De la théorie à l’idéologie passant par un pragmatisme critique.

L’idéologie libérale fracassée par la réalité

Je vous propose une réflexion à la fois sur les théories économiques qui devraient permettre d’expliquer le monde et sur la tendance à transformer la théorie en idéologie, comme c’est souvent le cas pour les théories néo-classiques, le nom officiel du libéralisme économique.
Pour ce faire, nous nous servirons de deux propositions de politique économique, celle qui sert à justifier la loi dite « El Khomri », sur le « travail et celle émanant de Mario Draghi, le président de la Banque Centrale Européenne (BCE).

Dans une pétition publiée par Le Monde, qui a réuni 31 signataires dont le Prix Nobel d’économie 2014, Jean Tirole et le titulaire de la chaire d’économie au Collège de France, Philippe Aghion pour défendre le projet de loi. Ils affirmaient qu’en « réduisant fortement l’incertitude attachée à la rupture des contrats de travail, le projet de loi incite les entreprises à revenir vers des embauches en CDI. » Ils reconnaissent aussi que la conséquence sera de « flexibiliser le CDI » soit de précariser l’ensemble des salarié –es. Ainsi pour lutter contre les inégalités et la précarité, leur objectif, ils arrivent à élargir la précarité. Tous précaires donc disparition de la précarité !
Plus important, c’est la philosophie économique, la théorie économique qui sous tend cette prise de position qui est importante. Pour eux, embauches et licenciements doivent obéir aux règles du marché. Pour y arriver, il faut libérer le jeu de l’offre et de la demande des entraves, le droit du travail en l’occurrence, qui empêchent la réalisation de l’allocation optimum des ressources, le point d’équilibre optimal. C’est l’alpha et l’oméga de toutes les théories néo-classiques. Le marché doit être libre de toute contrainte pour réaliser, par ses mécanismes, l’équilibre général. Steve Keene, un économiste australien, avait démontré dans « L’imposture économique » – aux éditions de l’Atelier – les hypothèses et les développements coupés de toute réalité et de toute logique de ces théoriciens. Le marché n’a jamais fonctionné sans règles sinon la confiance dont ces économistes parlent beaucoup disparaît. Tout marché est structuré par l’État !

Ils reconnaissent qu’il faut des limites au pouvoir patronal mais elles se situent en dehors de marché du travail, par des contrats signés au sein des seules entreprises entre employeurs et salariés. C’est faire fi des principes mêmes du droit du travail, droit exceptionnel, qui avait pour objectif de défendre le « faible » – le salarié – face à la force économique de l’employeur. C’est aussi, ces accords d’entreprise, une « reféodalisation des liens sociaux » comme l’écrit le juriste Alain Supiot dans son rapport commandité par l’Europe en 1999, « Au-delà du travail », qui vient d’être réédité par Flammarion augmenté d’une préface en forme de réquisitoire contre la loi El Khomri intitulé « Les voies d’une vraie réforme du droit du travail ».
Ces économistes refusent de voir la réalité. Le chômage n’est pas « frictionnel », ses causes ne sont pas à rechercher dans les rigidités du marché du travail mais dans les crises, financière, économique qui se traduisent par la montée des faillites, des restructurations de l’ensemble des entreprises. Ainsi que dans la politique économique des gouvernements. L’austérité a comme conséquence la baisse des dépenses publiques renforçant la tendance générale à la surproduction et à la déflation.
Il est intéressant de noter les auteurs de cette prise de position ne citent plus l’Allemagne comme une référence obligée. Et pour cause. Le gouvernement allemand est en train de revenir, sans le dire, sur les contre réformes du gouvernement Schröder en 2000, pour renouer avec des mesures sociales comme l’instauration d’un salaire minimum – mesure qui fait un retour en force dans tous les pays développés – désormais plus élevé que celui de la France.
Tous ces néo-classiques, malgré leurs différences, ne proposent aucune analyse des crises qui secouent l’ensemble du monde. Ils restent enfermés dans un univers glacé – et glaçant -, dans leurs modèles qui ont pris la place de la réalité.
La BCE semble actuellement la seule à avoir pris conscience de la crise ouverte, financière et économique, qui vient. Elle axe sa politique monétaire sur la lutte contre la déflation en visant, via l’augmentation de la masse monétaire, le retour de l’inflation. Le 10 mars 2016, elle a décidé de faire passer son principal taux directeur de 0,05% à 0% soit du crédit gratuit pour toutes les institutions financières et d’augmenter la création monétaire (dit Quantitative Easing) de 60 à 80 milliards par mois pour acheter non seulement des obligations de la dette publique mais aussi celles des grandes entreprises privées.
Sur le terrain théorique, c’est une totale remise en cause des hypothèses de la théorie néo-classique, de l’idéologie libérale. Mario Draghi, en se servant de la parabole de Milton Friedman de la monnaie jetée d’un hélicoptère sur la foule en délire, a proposé – ce n’est pas encore une décision – de le prendre au mot. Une idée qui semble farfelu et pourrait se traduire par le versement de 1000 euros sur le compte en banque de chaque Européen – de la zone euro bien entendu. Mario Draghi partage, de manière pragmatique – ses déclarations restent peintes aux couleurs du libéralisme -, la position théoriques de Keynes qui analysait, après Marx, que la création monétaire joue un rôle actif dans l’économie en se traduisant par une demande supplémentaire permettant de lutter contre la surproduction et la déflation.
La théorie néo classique, rappelons-le, donne à la monnaie un rôle uniquement de facilitateur des échanges. Pour eux, la monnaie est un voile aux échanges et, au final « les produits s’échangent toujours contre des produits » comme le résumait Jean-Baptiste Say. Ils ne prennent pas non plus en compte que l’Argent, dans le capitalisme, devient Capital et peut servir la hausse de l’investissement, de l’accumulation.
La surproduction généralisée soit le fait que toute la production fabriquée ne se vend pas, que le surinvestissement est avéré posent la nécessité d’un changement fondamental des politiques. Pour donner de l’oxygène, il faut relancer l’économie. Le projet de loi El Khomri en supprimant l’essentiel des droits et garanties des salarié-es approfondira cette récession faute de l’existence d’un filet social, collectif de sécurité. Il fait la preuve non seulement de son manque d’analyse du contexte mais aussi du caractère réactionnaire de ce projet. Il ne réduira pas l’incertitude, au contraire.
L’idéologie libérale est en train de voler en éclats sous les bombardements de la réalité des crises. Il est plus que temps de proposer des alternatives.
Nicolas Béniès.

Texte remanié de la Chronique économique de Radio Racailles le 1er avril 2016. a écouter sur radio Bazarnaom.

PS Dans un article publié par « Les Échos » daté des 1er et 2 avril 2016, Jean-Marc Vittori intitule son article « Le prix n’est plus ce qu’il était ». Il écrit « Longtemps le prix a été l’indicateur forgeant l’équilibre entre l’Offre et la Demande » et ce n’est plus le cas aujourd’hui, il devient « la mesure du consentement à payer. » Belle découverte en vérité. Toutes les entreprises ont fixé leur prix en fonction de l’acceptabilité des consommateurs potentiels. Le « Prix psychologique » est appris dans toutes les cours de marketing. Il permet de calculer le point mort.
« Forger l’équilibre » ne veut rien dire. D’abord parce que le marché n’existe que structuré par des règles, ensuite parce que les déséquilibres représentent les modalités de fonctionnement. L’économie est un processus. Elle est en mouvement et jamais statique. Comment, dans ces conditions arriver à l’équilibre ? Une vision libérale dépassée dés sa construction.

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