Le coin du polar, de tous les côtés…

Du côté du polar allemand….
Friedrich Ani, né en 1959, manie avec assurance une plume acérée, souvent poétique pour mettre en scène une société, une ville « M » – titre de ce polar – comme Münich secouée par un passé qu’elle n’arrive pas à dépasser. Tabor Süden est un enquêteur curieux, dans tous les sens du terme. Ancien flic, il n’arrive pas à vivre dans cette époque troublée. Quelle époque ? Celle de ces groupes, de ces gangs nostalgiques de la période nazie ? Ou celle du grand espoir de changement social qui a tendance à se fondre dans un horizon gris et sale ? Ou encore celle des grands poètes allemands qui savent dire l’indicible ? L’univers de ce détective n’est pas stable. Il est comme le monde actuel fait de plaques tectoniques. Qui est qui ? Pourquoi tant de masques ? La seule façon de les faire voler en éclats, c’est l’amour. Un amour impossible et désespéré qui oblige à fuir ou à mourir. La violence est omniprésente. Une fois encore les femmes sont les grandes victimes, quelque fois consentantes. La figure de Mia Bischoff, celle par qui l’enquête arrive, reste une énigme. Le lecteur ne sort pas intact de cette « enquête de Tabor Süden », le sud – pour faire un jeu de mots récurrents dans ce roman – n’est pas là où l’on croit. Il faut découvrir cet auteur très connu en Allemagne.

Du polar historique
Changeons d’époque, de pays pour se transporte à Cambridge, dans le royaume de Richard II, Plantagenêt – connu surtout par l’intermédiaire de Robin des Bois -, soit en 1171 pour élucider des meurtres d’enfants par un tueur en série comme on ne disait pas à cette époque. Les Juifs sont accusés, forcément. Certain(e)s ont été lapidés. Le Roi les a enfermés dans son château pour les protéger. Il faut trouver le coupable. De Sicile, île conquise par les successeurs de Guillaume le Conquérant – les Normands ont laissé des traces à Palerme -, arrivent une médecin, Adelia Anguilla accompagnée d’un Juif, Simon et d’un Maure, Mansur qui lui sert de garde du corps. Elle est, dirait-on aujourd’hui, médecin légiste, médecin des morts et « La confidente des morts », titre de ce premier opus de Ariana Franklin (1933-2011). L’auteure est une spécialiste de l’histoire médiévale et son arrière fond historique semble solide. Une plongée dans cette contrée historique peu connue. Il devrait y avoir une suite.

…et français.
La Série Noire continue de fêter ses 70 ans d’existence en rééditant cinq romans de Jean-Bernard Pouy : « Nous avons brûlé une sainte » – toujours actuel à suivre les discours des Le Pen en voie de séparation -, « La pêche aux anges », « L’homme à l’oreille croquée », « Le cinéma de papa » et « RN 86 » pour respirer l’air de ces années 1980-90 pollué par la victoire de l’idéologie libérale. La résilience de Pouy est toujours actuelle. Si vous ne connaissez pas ces romans, il faut vous précipiter. Avouons que la préface de Caryl Férey n’apporte pas grand chose sinon la revendication d’une filiation qui n’est pas à sens unique. Quant à la postface de Jean-Bernard, elle sent un peu trop le temps qui passe et la perte de motivations dans un monde par trop marqué par l’individualisme et la perte d’espoir. Le titre générique de cette somme entre en résonance avec ce sentiment : « Tout doit disparaître », nous aussi sans doute… Cette disparition couve de nouvelles naissances. De quoi susciter des vocations ou des désirs de construire un monde nouveau ?
Nicolas Béniès

« M. Une enquête de Tabor Süden », Friedrich Ani, traduit par Johannes Honigmann, Jacqueline Chambon/Noir ; « La confidente des morts », Ariana Franklin, traduit par Vincent Hugon, 10/18 ; « Tout doit disparaître », Jean-Bernard Pouy, Série Noire/Gallimard.

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