A propos de Miles et de Solar

Un article du Monde daté du 8 juillet 2012 entre en résonance avec mon livre « Le souffle bleu », qui traite beaucoup – mais pas seulement – de l’itinéraire de Miles Davis. Il est signé par Nathaniel Herzberg et fait état d’une découverte de Larry Appelbaum, « expert en jazz de la Bibliothèque du Congrès » qui conteste à Miles Davis la paternité d’un thème, « Solar », qu’il a enregistré en 1954, avec le saxophoniste alto Dave Schildkraut, membre en ces temps là de l’orchestre de Stan Kenton. Juste pour rectifier une petite erreur de l’auteur de l’article. Ce n’est pas Miles et ses « All stars », avec Jay Jay Johnson au trombone, mais ce quintet éphémère et étrange. Le jeune saxo alto fait sensation. Les critiques comme les musicien(ne)s ont l’impression d’entendre Parker – le Bird – tout en sachant que ce n’est pas lui. Il réalise une performance comme on les aime. Une succession de déséquilibres pour aboutir, dans le processus, à un équilibre superbe. C’est plutôt lui la « vedette » de cet enregistrement. Dommage de l’avoir oublié; Par contre la section rythmique est bien composé de Horace Silver au piano, Percy Heath à la contrebasse et Kenny Clarke – souverain aux balais – à la batterie.

Il apparaît que « Solar » – sur les harmonies de « How High the Moon », un standard que le bebop avait déjà transformé – a été précédé par la composition « Sonny » du guitariste Chuck Wayne, un de ces musiciens un peu trop oubliés. L’écoute laisse entendre plus que des similitudes. Miles se serait approprié la composition d’un autre.

Ce ne serait pas la première fois. « So What », de son album mythique « Kind Of Blue » (voir « Le souffle bleu », le livre qui sert de base à ce blog pour le jazz – aurait été écrit par Gil Evans. Et Gil l’aurait donnée à Miles. Lorsqu’on connaît les rapports entre les deux homme – le fils de Gil se prénomme Miles – personne n’est très étonné. Miles Davis aurait aussi « piqué » « Tune up au saxophoniste alto Eddie Vinson, « Cleanhead » pour les intimes et beaucoup d’autres compositions qu’il a signées.

Il n’est pas le seul dans ce cas. Sidney Bechet s’est appropié « Les Oignons », vieille chanson de la Nouvelle-Orléans que Albert Nicholas, clarinettiste, allait enregistrer lui aussi sous son titre non francisé « Les Ognons »… Et la liste serait longue…

S’agit-il d’un vol ou d’un emprunt ?

En 1954, Miles sort d’une période difficile. il a été acclamé à Paris en 1949. il s’est fait des amis, Boris Vian en particulier, il a trouvé l’amour avec Juliette Gréco… Il est adulé, reconnu par ce petit cercle de jeunes gens et de jeunes filles qui reconnaissent dans le jazz, leur musique, l’étendard de leur révolte, de leur jouissance aussi. Il rentre aux États-Unis, il n’est plus rien qu’un musicien noir à la recherche à la fois d’engagements mais aussi de sa voie. il sait qu’il ne pourra – et il ne le veut pas – être Dizzy Gillespie ou Fats Navarro. Il veut être… Miles !

Du coup, il trouve une échappatoire. La drogue et… tout part à vau l’eau. Il ne sait plus qui il est. Il cherche sa dose. Il joue de plus en plus mal parce que, dans le même temps, il ne s’est pas trouvé.

En 1954, il sort de ce trou. Retrouve des forces, de la conscience. Et se trouve. Cette année est cruciale pour lui. Il enregistre pour Bob Weinstock de Prestige des albums dont celui du 24 décembre 1954 avec Thelonious Monk – au piano, compositeur essentiel, original, hermétique, professeur de musique de Bud Powell, de Charlie Parker, de Miles et, plus tard de Sonny Rollins et de John Coltrane -, Milt Jackson – inventeur du vibraphone bebop, et un des maître d’œuvre du MJQ, du Moderne Jazz Quartet – + Percy Heath et Kenny Clarke.

« Solar » prend place dans ce renouveau. Pourquoi ne pas penser que Chuck Wayne a « donné » à Miles » ce thème qu’il a rebaptisé en contrepoint à la lune. Ou peut-être avait lu Nerval qui connaissait que trop bien « le soleil noir de la mélancolie » .

D’autant qu’il faut rappeler que cette époque est celle des « workshop », des ateliers. Les musicien(ne)s se réunissent soit dans le « basement » de Gil Evans, soit chez d’autres. les discussions sont passionnées, les échanges multiples. Pourquoi ne pas penser à une élaboration collective ? Et si Miles dépose ce thème en 1963, c »‘est que le climat a changé. Il est devenu célèbre grâce à Kind Of Blue.

« Sonny »

Le titre de la composition de Chuck Wayne, « Sonny », permet de mettre un peu de lumière sur ce trompettiste trop tôt disparu, Sonny Berman – Saul Berman pour l’état civil -, capable de jouer le blues avec une noirceur et une mélancolie qui nous laisse dans un ailleurs où, visiblement il était pressé d’aller. Il était né en 1909, à Fox Lake dans le Wisconsin et est mort à New York le 2 juin 1942. Il s’était fait connaître surtout chez Woody Herman. Il fera partie des petits groupes de l’altiste, clarinettiste, chanteur et, principalement, chef d’orchestre.

Au total, le silence de Chuck Wayne s’explique aussi par le fait que ce thème a été très peu joué. Alors que les déclinaisons de How High the Moon ont été multiples…

Il reste Dave Schildkraut… Sonny Berman… A retrouver, à écouter.

Nicolas Béniès, Le 10 juillet 2012.

Un jazz, des jazz ?

Les festivals de jazz aiment l’été.

Je ne sais pas pourquoi, personne n’a eu encore l’idée – que je lance comme un pavé dans une mare trop lisse, pour faire des ronds dans l’eau – de réaliser un tour de France en 80 festivals de jazz pour aboutir à une mise en perspective à la fois du ou des jazz et des contraintes qui pèsent sur les organisateurs dont ils ne parlent jamais préférant privilégier le contenu. Pourtant le contenu dépend fortement des contraintes économiques et politiques. Aucun festival de jazz – comme les autres – ne pourrait exister sans les subventions des collectivités territoriales toutes confondues dont la contrepartie se trouve dans la nécessité de la « réussite » : faire venir beaucoup de monde pour contribuer à la réputation de la ou des collectivités territoriales parties prenantes. L’échec est exclu comme la baisse de la fréquentation.

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Jazz, économie : un endroit pour s’exprimer

Bonjour,

 

Ce blog a comme fonction de publier mes articles autant sur le jazz que sur l’économie. En même temps, vous pourrez me faire part de vos commentaires et questions.

D’abord à propos du « Souffle bleu », le livre publié aux éditions C&F et, partant, sur des sujets intéressant le jazz.

A très bientôt.

 

Nicolas.

 

Réflexions sur le jazz

Où en est le jazz ?

Les grands festivals bourgeonnent au printemps – l’Europa djazz du Mans et Jazz sous les Pommiers de Coutances – fleurissent l’été, pour se faner à l’automne et redonner vie à ce poème immortel devenu standard du jazz, « Les feuilles mortes » ou « Autumn leaves » en passant de cette langue brûlante de Jacques Prévert, à celle ensoleillée du noir de la mélancolie de Johnny Mercer, pour se lancer enfin à l’assaut de l’hiver, « saison de l’art lucide » disait Mallarmé. Tous les festivals de jazz – et ils sont nombreux, plus de 800 recensés en France – font la preuve de la vitalité de cette musique, de son présent multiforme. Un présent éclaté entre les styles, entre les références. Chaque groupe, chaque musicien est en recherche de sa définition dans des mondes changeants. Comment construire son univers lorsque tout s’écroule autour de soi, en particulier les utopies de transformations sociales. Un monde qui ne sait plus pourquoi il se perpétue. Comme si le capitalisme triomphant de l’après chute du Mur de Berlin (novembre 1989) donnait des signes de confusion mentale, se trouvait sénile parce que trop développé, parce que sans contre pouvoirs ni au niveau des nations ni au niveau international. Que la seule diplomatie qui surnage est la « diplomatie de connivence ». Un monde, pour le dire encore un peu autrement, sans projet, sans avenir, sans futur. Il ne vit que sur des idéologies qui engloutissent les concepts. L’idéologie du progrès – la pauvreté, les inégalités qui s’approfondissent –, de la performance – la culture du résultat à court terme -, contre le progrès et la performance. Les exemples pourraient se multiplier. Le libéralisme a complètement faussé toutes les donnes, inversé les sens des termes aidé par l’insistance sur la seule communication.
Toutes les disciplines artistiques – à commencer par le jazz, musique de l’instant puissamment en relation avec le « Zeitgeist », l’esprit des temps pour employer un concept issu de la philosophie hégélienne – ne peuvent qu’en souffrir. En découle des éclatements puissants qui se traduisent par des « collages » nécessaires pour essayer de continuer de créer. Il n’est pas question d’avancer dans les arts, l’histoire des arts n’existe pas à proprement parler, il ne peut s’agit que de création, de naissance sinon de renaissance – peut-être faudrait-il un « r » majuscule » – pour construire un anti-art spécifique de ce 21e siècle, comme fut le jazz pour le 20e. En cela la situation du jazz sert de révélateur des impasses actuelles, impasses qui peuvent revêtir les couleurs de l’arc-en-ciel. Pour dire qu’il en est de sublimes. Continuer la lecture →

Petit voyage à travers quelques nouveautés en jazz, décembre 2011

Passage en revue de ceux et celles qui ont l’année 2011

La révélation de l’année, un batteur, Benjamin Sanz sur le label créé par Archie Shepp, ArchieBall, avec un titre qui crie la volonté d’aller voir ailleurs si le jazz n’y est pas, « Mutation majeure ». Il est en compagnie de Rasul Siddik, superbe trompettiste, Boris Blanchet au saxophone ténor, Matthieu Jérôme au piano et Idriss Mlanao à la contrebasse et ce quintet fait la preuve qu’il est possible de créer en se référant à toute la tradition du jazz, à toute son histoire mouvementée. Benjamin Sanz sait se servir de tous les apports de cet instrument emblématique du jazz. Il tient à la fois de Billy Higgins et de Ed Blackwell soit la quintessence de toute la batterie moderne. Une énergie à soulever les corps et les âmes. Un grand moment.

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Les Israéliens et le jazz de New York.

Échanges…

Le jazz trouve sur son chemin les musicien(ne)s venant d’Israël et occupant la Ville de New York pour signifier, peut-être, un renouvellement du jazz. Deux d’entre eux viennent de publier sur des labels européenne.

Un guitariste tout d’abord, Gilad Hekselman pour cet « Hearts Wide Open », des cœurs grands ouverts, qui fait penser au film de Kubrick « Eyes Wide Shut », des yeux grands fermés pour signifier l’irruption du rêve dans notre réalité quotidienne quelque fois un peu grise. Loin des yeux, loin du cœur, les yeux fermés pour ouvrir son cœur, ce pourrait être la nouvelle devise. Il nous la propose et s’essaie à l’illustrer. Le tout se présente comme une suite en 12 tableaux prologue et épilogue compris. Il n’hésite pas à aller puiser dans le fonds des standards, comme pour cette partie 7, « The Bucket Kicker » qui est une réflexion sur « Never let me go », une chanson appréciée des musiciens d’aujourd’hui à commencer par Roy Hargrove. Le trompettiste la chante – mal – à chacun de ses concerts. Ici, c’est une sorte d’antienne combattue par le commentaire du compositeur-guitariste. Il a su aussi choisir ses complices. Le saxophoniste ténor Mark Turner fait la preuve de sa maîtrise technique – ce n’est pas un scoop – mais aussi d’une capacité à faire passer des émotions. Son jeu a pris de la maturité. Il n’a plus ce besoin, que l’on trouve dans certains de ses enregistrements, de la virtuosité pour la virtuosité. Un créateur est en train de naître. Il faudra suivre Mark Turner… Joe Martin, à la basse, et Marcus Gilmore à la batterie montrent qu’ils connaissent bien les mondes du guitariste. Ils forment un vrai trio de ceux qui arriveraient à nous faire oublier que 1+1+1 = 3 et = 1

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Pour voyager léger…

Cultiver les différences.

Jozef Dumoulin est né en Belgique, travaille en France, a étudié en Allemagne et a eu comme professeur de piano le Britannique John Taylor – qui a lui-même beaucoup entendu Bill Evans. Comme beaucoup de musiciens de sa génération, le rock et la pop ont servi de portes d’entrée dans la découverte du jazz. Cet héritage multiple se retrouve dans ses compositions. Cet album, « Rainbow Body » – Un corps arc-en-ciel -, met en pratique cet art du collage symptomatique de notre temps. Il a troqué le piano pour cet instrument électronique, le « Fender Rhodes », qui peut permettre un bavardage sans conséquence, les notes prenant le pas sur la composition. Il ne tombe pas dans ce piège. Il fait ici la démonstration que cet instrument peut être expressif capable du meilleur lorsqu’il est dressé, orienté vers un objectif. En compagnie de Trevor Dunn, bassiste électrique, capable de faire référence à la mémoire du jazz comme à celle du rock sous toutes ses formes et de Eric Thielemans – le fils, le petit-fils de Toots ? -, batteur plein d’allant, il propose une sorte de voyage dans les musiques d’aujourd’hui qui se souviennent d’hier et voudraient aller vers celles de demain. Dans cet arc-en-ciel, les bleus se détachent, les rouges se combattent et toutes les autres couleurs affichent leurs spécificités. Pourtant, ces compositions – malgré leur apparence – sont sans concession à l’air du temps. Elles essaient de trouver leur place, tout en ne refusant aucune influence, des musiques du monde comme de la musique contemporaine. Une sorte de définition du jazz… Une musique sans nom faut-il le rappeler, à entrées multiples. Jozef – origine polonaise ? Il semble construire l’Europe à lui seul – Dumoulin en propose une…

Nicolas BENIES.

« Rainbow Body », Jozef Dumoulin trio, BEEJAZZ, Abeille Musique distribution.

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Nouveautés jazz novembre 2011

Voyages…

Une chanteuse, Wendy Lee Taylor. Il me souvenait d’un album de cette vocaliste – plus juste que chanteuse, c’est une musicienne à part entière, on l’oublie un peu trop souvent – intitulé brutalement « Wendy Lee Taylor », orné d’une belle couverture du label indépendant Cristal Records et qui m’avait séduit. Il faut dire que le pianiste était Chris Cody, un de ceux qui s’était découvert dans ce début du 21e siècle – l’album en question date de 2004. Depuis, presque rien ou plutôt rien qui soit venu à mes oreilles, je parle de Wendy, Chris lui a continué une carrière que je lui souhaite grande.

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TOUT AUTOUR DU PIANO.

Périples du piano

ECM a quitté pour un temps – mais pas pour longtemps – Keith Jarrett pour se tourner vers un duo de piano, le duo peut-être une démonstration la plus égocentrique qui soit, chaque pianiste pouvant ou voulant prendre toute la place. Lorsqu’il s’agit de deux virtuoses, on peut craindre le pire. Souvent, dans ce cas, le risque est limité. Il ouvre néanmoins la possibilité d’une démonstration de piano. 176 touches = plusieurs orchestres potentiels.

Chick Corea est un pianiste et un compositeur digne d’éloges. Il faut dire que je l’avais entendu avec Miles Davis lors d’un concert mémorable salle Pleyel, en première partie de Cecil Taylor en piano solo. Les spectateurs/auditeurs, venus pour Miles, n’ont pas vraiment résisté au tsunami de notes du pianiste/compositeur alors au faîte de son art. Mes voisins jugeaient qu’ils pouvaient faire au piano ce que faisait Cecil. Ils n’avaient pas conscience de l’énergie qu’il faut – qu’il fallait – pour tenir 90 minutes à ce rythme d’enfer. Miles avait été présenté par André Francis comme notre « contemporain » contrairement à Cecil qui faisait partie de l’avant-garde. Chick Corea faisait partie de cette cohorte de jeunes musiciens capables de tenir la dragée haute au déjà vieux maître, Miles Davis. C’est à ce concert que Miles a jeté une serviette éponge à Jack DeJohnette après son solo de batterie. Un geste de mépris. Suivi par un échange d’instruments entre Chick et Jack, du piano à la batterie. DeJohnette avait été pianiste…

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Des mots et des musiques oubliées

BOUM ! SURPRISE-PARTIE

Danse-t-on encore la valse, le rock, la java ? Sans parler de la polka, du tango ou de la mazurka ? Ou encore le cha-cha-cha, le mambo, la rumba, la samba ? Là je réponds oui même si ces danses issues de la tradition afro-cubaine ont changé de nom et s’appellent plutôt salsa, elles restent de nos temps. Elles ne peuvent pas vieillir. Elles proviennent du sang, de la sueur, du rire et des larmes d’une multitude de populations se retrouvant sur une terre d’exil qu’elles n’ont pas choisie mais qu’elles ont fertilisé, dans tous les sens du terme. Continuer la lecture →