas-City, pour retrouver son enfance, une nouvelle candeur qui lui redonne le goût de jouer, de créer. C’est la fin. Il le sait. Se le cache. Va voir les amis. Un trompettiste – on reconnaît Dizzy Gillespie -, une chanteuse – Billie Holiday sous le nom de Géordie -, les autres, tous les autres qui se lancent à sa recherche pour l’aider ou pour le voir disparaître, on ne sait trop. Tous ces portraits sont ressemblants, pas seulement avec ceux qui les ont inspirés mais avec la quintessence des musiciens de jazz.
Ce roman peut se lire en lui-même, sans connaître les figures du jazz qui ont inspiré le romancier. A la fin, le lecteur se verra obligé d’aller entendre cette musique qui provoque autant de cataclysmes, autant de transformations. Il se demandera pourquoi. En écoutant Parker – ou Lester, ou Billie, ou Armstrong -, il ne comprendra pas…tout de suite. Il sera tenté d’abandonner…et de passer à côté de mondes nouveaux, de cette création spontanée qui s’est traduite par de véritables chefs-d’œuvre à la fois inscrits dans le moment et éternels pour cette même raison. S’il insiste, sa vie changera. Comme celle de Holmes. Ce livre est donc à entrée multiple, dont la moindre n’est pas de dire aux Américains, là est votre culture !9
Nicolas BENIES.

Un roman jazz, « Le Sax »

Un roman sur la culture américaine…

« Le Sax » de John Clellon Holmes, aux éditions Balland, collection Nouvelles Angleterres, 313 pages, Paris, 1988, 129 francs.

Il est rare que la littérature réussisse à mettre en scène le jazz et les jazzmen pour raconter les vicissitudes de la création. Julio Cortazar1, dans sa nouvelle «L’homme à l’affût »,2 avait approché le mystère Parker mieux que la plupart des critiques de jazz ou des témoins de l’époque. C’est dans cette lignée que se situe le roman de John Clellon Holmes, «Le Sax ». Dans la préface, écrite pour la réédition américaine de 1988 – soit 30 ans après sa première publication, et il faudra attendre 10 ans de plus pour cette première traduction en français -, Archie Shepp3 avoue qu’il est incapable de déterminer si l’auteur est Noir ou Blanc mais qu’il mériterait d’être Noir tellement il a su comprendre de l’intérieur la situation de l’artiste – le génie dans le cas de Parker – africain-américain dans un contexte où il est nié en tant qu’homme, qu’être humain. C’est un roman sur la schizophrénie des Américains. La seule culture créée sur le sol américain – le jazz et le blues comme résultat d’un même processus de fusion – est niée comme culture par la majeure partie de la population, et rejetée comme la «musique du diable »,4 en fonction du racisme imprégnant dés sa constitution les États-Unis. Continuer la lecture →

Pour mémoire : « Tina » Brooks

Tina Brooks, Le retour 1.

Blue Note, distribué par EMI, nous gratifie d’une réédition nécessaire pour combler un des vides les plus béants de l’histoire du jazz. Les saxophonistes de cette période, celle où Coltrane commence à régner en maître, sont trop souvent relégués dans les oubliettes. C’est le cas de Hank Mobley actuellement. Ce fut toujours le cas de Harold Floyd Brooks pour l’état-civil, dit Tina pour l’éternité. Ike Quebec l’avait fait découvrir à Lion et Wolff qui avaient décidé de l’enregistrer. Quelques-uns uns de ses albums ne sont jamais sortis à l’époque, pour des raisons indéterminées. Il a fallu attendre que Lourie et Cuscuna sortent un coffret Mosaic pour permettre sa redécouverte, encore que le «re » soit de trop. Continuer la lecture →

Entretien avec Henri Renaud

SOUVENIRS, SOUVENIRS

Les commémorations liées à la fin de la seconde guerre mondiale se poursuivent. Elles obligent à un retour en arrière sur les années de la guerre et de l’après-guerre. Concernant le domaine du jazz, beaucoup d’erreurs ont été commises. Sous prétexte que les Nazis considéraient cette musique comme « décadente », beaucoup d’auteurs en ont conclu qu’elle avait disparu, et qu’il faudra attendre le débarquement pour la voir réapparaître. Vision fausse. A l’inverse de la réalité. Le jazz n’avait jamais eu autant droit de cité que dans ces années de guerre et d’occupation. Il retrouvait là, dans ce contexte particulier, sa nature. Il exprimait la révolte et la revendication fondamentale de liberté, de dignité. A interroger Christian Bellest – trompettiste à l’époque dans « Le Jazz de Paris » -, il apparaît évident que les concerts de jazz réunissaient plus de monde qu’avant la guerre, et qu’après la guerre. Les « jam-sessions » continuaient, avec des risques. Il fallait éviter les patrouilles pour rentrer chez soi au matin, à cause du couvre feu et de l’absence de laissez-passer, se réfugier sous les porches et compter sur la chance. Cette chance l’a protégée. D’aucuns, dans l’orchestre, étaient engagés dans la Résistance, d’autres non. Mais tous exprimaient leur révolte en jouant cette musique « de sauvages ». Il était souvent en compagnie de Django Reinhardt qui continuait à se produire, protégée par sa réputation et par les amateurs de jazz qui existaient aussi dans l’armée allemande. Par contre, se rappelle encore Bellest, il était interdit de danser. Charles Delaunay qui dirigeait la firme « Swing » semble avoir précédé les désirs des occupants en « francisant » les titres des chansons américaines.1Une façon, sans doute, de se moquer du nazisme…

Le témoignage d’Henri Renaud, que nous publions ci-dessous, montre que les disques américains arrivaient en France, avec une étiquette blanche, et qu’ils étaient reproduits. Personne, par contre, même pas les Américains, ne savait qu’une révolution se préparait, celle du Be Bop, celle de Charlie Parker et de Dizzy Gillespie, à cause du « Pétrillo ban », la grève des enregistrements qui dura de 1942 à 1944. Le choc fut d’importance… Continuer la lecture →

Pour Carmen McRae

CARMEN McRAE, GRANDE DAME DU JAZZ

Carmen est morte le jeudi 10 novembre, à Beverly Hills, Los Angeles. Sa route l’avait conduite de la côte Est où elle était née, à la côte Ouest…

Le jazz, on le sait, génère des génies. Au masculin. Carmen McRae, l’était au féminin. Comment devient-on un génie ? Par un travail de titan sur soi-même, pour devenir soi-même. Chemin difficile, escarpé, rocailleux. Carmen était née à New York, ça aide, le 8 avril 1922.1Elle avait commencé par des études de piano, ça aide aussi. Mais sa mère avait voulu faire d’elle une dactylo – la rapport avec le piano est évident -, ce qui lui permettra de vivre, en chantant la nuit, parce qu’elle a décidé de chanter, pour suivre les pas de Billie Holiday dont elle deviendra l’amie. En 1944, pour l’anecdocte, elle épouse le batteur, génie lui aussi du jazz bebop, Kenny Clarke. Elle enregistrera ses premiers disques, avec l’orchestre de Mercer Ellington – le fils du Duke – sous ce nom. L’influence de Sarah Vaughan – autre génie du jazz – y est sensible, et même plus que ça. Ce mimétisme la marquera, marquera son style d’une empreinte indélébile, pour ses premiers albums qu’elle réalise pour Bethlehem, avec l’accordéoniste Mat Matthews en 1954, sous son nom, celui de Carmen McRae. Elle a divorcé d’avec Kenny. Elle ne supportait pas d’avoir un seul homme. Continuer la lecture →