Mémoire du passé et du présent

Les États-Unis dans le miroir de leur histoire

Timothy Egan, « un des grands auteurs de non-fiction » – c’est la présentation qu’en donne l’éditeur -, raconte, vraisemblablement avec un zeste de dramatisation et un effet de loupe sur un seul personnage, la renaissance du Ku Klux Klan dans les années de l’immédiat après Première Guerre mondiale. Le Klan était né après la guerre de Sécession (1861-1865) dans les États du Sud pour refuser la domination du Nord, conserver l’esclavage, en refusant les droits civiques pour les Africains-Américains, lutter contre les papistes et les Juifs. Le Président Ulysse Grant les avait poursuivi en justice et les avait éradiqués. Du moins le croyait-on.

Les années 1920 sont marquées par des révolutions fondamentales dans les modes de vie. La radio commence à s’immiscer dans tous les foyers, l’industrialisation rapide change totalement le visage du pays, dans le nord surtout, les migrants arrivent en grand nombre pour fuir, c’est le cas des familles siciliennes fuyant la disette et la famine, et les Juifs les pogroms.
S’arc-bouter sur les valeurs du passé semble la solution pour beaucoup de fermiers, éleveurs et petits commerçants ou industriels. Les démagogues flatteront ces travers pour s’enrichir, en faisant référence au passé et en proposant la haine comme seul ciment, en abandonnant toute référence à la démocratie. Le Klan ainsi créé n’est qu’une image du passé. Les lynchages, notamment des vétérans de la guerre, une réalité quotidienne. De même que les grandes cérémonies d’hommes cagoulés en blanc faisant brûler des croix géantes.
Le Klan fera des émules étranges. D.W. Graffiti, un des génies du cinéma réalisera en 1917 The Birth of the nation, une ode au racisme et au Klan. A l’instar d’Einseinstein, il crée les bases de l’aventure du cinéma, en passe de devenir le 7è art.
Les frères Coen les avaient ridiculisé le KKK dans le film O’Brother se déroulant dans l’année 1937. Plus encore, l’acteur qui interprétait le grand sorcier ressemblait à D.C. Stephenson, le personnage central de Une poussée de fièvre, « Patriarche » du Klan de l’Indiana, démagogue, praticien autodidacte de la psychologie des foules. Il n’est pas sûr que ce Stephenson ait lu l’ouvrage classique de Gustave Le Bon, paru en 1895. Son métier d’escroc lui avait appris quelques ressorts de la mentalité des individus, lui permettant de manipuler des foules et… de faire fortune. Sa rhétorique eugéniste sur la pureté de la race, sur la haine, le rejet des autres, la violence exercée par quelques uns pour susciter la peur, la crainte de tous et toutes, la corruption des institutions, de la police, la justice, ou des élus politiques, feront partie du lot commun de tous les fascistes, à commencer par Hitler, bien avant Trump.
La première partie du livre, « Un empire de haine », décrit les soubassements sociaux et psychologiques qui expliquent la montée de cette furie raciste, antisémite et anti catholique. Documentée et objective, elle éclaire les raisons de ce déclassement d’une grande partie de la population du nord des États-Unis et la responsabilité des présidents, à commencer par Woodrow Wilson qui développe un discours raciste, et fut l’initiateur de la Société des Nations (SDN), première mouture de l’ONU, que les États-Unis ne ratifieront pas, lequel développe un discours raciste. La prohibition, l’interdiction de boire de l’alcool, vient aussi relèvent aussi de la responsabilité de ce président ouvrant la porte à tous les trafics et à l’émergence de la mafia.
La deuxième partie se veut un portrait du « monstre du Midwest » comme l’appelle Egan. Le trait se fait lourd, sans donner un minimum de renseignements sur sa vie avant le Klan, sur ses expériences, sinon qu’il a escroqué tous ceux et toutes celles qui l’ont rencontré.
La troisième partie « L’heure des comptes » montre la chute du KKK, sur le témoignage de Martha Oberholtzer, institutrice kidnappée, violée par Stephenson, qui trouvera malgré tout le courage et la détermination de dénoncer celui-ci lors d’un procès, avant de mourir.. Toutefois un seul procès ne peut suffire à faire tomber une organisation. L’auteur laisse entendre que le Klan était divisé par les ambitions personnelles et, peut-être, par des stratégies de conquête du pouvoir différentes, ainsi que par une mégalomanie les amenant à se croire au-dessus de tout et de tout le monde. Egan note aussi, sans trop s’y arrêter, que d’autres procès du même type ont lieu un peu partout.
Si ce procès sonne la fin du KKK, le ferment demeure, de même que l’organisation, même réduite. Un parti nazi sera créé – John Landis le ridiculise dans son film Les Blues Brothers – et une partie de l’administration américaine ainsi que des grands patrons, dont Ford, ouvertement sympathisant du Klan, seront favorables au nazisme et retarderont l’entrée en guerre des États-Unis. Le maccarthysme qui sévit durant la guerre froide, la « chasse aux sorcières » durera jusque dans les années 1970, est chargé de l’air pollué des théories du KKK transposées dans la lutte contre le communisme.
Une poussée de fièvre permet de se rendre compte des tourbillons nauséabonds qui gisent dans les profondeurs de la société.

On a tué Huey Long est une enquête au long cours signée Jean-Marie Pottier qui explore le système politique des États-Unis. Huey Long est sénateur de Louisiane, ancien gouverneur de l’État, démocrate, qui se verrait bien Président des États-Unis à la place de FDR, Franklin Delano Roosevelt, élu en 1932. Mais le 8 septembre 1935, un coup de feu est tiré sur lui dans le Capitole, siège à Baton-Rouge, capitale du Parlement de l’État de Louisiane. Qui a tiré ? Deux thèses s’affrontent. Un jeune docteur qui aurait brandi un pistolet et se trouve troué de balles par les gardes du corps du Sénateur ? Ou un garde du corps qui aurait tiré volontairement ou involontairement ? Dans un polar, la résolution serait liée à l’accumulation de preuves au prix d’une enquête serrée. Rien de tel ici. La police n’a pas fait son travail. Pour quelles raisons ? Les hypothèses sont multiples, allant de l’incompétence à la corruption, en passant par l’action de la mafia. Les médecins, trop nombreux, ont été incapables de faire un bon diagnostic, et ont laissé Huey Long agoniser pendant plusieurs jours. Là encore les hypothèses font les beaux jours des auteurs de polar. Mais rien ne vient étayer une hypothèse.
La procédure judiciaire durera des décennies. La famille du jeune docteur accusé d’avoir tiré le coup de feu mortel, Carl Weiss, voudra faire reconnaître son innocence, tandis que la famille Long continuera de prétendre qu’il a tiré sur Huey pour des raisons qui, a priori, apparaissent étranges. Faute de preuve, la justice ne tranchera pas. La question reste ouverte. Les enquêtes privées défendront chacune une thèse, soit de la culpabilité du docteur, soit de son innocence.
L’intérêt de ce livre porte d’abord sur la description d’un despote, prévaricateur, corrompu, poursuivi pour des irrégularités diverses, mais qui reste aux postes de commande. Il a aussi construit une dynastie. L’épouse prendra la suite, puis le fils, permettant qui permettrait de développer une hypothèse supplémentaire : la vengeance d’une femme en butte à la violence, physique ou morale, de son mari mais J-M. Pottier ne creuse pas cette possibilité.
Il faut rappeler, pour comprendre les ambitions de Huey Long, qu’en 1937 un complot d’un grand banquier comme J.P. Morgan et d’hommes d’affaires de Wall Street visait rien de moins que l’assassinat de Franklin Delano Roosevelt, le président réélu.

Appréhender l’histoire des États-Unis, leur mémoire, leurs préjugés permet de trouver quelques clés pour les comprendre et comprendre aussi l’ascension d’un Trump reprenant des ritournelles bien connues comme les mensonges serinés jour après jour. Dans un livre qui vient de paraître, « C’est aussi ça l’Amérique », Frédéric Arnould, journaliste canadien, fait état d’une enquête approfondie sur les résultats des élections qui avaient vu la victoire de Biden démontrant l’absence de fraudes qui auraient entachés les résultats électoraux. Logiquement les médias auraient dû en parler longuement, commenté…mais rien ou presque. En conséquence la croyance dans les propos mensongers de Trump est resté présente. L’auteur dessine la polarisation du pays qui laisse Trump opérer pour construire un pouvoir dictatorial en se servant de l’armée et des hordes hurlantes de la police des douanes contre les migrants.
Ce livre rempli de témoignages de ce type indique des accointances étranges entre les caciques des deux grands partis. Il permet de comprendre la victoire de Mandani, l’irruption des jeunes dans cette élection, les possibilités de structuration d’une gauche… à condition que les petits cochons friqués ne viennent le croquer tout cru.

Nicolas Béniès

Poussée de fièvre. L’histoire de la femme qui a fait chuter le Ku Klux Klan, Timothy Egan, traduit par Valérie Le Plouhinec, 10/18, Paris, 2025, 405 pages.
Qui a tué Huey Long ?, Jean-Marie Pottier, 10/18, Paris, 2025, 250 pages.
« C’est aussi ça l’Amérique. Portrait d’un pays polarisé », Frédéric Arnoult, Éditions Québec-Amérique, 284 pages