Jazz, nouveautés

Des endroits qui se veulent en expansion

Olivier Bogé, pianiste, guitariste, chanteur et surtout saxophoniste/compositeur, se veut de son temps. A la fois pour son trio, Nicolas Moreaux contrebassiste et Karl Januska batteur et pour les auditeurs. Il utilise donc toutes les techniques actuelles. Il est à la fois binaire comme l’exige les auditeur(e)s et « classique » par l’ajout de Manon Ponsot violoncelliste et de Guillaume Bégni corniste. Ses compositions sont intelligentes et devraient impulser des développements pour les faire vivre et convaincre.
Il n’en est rien. Elles se laissent aller sans susciter ce sentiment d’urgence sans lequel il n’est pas de jazz. Mais ces « Expanded Places » sont ailleurs, ailleurs que dans la pulsation de cette musique. Dans ce cas, il s’agit de construire non seulement des endroits mais un nouvel univers en expansion.
Je me dis que ces compositions pourraient servir à d’autres. Pour créer d’autres possibles, pour cultiver d’autres champs. Les musiciens sont honnêtes et jouent avec cette virtuosité caractéristique de notre époque. Seulement, la mayonnaise ne prend pas. Les ingrédients refusent de se coaguler… Il y manque le « je-ne-sais-quoi » qui fait toute la différence.
Nicolas Béniès.
« Expanded Places », Olivier Bogé, Naïve.

Plus fort que le « Third Stream »…

Thierry MaillardThierry Maillard, pianiste et compositeur, nous avait habitué à marier le jazz et la musique classique via des quatuors à cordes. Il s’inspirait d’une vogue qui fut celle du milieu des années 50 et qui perdura dans certains endroits comme le Conservatoire de Boston avec Ran Blake, pianiste superbe qu’il ne faut pas ramener uniquement à ce troisième courant.
Third Stream, troisième courant une dénomination pour signifier la volonté de ses défenseurs de fusionner, « coller » serait sans doute plus juste, musique classique – baroque surtout qui partage avec le jazz l’absence de définition précise – et jazz. John Lewis, pianiste, compositeur et fondateur du Modern Jazz Quartet (MJQ pour les intimes) illustra tout au long de sa vie cette tendance. Les échecs furent nombreux mais il en ait de magnifiques. La musique ne se mesure pas à sa capacité de réussite mais à l’exploration des possibles.

Dans cet album, « The Kingdom of Arwen » -un personnage du « Seigneur des Anneaux » de J. R. R. Tolkien -, un royaume imaginaire qui a des règles circonscrites pour créer un nouvel univers mouvant, Thierry Maillard fait un pas de plus dans le collage. Il ajoute les dites « musiques du monde » pour des compositions personnelles pour piano, orchestre symphonique – celui de Prague en l’occurrence dirigé par Jan Kucera – percussion et autres instruments. Ces derniers signent le type de musique du monde, celle de l’Europe de l’Est bien sur mais aussi beaucoup d’autres, grecque, turque, arabe… Taylan Arikan joue du baglama, un instrument qui tient autant du oud que du bouzouki soit à cheval entre la Grèce et la Turquie cependant que Didier Malherbe utilise, à son habitude, le doudouk. La voix de Marta Klouckova apporte à la fois les touches opéra et musique d’Europe de l’Est. Dominique Di Piazza, omniprésent, fait une nouvelle fois la preuve de sa virtuosité et de son sens de l’opportunité. Yoann Schmidt installe la batterie, l’instrument emblématique du jazz, comme un répondant à l’orchestre symphonique. Basse et batterie font entendre le murmure du temps – une assise fondamentale – pour laisser le piano s’envoler de temps en temps. Le trio arrive à rester vivant face au poids de cet orchestre et de la profusion d’instruments. Il est aidé par Nguyên Lê dont la guitare entre Jimi Hendrix et le Viêt-Nam ne s’en laisse pas conter pour construire d’autres chemins invisibles.
Un curieux patchwork il faut bien l’avouer qui a de la peine à convaincre. Il est des moments de grâce mais ils sont trop rares. Difficile de faire bouger orchestre symphonique et le reste. Le piano a du mal à s’échapper à ce carcan que le compositeur a construit.
L’enregistrement comme les concerts – jusqu’au 15 décembre, ils seront en tournée qui les a conduit en Russie puis en Corée du Sud avec le Korean Symphony – voient la réalisation d’un rêve, celui de Thierry Maillard. C’est déjà bien. En public, il faut le croire, il se passe quelque chose. J’attends avec impatience de les voir sur scène. L’album laisse un arrière goût d’inachevé.
Nicolas Béniès.
« The Kingdom of Arwen », Thierry Maillard, Naïve


Du côté d’Istanbul via New York
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Istanbul SessionsIlhan Ersahin est saxophoniste, Stambouli et habite New York et fait partie de l’underground tout en étant propriétaire de sa maison de disques, Nublu et voyage dans le monde entier. Il est plutôt lié à la scène pop. Il utilise massivement tous les sons des musiques électroniques d’aujourd’hui donc ce « boum boum » permanent qui fait s ‘évanouir toutes les tentatives de se poser sur un nuage. « Istanbul sessions » est le titre de l’album qu’il a lui-même produit. Un album bien dans l’air de ce temps un peu vicié, dans lequel tous les ingrédients du succès sont dispersés. Si les programmateur(e)s passent cette musique, le saxophoniste est assuré du succès. Il pourrait faire un tabac chez les DJ.
Il reste confiné, ce peut-être un atout, dans un langage qui doit beaucoup aux musiques répétitives même s’il s’inspire des musiques cosmopolites de la Turquie et d’Istanbul en particulier. Une ville à cheval entre Orient et Occident, entre ciel et terre où le rêve fait partie intégrante des paysages urbains. La ville se pare des vestiges d’un passé ottoman victorieux pour attirer dans ses rets le visiteur insouciant qui ne peut se défaire des images enregistrées. Elles s’attachent à lui pour le convaincre de revenir.
Ilhan Ersahin, passé à New York, a perdu le sens du merveilleux et de l’imagination. Il n’a plus de relations avec Istanbul et pas encore avec New York. Il est dans un entre deux qui lui a fait perdre ses racines sans en retrouver d’autres. L’explication du titre est sans doute là.
Ces compositions s’inscrivent toutes dans le même schéma. Alp Ersonmez à la basse, Izzet Kizil aux percussions et Turgut Alp Bekoglu à la batterie font leur travail pour fournir un arrière fond visiblement voulu par le saxophoniste qui y reste comme enfermé, comme s’il avait construit ses propres frontières.
Une musique qui pourrait s’entendre dans tous les festivals de musique électronique avec ce qu’il faut de dérapages dans les aigus pour plaire. Elle devrait avoir du succès même si je la trouve un peu trop limitée dans ses ambitions.
Nicolas Béniès.
« Istanbul sessions », Ilhan Ersahin, Nublu Records/Modulator

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