Appréhender le jazz ? Est-ce possible ?

Une vague moderne et solidaire pour la créativité individuelle.

Il est des anniversaires qu’il faut savoir fêter surtout lorsqu’il s’agit d’un jubilé. L’AACM, Association for the Advancement of Creative Musicians, est née à Chicago en 1965 sous la férule du pianiste Muhal Richard Abrams qui avait, déjà, une carrière derrière lui. 1965, il faut s’en souvenir, c’est aussi une sorte d’apogée du « Black Power » via toutes les associations et organisations qui gravitaient autour de cette revendication, en particulier Malcom X et les « Black Panthers ». La répression, l’oubli est aussi tombé sur cette donnée, a été sanglante. Les forces de police n’ont pas fait dans la dentelle et ont tué ou emprisonné une grande partie de ces militants.
Cette association se proposait d’offrir aux musicien-nes-s des rencontres, des discussions pour leur permettre de trouver leur propre voi(e)x. De « faire » communauté, collectif tout en préservant le champ des possibles de l’individu. Une sorte d’anarchisme mariant la fraternité et des formes de société secrète. La plupart des musicien-ne-s de jazz d’aujourd’hui sont passé(e)s par cette école ouverte et sans structure. A commencer par Anthony Braxton mais aussi la flûtiste Nicole Mitchell qui fut la dernière présidente en date de cette association.

la-nuee-l-aacm-un-jeu-de-societe-musicale-de-alexandre-pierrepont-1040926903_mlIl fallait un anthropologue doublé d’un historien et un rien de passion pour le jazz pour mener à bien ce projet : rendre compte de l’AACM à la fois dans son déroulé chronologique, dans son étendue – elle se développera à New York puis dans l’Amérique du Nord et au-delà – et dans ses références tout en donnant la parole aux musicien-ne-s. Alexandre Pierrepont s’est fixé cet objectif avec ce livre-fleuve, « La Nuée, l’AACM : un jeu de société musicale ». Livre-fleuve parc qu’il charrie une grande partie de l’histoire du jazz mais aussi des utopies de transformations sociales à commencer par une mise en pratique de l’autogestion qui veut marier le collectif et l’individuel, plus exactement pour permettre le développement des capacités de l’individu, l’environnement collectif est nécessaire.
« Nuée » dit-il pour justifier les trajectoires différentes de tous ces créateurs et créatrices, pour indiquer que cette « École » est un école ouverte soumise aux influences du monde. Pour lui, et il l’a déjà argumenté dans son livre précédent, « Le champ jazzistique » est ouvert, multiple et joue sur la mémoire pas seulement de la musique mais aussi de l’Histoire, une mémoire sociale.
Livre-fleuve aussi parce qu’il essaie – même si ce n’est son objet – de définir à la fois la modernité et la place du jazz dans ce monde étrange aux contours non déterminés. Le champ jazzistique est aussi champ des possibles, champ de la créativité.
Malgré un style – sauf pour le portraits de musicien-ne-s qui terminent le livre donnant un peu de respiration – touffu, dru, ce livre est un essai remarquable. Les premières pages sont, dans le même mouvement, parcours biographique de l’auteur et résumé de ce premier livre « Le champ jazzistique » (aux éditions Parenthèses) pour permettre au lecteur de comprendre son intérêt pour cette association. Anthropology – jeu de mots sur le titre d’une composition de Charlie Parker – et jazz ont toujours fait bon ménage tout en laissant une part de ce mystère de la création.

Illustrations
Alexandre Pierrepont ne se contente pas d’écrire sur l’AACM, il fait aussi vivre un label, RogueArt, qui enregistre ces musicien-ne-s à commencer par Nicole Mitchell. Les dernières parutions font la part belle aux rencontres des deux côtés de l’Atlantique. « The Turbine ! »,, c’est le nom du groupe, a titré son album « Entropy/Enthalpy ». Il réunit deux bassistes, Harrison Bankhead et Benajamin Duboc en compagnie de deux batteurs, Amid Drake – l’un des plus importants de notre temps – et Ramon Lopez. Pour le deuxième CD de ce (petit) coffret, Jean-Luc Cappozzo, trompette, Lionel Garcin, saxophone alto et William Parker, contrebassiste, viennent joindre leur voix. Un album étrange qui demande plusieurs réécoutes pour y entrer totalement. Plus classique finalement que son apparence…Matthew Shipp, l’un des pianistes intéressants et capable de se dépasser à certains moments, a intitulé l’album qu’il a réalisé avec son quartet « Declared ennemy » – c’est le nom du quartet -, « Our Lady of the Flowers », qui pourrait passer pour une évocation de Lady Day, Billie Holiday, dont c’est le 100e anniversaire de la naissance. Ces quatre là se connaissent bien sans être tout à fait de la même génération : Sabir Mateen, ténor saxe et clarinette, William Parker, contrebasse et Gerald Cleaver, batteur. C’est la preuve que la capacité de Chicago d’être une grande ville du jazz et de la musique créative ne fait pas partie du passé mais bien d el’avenir. Une musique de la mémoire, un e musique-fleuve à l’image du livre de Pierrepont. S’il fallait l’illustrer…
Nicolas Béniès
« La Nuée. L’AACM : un jeu de société musicale », Alexandre Pierrepont, Éditions Parenthèses, Marseille ; , « Entropy/Enthalpy », The Turbine !, « Our lady on the Flowers », Declared Ennemy », RogueArt.

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