Le jazz débarque en France. Naissance d’histoires d’amour…

Pour éviter toute tentative de commémoration… Mémoire et histoire à travers les révolutions esthétiques du jazz…


Les deux débarquements du jazz. Le jazz et la France, une histoire d’amour.

Premier débarquement (31 décembre 1917, 1er janvier 1918, Saint-Nazaire et Brest)

Jim Europe – ça ne s’invente pas – Reese débarque avec son 369th US Infantry Band. On retrouve des traces de cet orchestre dans un coffret de deux CD publié par Frémeaux et associés, « Early Jazz, 1917 – 1923 ».

Immédiatement, le jazz séduit les surréalistes, Cocteau, les Dadaïste. Robert Goffin, avocat et écrivain (belge, je sais c’est pour ça qu’il n’est pas très connu), écrira beaucoup sur le jazz dont une histoire rêvée de cette musique. Michel Leiris recevra le choc de sa vie qui le conduira sur les entiers menant vers l’ethnologie.
Voir « Le jazz à la lettre », Yannick Séité (PUF)

Des adhérents du nouveau (créé en 1921) parti, le PC, font une alliance bizarre avec une partie de la droite catholique représentée par Hughes Panassié, un disciple de Jacques Maritain dans ces années 20-30 pour fonder les « Hot Club de France », une association qui regroupe les passionnés. Ils et elles ne sont nombreux mais font du bruit.
La Revue Nègre, en 1925 avec Joséphine Baker – dans l’orchestre se trouve un dénommé Sidney Bechet qui avait déjà eu la reconnaissance du chef d’orchestre et compositeur suisse Ernest Ansermet en 1919 lors d’un concert à Londres – défraie la chronique.

Voir « New Orleans sur Seine » de Ludovic Tournés, Fayard, Paris, 1999.

Le jazz est la musique de ces « roaring twenties », « The Jazz Age » dira Scott Fitzgerald (recueil de nouvelles qui porte ce titre).

Dans ces années Louis Armstrong marque le jazz de son empreinte. En 1934-35, il est à Paris. Un CD existe sous le label EPM… Tout Louis Armstrong est nécessaire, surtout les albums réalisés entre 1925 et 1930. Là encore Frémeaux et associés a réédité tout Louis Armstrong jusqu’en 1947. Ces faces sont aussi disponible chez Columbia. Elles ont été réalisées pour le label OkeH, créé par un immigré juif allemand fuyant la première boucherie mondiale.

Le seul génie européen du jazz prend son envol au début des années 30, Django Reinhardt. Il commence, en 1933, par enregistrer avec Jean Sablon puis avec Germaine.

Charles Delaunay fonde, avec Hughes Panassié, le label « Swing » uniquement consacré au jazz – une grande première – et la revue Jazz Hot en 1937.

Les premiers 78 tours réunissent, Coleman Hawkins, Benny Carter, Alix Combelle, André Ekyan, Django et Stéphane Grappelli au piano. Disponible dans les anthologies de Django, celle de Frémeaux et associés, sous la responsabilité de Daniel Nevers, est la plus complète.
Le quintet du Hot Club de France, une idée de Charles Delaunay va naître. Il réunit Django, Nin-Nin, Joseph Reinhardt, Stéphane Grappelli au violon, Louis Vola à la contrebasse et une deuxième guitare rythmique et il est promis à un grand avenir.
Un autre violoniste participera à la création de ces années avec ou sans Django, Michel Warlop. Frémeaux et associés a publié, sous la responsabilité de Daniel Nevers, un coffret de deux CD sur Michel dans la collection quintessence dirigée par Alain Gerber. Une biographie a été publiée aux éditions de l’Harmattan, « Michel Warlop, génie du violon swing » par Pierre Guingamp.

La guerre, l’Occupation verra naître un jazz français coupé qu’il est des influences américaines. Le jazz de Paris, Django joueront devant des salles pleines. Les zazous feront leur apparition. Django deviendra une grande vedette pendant ces années.

En 1944-45, Deuxième débarquement du jazz

Pendant la guerre, aux États-Unis, s’est effectué une révolution esthétique dans le jazz. Le monde se transforme. Le jazz aussi. Le bebop est né. Charlie Parker a construit une nouvelle grammaire, un nouveau vocabulaire.
Le « Petrillo ban », la grève décidé par le syndicat des musiciens en 1942 et qui durera jusque fin 43 pour les petits labels qui naissent en grand nombre et jusqu’en 1944 pour les « majors », empêche de connaître la gestation de cette révolution.
Parker – « Bird » pour les intimes – commence à enregistrer avec un orchestre de Kansas City, le Jay McShann orchestra, et il fait sensation d’après les témoignages notamment celui de Jimmy Heath. Tous ces enregistrements de 1940-41 sont disponibles chez Decca.
Ensuite le Bird – avec « Dizzy Gillespie puis Miles Davis, Kenny Dorham – enregistrera chez Savoy notamment « Ko-Ko » sur les harmonies de Cherokee (1945) qui marquera le saut dans cet inconnu.
C’est Ross Russell – voir son « Bird Lives » publié chez 10/18 pour la traduction française – qui crée un label, Dial Records, pour enregistrer Parker. Sur la côte Ouest. Tous ces enregistrements ont été réédités. Une fois encore Frémeaux et associés a permis à Alain Tercinet de faire un travail remarquable en éditant la saga parkérienne. Le vol 1 à 6 est disponible et s’arrête en 1949 au moment où Parker participe au deuxième festival international de Jazz organisé par Charles Delaunay. A partir du 7 mai 1949, à Paris pour une semaine. La vedette c’est Sidney Bechet, le génie c’est Parker.
Avant une nouvelle bataille d’Hernani avait eu lieu. Le grand orchestre de Dizzy Gillespie en rade en Suède avait reçu des subsides de Delaunay, arrive à Paris, se produit salle Pleyel et c’est l’affrontement entre partisans du bebop et du jazz traditionnel. Certains s’en souviendront toute leur vie du choc ressenti ce soir là. 26 février 1948 pour l’enregistrement qui reste. Disponible et réédité sous plusieurs labels.
Il reste une trace du festival de mai 1949, Miles Davis et son quintet enregistré par la radio française avec Maurice Cullaz. Columbia pour le label.
Le bebop s’installe. La coupure entre partisans du vieux style regroupés derrière Hughes Panassié et ceux du bebop derrière Delaunay et le HCF met en place, c’est la mode, des procès staliniens. Hughes exclut à tour de bras. Ais Jazz Hot reste la propriété de Delaunay qui s’entoure de jeunes collaborateurs, Boris Vian, André Hodeir – qui écrira « Hommes et problèmes du jazz » et abandonnera le violon, qu’il jouait sous le nom de Claude Laurence pour s’orienter vers la composition – Lucien Malson, Jacques Hess…
Les jeunes musicien(ne)s français(e)s s’orientent vers le bebop. Kenny Clarke, situé quelque part entre Paris et New York pendant ces années, batteur créateur de la batterie moderne, servira de professeur.
Sim Copans qui a débarqué le 12 juin 1944 pour annoncer aux populations de la Manche les avancées rapides des troupes alliées vers Caen, est à la tête d’un camion avec un matériel sono pour attirer les foules. Il se trouve que, au lieu d’une semaine, les opérations demanderont un mois. Lorsqu’il n’a rien à dire, m’a raconté Sim, il passe du jazz.
A la suite d’un concours où les circonstances ont gagné, il est l’entremetteur qui permet à la radio française d’acheter l’émetteur de la radio des forces armées américaines et devient, un peu plus tard, le créateur des émissions de jazz sur Paris Inter.
Une nouvelle génération fera du jazz, de nouveau, l’étendard de sa révolte.

Claude Luter commence sa carrière au Lorientais. Il deviendra le groupe attitré – avec celui d’André Rewelioty – de Sidney Bechet. Christian Azzi, pianiste de Claude dans ces années d’immédiat d’après seconde guerre mondiale, m’avait raconté la nécessité de travailler et de travailler encore leurs instruments pour être au niveau du saxophoniste soprano/clarinettiste. « Mowgli » Jospin quittera l’orchestre à ce moment là, incapable suivant les mauvaises langues d’arriver au niveau requis. C’est avec Sidney que l’on cassa l’Olympia pour la première fois… Les albums de Claude et Sydney ont été réédités dans la collection « Jazz in Paris » (Universal, Concord aujourd’hui). Collection qui permet aussi d’entendre tout ce que Paris accueillait comme grands du jazz…

Mais ceci sera une autre histoire.

Annexe

Filmographie sélective sur les débarquements du jazz.

Le plus beau film sur le jazz dure moins de 15 mn, date de 1944 est l’oeuvre d’un photographe Gjon Milli et a été commandé par Norman Granz au moment où il lançait les JATP, « Jammin’ the blues ». Les « vedettes » ont nom Lester Young, Harry « Sweets » Edison, Jo Jones, Sidney Catlett – les deux grands batteurs de ce temps (nous sommes en 1944) – et, surtout, le noir et le blanc. un noir noir et un blanc blanc. Une réussite esthétique.

Le deuxième film est quasi historique, « Stormy Weather » – avec des numéros époustouflants – il se place juste après la guerre de 14 18, retour des soldats musiciens qui ont joué avec Jim Europe jusque 1939. Avec Bill « Bojangles » Robinson le plus des plus grands « Sandmen », les danseurs de claquettes. Fred Astaire lui a souvent rendu hommage. Curieusement ce film a été l’un des premiers à être projeté sur les écrans parisiens fin 1944-45

« Certains l’aiment chaud » de Billy Wilder évoque à la fois Chicago des années 30, est une parodie des films noirs et rend hommage aux orchestres de femmes, se déroule dans les années 34-36.

Après la première boucherie, c’est la vraie naissance du cinéma comme art populaire.
« Le chanteur de jazz » (1927), prémisses du parlant, sera le chant du cygne du cinéma muet.

« New York New York » de Scorcese raconte le retour d’un musicien de jazz – incarné par De Niro, le témoignage de Georgie Auld, saxophoniste ténor, présent dans le film – après la seconde guerre mondiale, sorte de pendant de Stormy Weather.

Pour la France, « Rendez-vous de juillet » de Jacques Becker raconte aussi l’atmosphère de ces années 45-47 où tout semble possible. Reconstitution du tabou, club emblématique de St Germain des Près où se produisait Boris Vian.

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