Sur novembre décembre 1995

RÉFLEXION

RETOUR SUR LE MOUVEMENT SOCIAL

L’appréciation du mouvement social de novembre-décembre 1995 est importante pour déterminer les voies et les moyens de le poursuivre. « L’appel de Bourdieu » – en fait l’appel signé par des syndicalistes et des intellectuels, grande première en France – à des États-Généraux qui auraient lieu le 24 novembre 1996, en est une des suites. Pour que ces États-Généraux soient possibles, il faut les préparer, dans tous les départements, les régions pour constituer des liens entre tous les acteurs de ce mouvement social, pour élaborer nos « cahiers de doléances », et le programme de transformation sociale qui les sous-tend.

Le deuxième round se fait attendre. La division syndicale est redevenue une des composantes de la situation sociale, comme si les directions syndicales jouaient la décomposition, l’éclatement. La recomposition syndicale sera difficile. Pourtant le gouvernement poursuit dans la voie de ses réformes réactionnaires, protection sociale, privatisation de France-Télécom, attaques contre le service public d’éducation… Il est urgent de répondre à l’attente des grévistes et des manifestants de novembre-décembre, en élaborant une réponse alternative à celle de la classe dirigeante, en montrant qu’il est possible de construire une autre société…

Les éditions La Découverte ont pris le risque de traiter de l’actualité, en publiant « Le tournant de décembre » assemblage de deux points de vue, celui de Jean Pierre Le Goff,1 « Le grand malentendu », et d’Alain Caillé,2 « Vers un nouveau contrat social ? », chacun essayant de tirer les leçons de ce mouvement. Le titre est justifié. Il faudrait même aller jusqu’à dire qu’il s’agit de l’entrée dans une nouvelle période de la lutte des classes en France, et, peut-être, en Europe. Les auteurs n’insistent pas sur la nouvelle ère qui commence avec la chute du Mur de Berlin, véritable tremblement de terre des fondations du mouvement ouvrier français en particulier, comme de ses divisions, dont le résultat est la perte des références culturelles et la désagrégation renforcée. Le projet de transformation sociale a besoin d’être non seulement réactualisé mais refondé. Cet angle d’attaque est explicitement absent de leur réflexion, mais ils formulent, chacun dans leur univers théorique, des propositions qui font partie de ce débat. Ils partent tous deux du constat – qui est aussi le notre – de l’échec du libéralisme et de la nécessité de définir une autre politique.

Une société managériale et antidémocratique.

Jean Pierre Le Goff, après avoir insisté sur les grandes différences de ce mouvement d’avec mai 68, quant à la période économique – la croissance en 1968, la tendance à la récession en 1995 -, et sur les changements qu’il a provoqués, qualifie ce pouvoir de « post soixante-huitard », constitué de « managers modernistes » qui exercent une « fascination sur une partie de la gauche syndicale et politique ».3 Il fait porter son analyse sur la classe dominante pour expliquer le mépris, la morgue, le goût du secret dont elle fait preuve. Il insiste sur l’éclatement du « pacte républicain »4, sur une Europe libérale qui se construit sans les peuples, sur une « modernisation sans perspective » dans un contexte de crise du modèle d’intégration, de la déstructuration de la culture de métier, de la pénétration des critères de l’entreprise dans les services publics et de la remise en cause de la démocratie, en plaidant pour le renouveau de la citoyenneté, pour retrouver « le sens du conflit, de l’affrontement et du débat. »

Tout comme Caillé, il ne met pas en lumière les raisons profondes des réformes – thème que nous avons abordé dans notre chronique de conjoncture -, la métamorphose nécessaire de la forme de l’État, la remise en cause de « l’Etat-Providence » – la forme étatique née dans les 30 glorieuses comme résultat de la période longue de croissance et des luttes de la classe ouvrière – pour faire naître une nouvelle forme adéquate au nouveau contexte, une des conditions pour définir une sortie capitaliste de la crise capitaliste. Analyse complexe qui ne se contente pas de rester à l’écume des phénomènes – qui fait aussi partie de la réalité – mais essaye de déterminer les raisons de cette avalanche de remises en cause. Là se trouve l’explication de la poursuite contre vents et marée – dont les sondages au plus bas pour le premier ministre – de ces transformations de fond, qui, notons-le au passage, ne s’expliquent pas par la construction européenne, par le traité de Maastricht mais par des évolutions internes à chacune des formations sociales. Tout en soulignant que le même type de réforme a lieu dans tous les pays capitalistes développés.

La contestation de la « société salariale nationale » ?

Caillé voit dans le mouvement social une contestation de la politique, des hommes politiques, des intellectuels, que « plus personne ne croit en personne », vision réductrice d’un mouvement qui a vu des organisations syndicales « collés » aux formes de la grève décidées par les grévistes eux-mêmes – expliquant l’absence de « coordinations » – s’unissant pour faire semblant d’offrir des perspectives. Pour lui, c’est le monde des « 30 glorieuses qui est en train de disparaître – vision juste – qu’il voit comme la fin de la « société salariale nationale » – là est le débat de fond – qui oblige, de son point de vue, à cerner les contours d’un nouveau « contrat social ».

Le premier problème qu’il évite est celui des forces sociales en présence. Qui est porteur des exigences de la transformation sociale ? Qui intervient ? Qui définit la politique économique qui ne peut être ni libérale ni keynésienne ? Qui détermine le degré jugé souhaitable de l’internationalisation de l’économie ? Qui agit pour l’existence d’un vrai pouvoir politique confédéral à l’échelle de l’Europe ? Enfin, qui se bat pour la réforme économique et sociale et celle de la démocratie ?5

Ces propositions font partie des débats actuels. Mais elles ne rentrent pas – c’est le premier désaccord – dans la définition d’un « contrat social ». Celui-ci n’a jamais existé dans la société capitaliste. Le « consensus » dont parlent aussi les théoriciens de l’école dite de la régulation, provient des luttes de la classe ouvrière et de la récupération des « revendications » par un régime politique bonapartiste permettant de le légitimer et de le faire apparaître au-dessus des classes. La question revient à faire naître un nouveau projet-programme de transformation sociale alternatif au capitalisme et au libéralisme, qui passe par l’élargissement du salariat – un travail pour tous – pour poser la possibilité de l’abolition du salariat6. C’est une question dont l’absence est remarquable qui a, pourtant, été posée par le mouvement social.

Ce livre ouvre des débats qui, sans être nouveaux, sont actualisés. C’est aussi un instrument de travail ne serait-ce que dans la mise à disposition du lecteur des différents appels – de soutien à Notat, le premier appel « Bourdieu »… -, outils nécessaires au moment où il est vital de se réunir pour formaliser un ensemble de propositions allant dans le sens de la transformation sociale, en France comme en Europe.

Nicolas BENIES.

Encore sur le management

Jean Pierre Le Goff poursuit ses réflexions sur la crise du « management moderniste », dans son dernier livre, publié lui aussi aux éditions La Découverte, « Les illusions du management ». La conclusion intéresse au premier chef les éducateurs que nous sommes. Il plaide pour « une formation professionnelle et technique qui, demeurant ancrée dans un métier de base, prenne en compte les évolutions; une formation de culture générale qui permette d’opérer un recul réflexif et de mieux connaître les évolutions de la société afin de pouvoir en mesurer la portée et en apprécier la portée. » Il voudrait relancer l’éducation permanente et la promotion sociale. Pour ce faire il faut revoir les impératifs de la compétitivité, redonner sa place au métier d’ingénieur, et redonner du sens à la démocratie dans l’entreprise. Une autre manière de voir l’économie d’entreprise.

NB

Sur le syndicalisme enseignant en France

L’histoire de notre syndicalisme reste largement ignorée. Les premiers temps n’ont fait l’objet d’aucune étude exhaustive à part celle de nos camarades de l’École Émancipée en 1939, histoire, paraît-il, bourrée d’erreurs, mais qui redonne le sens du combat de la Fédération de l’enseignement et sa place dans la construction du syndicalisme en France. La suite, pour être plus connue, n’en reste pas moins avec quelques zones d’ombre.

René Mouriaux vient de consacrer un « Que Sais-Je? » à cette histoire qui est aussi un peu la sienne, comme la nôtre. Il passe rapidement sur les premiers temps – sans citer le travail de nos camarades, dirigeants de la Fédération, mais c’est compréhensible pour un chercheur et il était difficile de le critiquer dans le cadre d’un tel ouvrage – pour arriver à la naissance de la FEN, véritable objet de ce livre. Les raisons de l’autonomie, les rôles respectifs de chacun sont bien mis en lumière, comme celles de la scission, et la formation de la FSU.

Au total, un petit livre essentiel.

NB

1 Auteur du « Mythe de l’entreprise », aux mêmes éditions, dont Julien Desachy avait parlé dans la revue.

2 Responsable de la revue du MAUSS, dont j’ai parlé dans la Revue.

3 L’héritage de mai 68, écrit-il page 70, « est profondément contradictoire et paradoxal : le noyau dur de révolte solidaire et fraternelle a été refoulé en même temps que le militantisme jugé « ringard », tandis que les exigences d’autonomie et de responsabilité se sont retrouvées dans les discours et les pratiques du pouvoir et du management. N’est-ce pas aussi cela qu’a révélé près de trente ans après le mouvement de novembre et décembre 1995 ? » Pas seulement faudrait-il ajouter. La manière de gouverner n’est pas la seule raison du mouvement, même si elle fut partie prenante. La manière d’être de Juppé est révélatrice, et a, sans doute, joué un rôle dans le déroulement du mouvement, mais il a posé d’autres questions.

4 « On aurait tort, écrit-il page 53, de sous estimer l’attachement à l’ « exception française » entendu comme un ensemble de repères républicains du vivre ensemble. » C’est un vrai débat qu’il pose, et dont le dépassement ne peut que se situer à l’intérieur d’un projet de transformation sociale qui conserve les acquis des luttes de la classe ouvrière. La notion de « service public à la française » pourrait servir de base à la définition de tous les services publics à l’intérieur de l’Europe et au-delà.

5 Toutes ces questions font références à des thèmes traités par Caillé qui, il faut bien le dire, reprennent ses sujets de prédilection. Chaque penseur comme chaque acteur trouve dans le mouvement social ce qu’il y a mis au départ. Le plus souvent chaque vision pose des problèmes d’ensemble qu’il faut prendre en compte. Par contre sa conception de la démocratie directe me semble grosse de dangers. Il écrit, page 141, qu’il faut redécouvrir et relégitimer la démocratie directe « non à la place de la démocratie représentative (…) mais en complémentarité dialectique avec elle. » Et restreint cette démocratie directe – l’auto organisation – au tiers-secteur, qu’il appelle « économie tierce et plurielle » ou « économie solidaire ». Si les lois de fonctionnement du mode de production capitaliste ne changent pas, le résultat sera une nouvelle forme de gestion – comme les RES aujourd’hui – des entreprises permettant d’augmenter la productivité et de faire accepter les restructurations. Où est le progrès social ?

6 C’est une autre divergence avec Caillé, comme avec d’autres sociologues, de croire que le chômage de masse pose – sans autre condition – la fin de la société salariale nationale. Le travail – plus exactement l’emploi – reste encore la forme fondamentale de l’intégration dans la société.

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