Nouveautés Jazz (4), Issa rencontre Char ?

Un groupe, Issachar.

En ces temps de régimes – un terme mis à toutes les sauces -, faire fonctionner un groupe régulier est un exploit en tant que tel. Il faut pouvoir vivre de sa musique sans faire trop de concessions. Pas facile. Pas facile non plus de rester intermittent du spectacle. Les nouvelles règles sont drastiques et au sens strict flottantes… Drôle de règles bien dans notre époque étrange et formidable.
Au coin, IssacharUn groupe donc. Fait d’un prénom, Issa et d’un nom, Char, pour René faut-il supposer – encore que ce poète est, quelquefois assez ampoulé – ou bien faut-il chercher d’autres significations ? Peut-être. Chacun(e) peut avoir les siennes. C’est la beauté des mots valises chers à notre bon pasteur Lewis Caroll que de leur donner des sens interdits ou surréalistes.
Commencer par le nom permet de s’introduire dans des compositions – le plus souvent du trompettiste Simon Deslandes – aux noms qui fleurent bon des recettes de cuisine comme « Les épinards » – comment ne pas penser à Popeye ? – « Patate douce » en forme de « Diptyque à tendance maraîchère » ou « Les tapas de Jean-Paul » mais qui cachent, sous cette ironie, une profonde angoisse quant à ce monde devenu de jour en jour de plus incompréhensible qui tourne le dos à toute fraternité, à toute ouverture sur les cultures, qui se refuse à toute création, à toute imagination.
Le titre générique, « Au coin », exprime sans nul doute la nécessité d’être des mauvais élèves de cette société qui a perdu les valeurs de solidarité, d’intégration, de dialogue pour être ensemble malgré nos différences. Cette musique regarde vers ce qui reste de fraternel, le jazz en particulier celui de John Zorn et surtout celui du trompettiste Dave Douglas qui vit désormais en France et a longtemps participé aux créations zorniennes.
L’influence est nette aussi des musiques klezmer que Zorn justement sait conjuguer au présent ainsi que toutes les musiques dites du monde pour signifier les cultures spécifiques existantes avec lesquelles il faut savoir dialoguer pour trouver de nouvelles voies.
Une musique qui devrait vous parler, qui démontre que le jazz n’est pas une musique d’intello vieillissant mais une musique de jeunes fait par des jeunes – le plus vieux musicien de ce quartet sans piano, vient d’avoir 40 ans !
Il faut écouter cette musique. Elle est sans concession. Parfois un rien hermétique qui la rend réécoutable. Chaque musicien prend sa place, le trompettiste-compositeur, Simon Deslandes, le saxophoniste-compositeur, François Rondel – « Ratafia », qu’il a écrite, ouvre l’album et lui donne un climat -, le contrebassiste Julien Fleury, maître du tempo pour permettre les envolées et le batteur Pascal Vigier jouant et se jouant du temps à la fois gage de stabilité et de cette instabilité nécessaire pour permettre à l’imagination de surgir.
Le passage en studio a tendance à gommer un peu de cette présence d’une performance sur scène. Mais cet enregistrement permet de se faire une opinion sur une musique qui se veut une musique de notre présent avec ce qu’il suppose d’ombres sur notre avenir prévisible.
Nicolas Béniès.
« Au coin », Issachar, Petit Label, disponible sur www.petitlabel.com, tirage limité à 100 exemplaires.

Note historique : le quartet sans piano a toute une histoire. Le premier pianoless quartet fut celui de Gerry Mulligan avec Chet Baker. On a dit que le « Lighthouse », le club dans lequel jouait ce groupe, n’avait pas assez de place pour mettre un piano… Plus vraisemblablement, le piano prend trop de place pour la musique. Cet instrument orchestre bloque l’imagination. Il fallait à Mulligan plus de légèreté.
Aujourd’hui c’est Dave Douglas, trompettiste, qui utilise cette formule.

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