Le risque de l’écriture.

Une écrivaine est-elle par définition une terroriste ?

Naître un 8 mars – 1967 en l’occurrence – n’est-ce pas déjà le signe de la culpabilité dans une Turquie en proie à un coup d’Etat démocratique par le biais d’un référendum qui devrait donner tous les pouvoirs à Recep Tayyip Erdogan ? Asli Erdogan – sans lien de parenté, les Erdogan sont les Dupont de Turquie –, physicienne de formation devenue écrivaine, a été arrêtée le 17 août 2016 et emprisonnée à Bakirköys, cette prison effrayante d’Istanbul qu’elle avait décrite dans « Le Bâtiment de pierre » (Actes Sud 2013). Elle a été relâchée – et pas libérée – le 29 décembre. Elle est toujours accusée de terrorisme. La preuve ? Son travail de mémorialiste pour le journal « Ozgür Gündem », pro-kurde. Le Premier ministre turc a déclaré la guerre au PKK sous prétexte de lutte contre le terrorisme, terme que seul le pouvoir en place sait définir.
« Le silence même n’est plus à toi », titre général qui pourrait servir de devise à tout pouvoir arbitraire et autoritaire. Ton silence est un aveu. Il n’est ni d’or ni d’argent, il est coupable. Ce recueil est la « preuve » des activités terroristes de Asli. Une preuve accablante, il faut le reconnaître. Preuve de sa capacité à être au cœur de l’événement, de décrire avec talent les œuvres mêmes des forces de répression qui frappent massivement, pour faire peur. Elles tuent pour réprimer ces révoltes démocratiques. Elle sait mêler la sauvagerie mortelle du pouvoir et la poésie qui suinte de ces révoltes populaires. La ville elle-même, Istanbul, est au centre de la plupart de ces petits textes inscrits dans l’actualité. Ils témoignent de la force de cette écriture qui rend Asli plus dangereuse encore aux yeux du Premier ministre.
Les premières manifestations qu’elle décrit sont une réaction populaire contre les projets du Premier ministre d’effectuer des changements dans Istanbul sans tenir compte ni du passé ni des conséquences sur la destruction de l’environnement.
La modernité, pour Recep Erdogan, se fait contre la démocratie, à coups d’oukases. La transformation à marches forcées d’Istanbul – une ville qui a une âme, entre Europe et Asie – est le sujet de « Istanbul Planète ». Jean-François Pérouse, géographe urbain et turcologue, décrit la naissance et le développement de cette désormais « ville-monde du 21e siècle ». Une mégapole en train de se construire sous les yeux ébahis, surpris et, parfois, révoltés des Stambouli qui n’ont pas droit à la parole, même pas au silence. Vitrine d’un pouvoir assoiffé de grandeurs, elle est l’expression du rêve du Premier ministre turc d’un renouveau ottoman. Paradoxalement cette nouvelle Istanbul exprime aussi le repli sur soi, une identité recomposée contre les autres, à commencer par les Kurdes dont les revendications territoriales pourraient briser l’unité de la Turquie.
La démocratie est menacée de toute part. La solidarité avec les luttes pour nos libertés démocratiques partout dans le monde est notre combat. La libération d’Asli Erdogan en est partie intégrante.
Nicolas Béniès.
« Le silence même n’est plus à toi », Asli Erdogan, Chroniques traduites du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud.
« Istanbul planète, ville-monde du 21e siècle », Jean-François Pérouse, La Découverte.

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