Fête aux Antilles et à Paris

Mémoire, modernité et danses.

Antilles en fêteLes musiques populaires, les vraies celles qui ne sont pas lancées comme des savonnettes échappent au domaine de la marchandise, de la reproduction. Elles possèdent un charme magique : la mémoire du temps, ce souffle nécessaire constitutif de notre patrimoine culturel en même temps qu’elles savent se prêter à toutes les modes qu’elles transcendent. Le passé ne peut pas être conservé dans le formol ou alors c’est un passé mort et inintéressant pour les générations suivantes. La répétition est nécessaire à la formation mais est contraire à la création.
Il faut savoir se servir du passé pour entrer dans la modernité.
Les musiques antillaises font partie de notre histoire. Elles sont très tôt entrées dans notre monde. Les musicien(ne)s antillais, de la Guadeloupe et de la Martinique, ont très tôt envahi la Capitale. Paris était – l’imparfait est tout un programme de régression culturelle passant par la fermeture des frontières – une ville de toutes les cultures. Elles s’y donnaient rendez-vous pour magnifier la Ville-Lumière plus encore et lui donner cette « aura » qu’elle a su diffuser.

Le clarinettiste Stellio – mort quasiment sur scène en juillet 1939 – fut de ces créateurs qui savaient faire danser la biguine ou la mazurka au petit peuple parisien comme au « Tout Paris ».
La transmission de cette musique a eu besoin de producteurs qui savaient à la fois rééditer et transmettre via de nouveaux arrangements pour bousculer la tradition et la faire vivre.
Dans le livret de cet album, « Antilles en fête », Jean-Pierre Meunier explique la genèse des deux « 33 tours » réalisés par le guadeloupéen Raymond Célini et enregistrés à Paris. Le premier est un hommage à Stellio avec des arrangements de Al Lirvat, tromboniste touché par le be-bop après la seconde guerre mondiale et le débarquement de l’orchestre de Dizzy Gillespie salle Pleyel en février 1948 (voir Nicolas Béniès « Le souffle de la liberté », C&F éditions), qui sait se souvenir de ses racines. Il faut dire qu’il a joué dans les orchestres menés par Stellio entre les deux guerres, dans ces cabarets parisiens remplis de cette musique qui tenait la dragée haute au jazz tout en étant influencée par lui et qu’elle influençait en retour.
Il s’est entouré de deux clarinettistes : Maurice Noireau ancré dans la tradition instaurée par Stellio et par Robert Mavounzy, son ami et complice, lui aussi transformé par l’arrivée du be-bop. Il donne aux compositions de Stellio et aux thèmes traditionnels une vigueur et une modernité qui fait plaisir à entendre tout en conservant l’essentiel, la danse, le rythme. Les deux clarinettistes, qui alternent, donne t des couleurs différentes à ces « reprises » qui, tout en gardant leur parfum, respire l’air d’un autre temps Difficile, à l’écoute, de rester tranquillement assis. Le corps bouge, s’agite transporté dans ce monde où tout est musique fraternelle. Le corps rêve de ce monde là…
Le deuxième LP est signé par Gérard La Viny. Ce compositeur, guitariste chanteur, animateur, « entertainer » dirait les Américains, a joué un grand rôle dans l’adoption du Merengue à Paris dans le milieu des années cinquante – voir ma chronique de l’album des frères Coppet. Il s’est entouré, notamment, de Roger Collat, violoniste amateur la nuit et cadre dans une grande entreprise. Jean-Pierre Meunier, dans le livret, dresse le portrait de ces deux personnages qui restent pas forcément dans la m »moire des habitant(e)s de la Métropole.
Ces deux albums avaient été réalisés au moment de la Foire de Basse-Terre, une grande première. Elle avait eu lieu en 1973. Gérard de Viny avait composé un thème, « Cé la Foire à Basse-Terre », comme un remerciement pour l’organisation de cette manifestation.
Ils représentent aussi un hymne à la créolité, à cette culture spécifique qui sait donner au français cette « inquiétante familiarité » nécessaire à toute œuvre d’art.
Cerise sur un gâteau consistant, Célini a fait appel à un trio qui oscille entre jazz et biguine, entre be-bop et musique antillaise, celui d’Alain Jean-Marie. Pianiste superbe et cultivé, avare de paroles – il me souvient d’une interview à Marciac et de ses réponses sous forme de « oui » et de « non » sans plus de développement – mais musicien jusqu’au bout des ongles qui a su enregistrer autant du jazz que de la biguine avec la même force de conviction. Ces deux mondes sont les siens à part entière. Notre culture est faite de ces rencontres. Il est entouré de Winston Berkeley à la guitare basse et de Jean-Claude Montredon, batteur, lui aussi né dans ces îles. Le tout permet de danser tout en prenant conscience de notre culture commune.
Nicolas Béniès.
« Antilles en fête. Musiques de la créolité – Foire de Basse-Terre 1973. Tradition des bals populaires et des réunions familiales », livret de Jean-Pierre Meunier, Frémeaux et associés.

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