Jazz. Retrouver Ben Webster


Un souffle brutalement amoureux

Qui écoute encore Benjamin Francis Webster ? Le saxophoniste ténor a d’abord appris le violon pour jouer du piano dés l’âge de 11 ans. Il nous reste un enregistrement qui ne nous dit rien de Ben Webster. Il passera au saxophone sous l’égide Budd Johnson après avoir entendu Frankie Trumbauer qui influença tous les saxophonistes à l’exception, peut-être, de Coleman Hawkins. Sa reconnaissance date de son entrée à la fin des années trente dans l’orchestre de Duke Ellington, en même temps que le libérateur de la contrebasse Jimmy Blanton et du compositeur Billy Strayhorn. Duke était ainsi paré pour réaliser ses compositions marquées du sceau du génie.
Ben Webster fait partie de la cohorte qui inventa le saxophone ténor dans le jour. Un trio, Coleman Hawkins le précurseur, Lester Young deuxième inventeur et Ben. Comme les trois mousquetaires, il faut rajouter d’Artagnan en l’occurrence Frankie Trumbauer déjà cité, compagnon de Bix Beiderbecke. Bix et Tram n’ont pas été reconnus comme des références à part entière par les critiques alors que les musicien-ne-s ne tarissaient pas d’éloges sur eux.
L’apparence de Ben, un colosse, le poussait, en même temps que l’alcool, à la bagarre. Un brutal. Il tabassait aussi Billie Holiday avec laquelle il eût une aventure, « affair » dans la langue locale. La rencontre de 1957, « The sound of jazz », démontrait sa grande tendresse envers Billie.
La plupart des musiciens, comme Rex Stewart qui l’avait côtoyé chez Duke, vantaient sa chaleur et sa générosité. Sa manière de caresser les balades, les blues fait la démonstration que la brute était un être tourmenté et, surtout, solitaire. C’est pour cette raison qu’il sait nous bouleverser. Totalement.
Ce double CD de la collection Quintessence, dirigée par Alain Gerber, couvre les années 1940-1962, années de la munificence de Ben. Il permet de s’apercevoir que, comme le note Gerber, Ben Webster nous manquait, que le retrouver – l’entendre pour la première fois plus encore – était comme se retrouver, retrouver des sensations oubliées, retrouver notre humanité faite de contraires, comme la sonorité de ce ténor qui joue avec le souffle de la vie. La révolte qui affleure souvent est une réaction contre un monde de plus en plus fou où l’espoir doit se reconstruire à chaque instant pour croire encore, toujours à un avenir. Le désespoir éclate à chaque note pour lutter contre le voile noir de la mélancolie pour citer Gérard de Nerval. « El Desdichado » pourrait lui servir de définition.
Nicolas Béniès
« Ben Webster, New York – Los Angeles, 1940 – 1962 », livret de Alain Gerber et Alain Tercinet – ce dernier nous a quittés en 2017 – collection Quintessence, Frémeaux et associés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *