Live in Paris, 1960

Un Roi à Paris, Olympia 1960

Entre deux « cassages » de l’Olympia – le premier en 1955 avec Sydney Bechet, les autres dans ces curieuses années 1960 où le « yé-yé » dominait – des concerts de jazz eurent lieu dans cette salle qui en garde encore des souvenirs aériens même si elle a été refaite. Bruno Coquatrix, directeur, la prêtait aux présentateurs de l’émission sur Europe 1, « Pour ceux qui aiment le jazz » à 18 heures et à minuit. Daniel Filipacchi et Franck Ténot se faisaient, pour l’occasion, organisateurs de concerts.
D’autres grands concerts de jazz eurent lieu dans cette salle. King Cole à Paris, avec le Quincy Jones B.B.Celui là se fit sous l’égide de Norman Granz qui, pour 3000 dollars – si les souvenirs de Michel Brillé, concepteur de cette collection « Live in Paris » avec Gilles Pétard, sont justes -, avait engagé Nat « King » Cole pour cette tournée européenne dans ces premiers mois de 1960. Souvenez-vous. Quincy Jones, après l’échec de « Free and Easy », une comédie musicale, était en rade, avec son orchestre à Paris – voir, dans cette même collection « Live in Paris », le double album consacré à Quincy et son orchestre – et en demandait qu’à trouver des engagements. Filipacchi en fournissait et… Norman Granz pour accompagner le « crooner » King Cole. Bien sur, l’orchestre eut droit à une première partie mais la vedette, le roi de cette fête c’était Cole.

Nathaniel Adams Coles, pour l’état civil, né le 17 mars 1919 à Montgomery, État de l’Alabama – une grande partie de son histoire est sous-entendue par le lieu – a appris la musique avec sa mère, organiste. Son père, un pasteur baptiste lui permit de découvrir la richesse des gospels. La famille déménagea à Bronzeville – le nom officiel d’un des ghettos de Chicago – où il fait des études classiques de piano.
Nat, bègue, se trouva obligé de chanter, raconte la légende, par un propriétaire de club à Los Angeles. Il n’était pas, dans ces années là, question de refuser. A l’instar de l’orateur grec, Démosthène, il mit des cailloux dans sa large bouche pour lutter contre son handicap. Le résultat fut plus que convaincant. Il avait trouvé une expression originale. Mais, dans ces années 1940, c’est son jeu de piano qui renversait toutes les certitudes. Inspiré de Earl Hines – un de ces musiciens qui résiste à tous les temps qui passent – il tirait les notes vers lui comme une tentative de les porter au-delà d’elle-même. Son trio – piano, guitare, contrebasse – inspira nombre de pianistes. Même Art Tatum y succomba un temps. Oscar Peterson, virtuose, s’en inspira tout autant. Tellement que Oscar chante comme Cole à s’y tromper.
En 1960, sa carrière a pris une nouvelle direction. Depuis ses succès, notamment le sirupeux « Mona Lisa » (1950), qui permirent, dans le même temps à la firme Capitol de grandir, il était devenu plus « chanteur de charme » (crooner) que pianiste malgré un retour fracassant en 1956 – un album publié en 1957 – « After Midnight » orienté jazz, une rencontre avec quelques amis, au coin d’un verre et de plusieurs paquets de cigarettes.
Il ne faut pas s’y tromper, un grand musicien et un des rares africains-américains à animer une émission régulière à la télévision et à être reconnu par tous les publics aux Etats-Unis.
Dans les deux concerts qu’il donne à l’Olympia donc ce 19 avril, sa voix de baryton fait bon ménage avec l’orchestre de Quincy. Une des découvertes, peut-être, c’est la capacité du batteur régulier de Cole, Lee Young – le petit frère de Lester – d’être à la fois le batteur du petit groupe et de grand orchestre. Du grand art.
Ces deux concerts font la preuve que Nat était devenu professionnel. Les deux sets sont construits de la même manière, les prestations durent quasiment le même temps et rien n’est laissé au hasard. Pourtant et par quel miracle, aucun sentiment d’ennui. La voix de King Cole semble plus fatiguée pour la deuxième représentation et sent plus le tabac tout en sauvegardant le swing et une sorte de nuage bleuté fait passer sur toutes ces chansons le sentiment du temps qui passe mais aussi celui d’une révolte maîtrisée.
Le rapport au public fonctionne et c’est là l’essentiel.
Ne ratez pas ce concert. Il permet de se rendre compte de l’art spécifique créé par Nat King Cole. Il faut faire partie de la cohorte de ses admirateurs. Vous serez en excellente compagnie.
Nicolas Béniès.
« Nat King Cole & The Quincy Jones Big Band 19 avril 1960 », Live in Paris/Frémeaux et associés.

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