Retour de Jazz Sous les Pommiers (Coutances, mai 2015)

Un pharaon (avec un petit p et au petit pied) sénile et décadent ?

Ce devait être la fête. Coutances, petite ville de la Manche mais dotée d’une immense Cathédrale – où il fait froid, les spectateur(e)s en témoignent – et d’un festival non moins immense, médaille de bronze des festivals de jazz en France, accueillaient l’une des dernières grandes légendes du jazz, avec Sonny Rollins, Ornette Coleman, Pharoah Sanders. Compagnon de John Coltrane, ce natif de Little Rock, âgé aujourd’hui de 75 ans, avait commencé sa carrière dans les orchestres de Rhythm & Blues pour s’engager dans l’Arkhestra de Sun Ra. C’est là, à Chicago, qu’il avait reçu du chef de cette secte son surnom, « Pharoah ». Il terminera dans les bras de Coltrane, groupe dans lequel il jouera le rôle de trublion, d’empêcheur de swinguer en rond pour forcer le leader à aller, encore et toujours, plus loin.

Après la mort du saxophone ténor, en 1967, il a voulu faire fructifier l’héritage en réinterprétant tout le répertoire coltranien, en habitant les thèmes avec sa propre sensibilité. Il arrive qu’il donne l’impression d’être Coltrane pour dire à quel point d’osmose il est capable d’arriver. Il donne l’impression – et pas seulement – de les avoir appris par cœur tout en possédant la capacité, à certains moments, de pouvoir s’envoler.
Il habite le saxophone dont il est un des grands serviteurs. Un son qui sait rendre grâce à l’outrance avec une manière de dépasser les limites de l’instrument quasi naturellement.
Je l’avais entendu et vu dans un club de New York en septembre de l’an dernier. Il était en compagnie d’Odeon Pope qui fut un grand saxophoniste mais qui là faisait figure de maître de cérémonie et de James Carter faisant, comme à l’habitude, l’article de la marque de saxophones dont il est le représentant officiel. L’arrivée de Pharoah, qui se faisait attendre, avait changé la donne. Soudain, Geri Allen, pianiste remarquable qui avait l’air de s’ennuyer, Reggie Workman, bassiste légendaire qui avait aussi participé aux expériences coltraniennes et qui fêtait son 80e anniversaire, Jeff Watts, batteur superbe donnaient l’impression de se réveiller. Les habitués du bar – le prix d’entrée est moins cher – commençaient, à leur tour de s’ébrouer. Bref la vie entrait dans la musique.
Un album était ce soir là, comme la veille, enregistré. Ce « Free Spirits Of Jazz » devrait sortir le 15 juin sous le label Half Note Records.
Pour vous dire que cette performance était attendue et chargée d’aura. On attendait Pharoah le cœur ouvert. Un vendredi 15 mai, c’était, pouvait-on croire, de bon augure. Le temps lui-même s’était finalement décidé à y participer. Il avait fait beau. Toutes les conditions étaient réunies. Un public nombreux mêlant connaisseurs attentifs qui venaient entendre le changement comme la continuité et les néophytes prêt à communier avec le jazz porté par le saxophoniste. Une grande première à Coutances, un des pères putatifs du free jazz. Un régal !
Il est arrivé, le visage fermé, son saxophone à la main. Il affichait une ferme attention. Éviter de jouer. Les musiciens qu’il avait engagés débutaient avec lui à l ‘exception de son pianiste, compagnon des bons comme des mauvais jours, émule de McCoy Tyner (le pianiste du quartet historique de Coltrane), William Henderson. Le batteur tenait plus de la lignée de « Philly Joe » Jones que d’Elvin Jones et le bassiste donnait l’impression de découvrir le répertoire. Ni l’un ni l’autre n’ont démérité. Sanders les a laissés se dépatouiller dans des solos trop longs pour occuper un terrain qu’il laissait libre.
Le spectacle, déplorable, indigne de son passé et de son présent et qui laissera une trace indélébile sur son avenir, était celui de sa vieillesse. Non pas celle de son âge. A 75 ans, il est encore capable de décoiffer les sommets, de faire léviter le public mais de celui de son mépris. Envers le public venu lui présenter son cœur et son esprit prêt à tout pardonner sauf cet étalage de bêtise, envers les organisateurs mais aussi envers ses musiciens laissés à vau-l’eau. Il n’en avait pas fini pour autant de s’enfoncer dans le mépris. Le « retour » ne semblait pas fonctionner. A plusieurs reprises, il se penchait vers le haut-parleur pour bien indiquer que quelque chose n’allait pas. Traduisons que les techniciens, dans ce festival où il était tombé, ne savaient pas faire leur travail. Le technicien du son est même venu sur la scène pour bien montrer que le retour fonctionnait bien. Il n’en a eu cure. Évidemment, dans le public, a germé l’idée de faire une collecte pour lui payer un sonotone. Ou alors il avait oublié de monter le son…
A un moment donné, il a même soufflé résolument à côté du micro. Un mépris supplémentaire, doublé d’une imbécillité, envers Radio France qui enregistrait le concert. Il s’est quand même décidé à jouer le thème de « Body and Soul », sur le modèle de celui de Coltrane dans cet album Atlantic, « Coltrane’ sound » de 1960 sans décoller à aucun moment, puis un autre standard extrait de l’album « Ballads » (Impulse cette fois, 1961) du même Coltrane en se contentant de répéter le thème jusqu’à plus soif. On avait déjà bu le calice jusqu’au-delà de la lie…
Quel est l’intérêt, pour lui, d’une telle attitude ? A priori aucun. L’explication – si je me permets d’utiliser ce terme fortement inadéquat – se trouverait dans la demande de son nouvel agent. Il paraîtrait qu’il aurait demandé le double de la somme négociée au départ. Les organisateur(e)s ont, bien sur, refusé. Un contrat est un contrat. Il a donc décidé de boycotter le festival en tuant sa prestation. Sait-on, que ce soir là, il s’est tué lui-même. Un suicide « involontaire », une notion étrange, je le reconnais, mais qui convient bien à son action. Il a créé le concept, ce vendredi soir.
Qui, dans le public, aurait l’idée d’aller entendre le disque qui va sortir ? Qui ira entendre ce merveilleux conteur, souffleur qu’est Pharoah Sanders ? Il a tué la possibilité même de la découverte.
Pour répondre au titre ,de cette chronique en forme de billet d’humeur désillusionné, il n’est pas sénile quant à sa capacité de souffler. Mais il est décadent dans sa manière de considérer le monde. Un manque total d’empathie. Il a fait la démonstration qu’une grande partie de lui est déjà morte…
Il existait le « Black Sunday », il faudra surnommé Pharoah – et il a perdu le droit de porter ce surnom -, « Black Friday » et éviter de l’inviter. Pour faire ce qu’il a fait, il aurait mieux fait de rester chez lui. Une décision meilleure pour sa santé – peut-être mais il me permettra ou non de lui dire mon indifférence – et surtout pour la nôtre. Il nous a fait perdre nos illusions. C’est peut-être le plus grave. Je ne pourrai lui pardonner. C’est un adieu.
Nicolas Béniès.

Quelques illustrations sonores pour indiquer quel musiciens est – était ? – Pharoah Sanders avant que le poison du complexe de supériorité ne l’envahisse pour diffuser son mépris des autres et qu’il se rabaisse au niveau très en dessous de celui de la mer, mer qui risque de l’engloutir corps et biens. On sait que Poséidon ne fait pas de cadeaux surtout à ceux qui n’en méritent pas…

D’abord la partie 1 de cette prière superbe – il faut quand même le dire qui montre le son et l’énergie d’un musicien capable de transcender toutes les simplifications

Une version de « Body and Soul » enregistré en 1985 (extrait de l’album « Shukuru », Theresa Records), avec William Anderson Kurzweil 250, Ray Drummond à la basse et Idriss Muhammad à la batterie

Deux extraits d’un autre album Theresa, « A prayer before dawn » de 1989, le premier « After the rain » (une composition de Coltrane, un duo Pharoah/John Hicks au piano, pianiste qui nous a quittés…

et un thème de Dave Brubeck joué à peu près par tout le monde à commencer par Miles Davis, « In your own sweet way », Pharoah avec William Anderson (p), un autre duo.

Quelques photos d’avant
Ici Pharoah Sanders et William Anderson

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et là Pharoah en scène…

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Pour mémoire et pour indiquer que Pharoah copie quelque fois littéralement Coltrane, Body and Soul, John Coltrane (McCoy Tyner (p), Steve Davis (b) et surtout, l’autre génie de la bande Elvin Jones) fin 1960 pour Atlantic

En 1998, pour Verve (Universal) il peut aussi faire « musiques du monde » en compagnie de Bill Laswell, producteur de cet album « Save our children ». Titre éponyme dans lequel il joue peu (du soprano en l’occurrence)

Retour aux années 1969-1970, années pendant lesquelles Pharoah croît en son destin, le temps des albums impulse dont « The creator has a master plan » (voir plus haut). Il enregistre, en février 1969, « Karma », avec Leon Thomas (vocal), Julius Watkins au cor (french horn), Lonnie Liston Smith au piano, Reggie Workman – avec qui il a rejoué en septembre 2014, Reggie fêtait ses 80 ans – et Ron Carter à la contrebasse, Freddie Waits à la batterie d’où est extrait ce « Colors » composé par Pharoah et Leon Thomas

En 1970, le 25 novembre, ce fut « Thembi » – encore un peu plus Japon de pacotille – « Astral Travelling ». C’est un peu la mode, une réminiscence de son passage chez Sun Ra, de Lonnie Liston Smith. ici, Michael White est au violon, Cecil McBee (b), Clifford Jarvis (dr)

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