Le roi se meurt une fois encore

A propos du 40e anniversaire de la mort de Elvis Presley

Les commentaires se sont multipliés sur la mort d’Elvis. Les banalités succédant aux on dits. Rien sur son enfance pauvre et malheureuse, rien ou si peu sur « Beale Street » à Memphis qui sert d’entrée dans le ghetto noir, rien non plus sur la grande création de Elvis, le rockabilly, ce mélange propre à la société américaine entre les blues et le « Country and Western », moins que rien sur « Big Boy » Crudup, le bluesman qui inspira le premier 45 tours de jeune Elvis. Silence total sur le producteur, Sam Phillips et de son label « Sun Records ». Tout, par contre sur son succès à partir de 1956 lorsque Sam a cédé les droits des premiers enregistrements à RCA. Ce n’est pas le label RCA qui a pris les risques mais bien Phillips.
Sam Phillips est tombé dans le blues très tôt. Il sert de « talent scout » pour tous les labels indépendants qui naissent après la seconde guerre mondiale dont Chess – qui reste le plus connu. Il enregistre dans des conditions pas toujours optimales, ce qui s’entend. Mais il sait aller à la découverte…
Jay McInerney racontera dans « Le dernier des Savage », une version de l’histoire de Sam. Elvis est évoqué sous des traits différents.
Sam racontera que Elvis est venu au studio après avoir appelé une multitude de fois la secrétaire de Sun Records. La légende voudrait qu’il soit camionneur. Il fait des livraisons dans un van autour de Memphis… Il faut toujours vérifier la légende ou alors dire que c’est la légende. (Je vise ici particulièrement Bertrand Dical qui, sur France Info a accumulé les poncifs sans aller vérifier). Elvis passera la journée dans le studio. Sam – a posteriori ? – sent qu’il y a quelques chose. Elvis, au grand désespoir de Sam chante comme « Dino », Dean Martin avec cette voix sirupeuse qui fait la gloire de Dean mais qui ne correspond pas à ce que cherche le producteur. A la fin de cette journée mémorable pour les deux hommes, Elvis prend une guitare et chante un thème de Big Boy Crudup : « That’s allright mama » et c’est la rencontre. Sam sait qu’il a trouvé ce qu’il cherchait, un Blanc qui chante comme un Noir et qui peut synthétiser l’apport du blues et de la Country.

Arthur « Big Boy » Crudup, « That’s allright mama »,

Elvis

A la première écoute les ressemblances, la copie même apparaissent évidentes. Il faut écouter attentivement pour apercevoir les différences. le grain de la voix d’abord, le jeu de guitare teinté de Country et le tout se différencie par une fusion entre la variété américaine, le blues, Memphis, Beale Street – c’est là où il prendra le coup de peigne dit de la banane , l’Église et tout le reste… Rien n’est acquis à ce moment là, le travail peut commencer. A l’époque, les musicien-ne-s passent beaucoup de temps en studio en recherche de l’inspiration, de la rencontre… Sam Phillips sait prendre ce temps. L’accélération du temps, de l’argent à gagner a changé les rapports entre les musiciens et les studios comme les technologies du son. Depuis les Beattles, le travail des ingénieurs du son est devenu primordial. Ce n’est pas le temps d’Elvis…

Comme beaucoup de musiciens Noirs à cette époque, il a fait ses classes à l’Église où il a commencé à chante et écoutera à Beale st
Elvis fera scandale et, comme souvent, le scandale viendra de la danse. Il se déhanche guidé par cette musique rythmée. Les ligues bien pensantes ont trouvé, après le jazz – copié-collé des réactions contre le jazz dans les années 1920 – le diable dans le rock. A Nashville, il ne fait non plus recette dans un premier temps. Les « teens », les « ados » le plébiscitent et les grandes compagnies le récupèrent pour en faire un produit de consommation. Elles mettront du temps, la jeunesse est en colère et a trouvé la musique qui lui correspond. Les « crooners » ont fait leur temps.
IL ne faut pas oublier les musiciens qui l’entourent : Scotty Moore, guitariste de Country qui deviendra l’un des premiers, sinon le premier guitariste de rock, un technicien, accompli – il jouera avec Elvis pour les premiers et derniers enregistrements -, le batteur D.J. Fontana moins « bucheron » qu’on ne l’a dit et le bassiste Bill Black. Ces jeunes gens se déchaînent sur scène.
Le colonel Parker, ni colonel ni Parker – un serbo-croate entré illégalement aux Etats-Unis au début des années 20 – prendra les affaires d’Elvis en main et 30% sur les revenus des enregistrements, 50% sur les concerts. Pour dilapider tout cet argent dans les casinos. Elvis ne s’en plaindra jamais.
Le Roi, sacré ainsi par le marketing, se retirera à Graceland avec toute sa cour où il s’ennuiera à mourir en mangeant des pilules vertes, rouges et bleus. Il grossit et ses journées passent difficilement…
Il fera les soirs de Vegas chantant souvent faux pour le plus grand plaisir des touristes voir un Roi sur son divan, un roi qui ne sait plus quoi faire de sa vie… et qui garde le sens de l’humour et de la dérision sans une once de racisme…
Nicolas Béniès.
Bibliographie : la monumentale biographie de Peter Guralnick, traduite au Castor Astral – Bordeaux, 2007 -,par Jean-Michel Dore : « Last train to Memphis », tome 1 « Le temps de l’innocence (1935-1958) », 595 pages et le tome 2, « Careless love », « Au royaume de Graceland (1958-1977), 857 pages, Bordeaux 2008. Guralnick vit la vie de Presley, une empathie à la fois étonnante et difficile à accepter. Mais très informée et très agréable à lire.
Sébastian Danchin défend une thèse bien résumée dans le sous titre « Elvis ou la revanche du Sud », Fayard, Paris, 2004, 480 pages.

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