La BCE a pris conscience du risque déflationniste

Une réponse à la hauteur du risque ?

Le jeudi 5 juin, Mario Draghi, le président de la Banque Centrale Européenne (BCE) a annoncé des mesures inédites pour lutter contre la déflation. Il a souligné que ces décisions avaient été prises à l’unanimité des gouverneurs des banques centrales de la zone euro, autrement dit la Bundesbank a donné son accord alors que son gouverneur avait durement critiqué les mesures précédentes de soutien aux dettes souveraines des pays du Sud, à commencer par la Grèce.
Il faut croire que la situation est grave.
Elle l’est.

Le processus déflationniste est là.
La déflation ce n’est pas une « inflation négative » comme la définit Le Monde daté du 7 juin. C’est le résultat de la surproduction. Toutes les marchandises produites ne se vendent pas sur le marché avec comme conséquence la destruction de valeur dont la traduction est la baisse des prix. La déflation est un indicateur de la récession.
Cette baisse des prix est le résultat conjugué de la poursuite de la hausse de la production face à un marché qui succombe à la baisse du pouvoir d’achat des ménages salariés1 – 89 à 90% de la population active est salariée dans la zone euro -, rencontre qui se traduit par une concurrence exacerbée entre producteurs et les distributeurs pour gagner des parts de marché sur les concurrents. La grande distribution fait pression sur l’industrie – notamment agroalimentaire – pour faire baisser plus encore les prix « sortie usine ». Beaucoup d’entreprises n’y résisteront pas. Les faillites sont en train de progresser dans un environnement dans le quel on enregistre un changement de comportement des consommateurs qui fait disparaître les « hard discount ».

Les politiques d’austérité combinées à des politiques d’entreprise dont l’objectif essentiel est de diminuer le coûté de travail se liguent pour mettre en place une spirale déflationniste. Faillites et restructurations se traduisent par une augmentation du chômage de masse et ne permettent pas de trouver une voie pour renouer avec la croissance. Le capitalisme suit sa pente en la descendant via l’impératif de la compétitivité-prix qui approfondit toutes les destructions.

La réaction de la BCE
Il fallait une réaction. La BCE se donne comme objectif d’augmenter les encours de crédit à l’économie, en particulier le crédit aux PME pour relancer la croissance.

Quel est le dispositif ?
Cinq mesures

La baisse du taux de refinancement des banques (le taux directeur) qui passe de 0,25 à 0,15%. Ce n’est pas de l’inédit mais c’est un taux d’intérêt historiquement le plus bas jamais consenti par la BCE. Mario Draghi a annoncé que c’était pour longtemps.
La volonté est double. Permettre aux banques d’avoir une garantie. Elles prêtent mais elles savent qu’elles pourront trouver rapidement des liquidités à bas taux d’intérêt. Et, dans le même mouvement, de faire baisser le cours de l’euro face au dollar par une création monétaire plus importante que celle des Etats-Unis. C’est le moment que choisit la FED, la banque centrale américaine, pour mettre fin à sa politique de Quantitative easing (QE), de rachat sans limite des obligations du gouvernement américain sur le marché primaire. Les taux d’intérêt sont en train de remonter aux Etats-Unis.
Il est donc possible de faire baisser le taux de change de l’euro face au dollar. Sans parier sur cette possibilité…
La deuxième mesure est plus inédite : un taux d’intérêt négatif de 0,1% pour les placements des banques auprès de la BCE. Une taxe, pour parler autrement, payée par les banques qui voudraient préserver leurs liquidités auprès de l’institut d’émission de la zone euro.
La BCE voudrait inciter les banques à orienter leurs prêts vers l’économie et non pas les faire transiter à l’intérieur du système bancaire.
Le risque existe, c’est déjà le cas, de voir les banques orienter leurs prêts vers les pays du Sud de la zone euro dont les taux d’intérêt sont encore très élevés, même si la baisse est sensible.
La troisième mesure vise à orienter les crédits bancaires vers les PME, les entreprises en sécurisant les prêts par le transfert du risque des banques privées vers la BCE en créant des ABS. Pour Asset Backed Securities, soit des Actifs adossés à des Titres représentant des créances. En clair – si la clarté se conjugue avec les marchés financiers – un produit financier « multiple » regroupant des crédits aux entreprises consentis par les banques. La BCE prenant, de ce fait, le risque de défaut de paiement à sa charge.
Une titrisation qui fait ressembler les ABS aux CDO, un produit financier qui rassemblait les subprime, un produit mal noté que tout le monde savait, dangereux, avec des crédits plus surs permettant de noter le résultat final avec les fameux 3 A.
Si la BCE vend ces ABS, la même situation pourrait se reproduire.
La quatrième est classique et se divise. Ce sont les LTRO et le TLTRO. Les Long Term Refinancing Operations sont des prêts accordés par la BCE aux banques, pour un maximum de 2 ans. Les TLTRO s’adressent aux banques qui prêtent aux entreprises et aux ménages.
La cinquième, sans être totalement inédite, fait partie de la panoplie de la BCE que depuis 2010 – soit depuis la crise ouverte de la Grèce – et se nomme SMP, pour Securities Market Program, le rachat d’obligations de la dette souveraine des Etats de la zone euro sur le marché secondaire, soit sur le marché de l’occasion. Le marché primaire est celui où se négocie la dette des Etats pour se financer. Le marché secondaire est celui où se négocie les obligations de la dette passée.

Ironiquement Mario Draghi a répété que l’objectif de la BCE n’avait pas changé : un taux d’inflation pour la zone euro de 2%. Les derniers chiffres, pour le mois de mai 2014, font état d’un taux d’inflation de 0,5%. Il a de la marge. La BCE peut créer de la monnaie pour atteindre cet objectif.

Des mesures inédites certes mais suffisantes ?
Ces mesures qui marquent une prise de conscience réelle de la BCE face à la dégradation de la situation économique suffiront-elles à combattre la déflation et ranimer la croissance ? Il n’est pas besoin d’avoir fait de grandes études d’économie pour répondre négativement.
Elles sont loin d’être suffisantes.

Pour plusieurs raisons
D’abord la demande de crédit des entreprises n’est pas au rendez-vous. Les entreprises raisonnent par rapport aux possibilités d’extension de leur marché. Actuellement, aucune ne fait le pari d’une augmentation. Du coup, l’investissement productif n’est pas à l’ordre du jour. Plutôt le désinvestissement via les faillites ou la centralisation du capital pour créer des grands groupes qui permettent de restructurer l’outil de production, supprimer des unités de production et des emplois et…alimenter la déflation.
Ensuite les banques rechignent à prêter justement parce que l’avenir des entreprises n’est pas assuré. Elle peuvent disparaître.
Enfin la question que se pose les banques n’est pas celle des liquidités. Elles croulent sous les liquidités. Elles ne savent plus où les placer sinon dans le domaine des matières premières ou des dettes souveraines. Le grand paradoxe de ce monde capitaliste qui n’en manque pas. Si les dettes souveraines n’existaient pas, le système financier pourrait mourir faute d’endroits où placer ses liquidités. Le discours sur la croissance de la dette est uniquement idéologique.

Pour inverser la donne, il faudrait que la BCE – comme l’a fait la Fed – finance les besoins de financement des Etats de la zone euro par la création monétaire. Le déficit ne serait plus un problème et la création monétaire ne restera pas confinée dans le secteur financier où elle ne sert pas la croissance de l’économie. Financer les besoins de financement des États se traduirait par l’augmentation du marché final via les dépenses de l’Etat qui seraient orientées à la hausse. La pression des marchés financiers ne se ferait plus sentir ouvrant la porte à une politique de relance.
Ensuite, il faudrait faire des choix éthiques. Orienter les dépenses vers la renaissance des services publics, la lutte contre les mutations climatiques et écologiques et non pas vers les dépenses militaires ou toute autre dépense somptuaire.
Pour dire que la politique de relance si elle est nécessaire n’est pas suffisante. Mais elle redonne de l’oxygène pour décider des choix d’avenir.
Les mesures de la BCE mettent en évidence, pour qui en douterait encore, l’imbécillité des politiques d’austérité…
Nicolas Béniès.

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