Une réédition qui s’impose

L’Oiseau en liberté.

Charlie Parker est, peut-être, l’incarnation du génie toute musique confondue. Ses aventures sont semblables à celles de Mandrake. Je ne sais si la génération d’aujourd’hui lit encore ces bandes dessinées mais ce magicien avait le don de se transformer, de se mettre en danger à chaque fois. Jamais le même tout en conservant la même apparence. Parker avait cette volonté. Ne jamais être le même, surtout ne pas se rejouer, susciter l’inattendu, la surprise. Etre là où on ne doit pas se trouver. Se mettre en danger, pour créer la nouveauté. Ne pas respecter la mesure pour mieux la retrouver, lui donner sa visibilité. Surtout ne pas faire semblant. S’impliquer totalement. Au risque de se perdre. De s’envoler vers des contrées dont on ne revient jamais. Longtemps, il a réussi ce tour de force qui nous apparaît, à l’écoute des enregistrements, comme une évidence. Une évidence qu’il a rendue possible. Avant lui, ces paysages n’existaient pas. Il nous les a fait découvrir comme il a permis à d’autres de les fréquenter. C’est vrai qu’ils donnent l’impression d’être usés.

L’écoute de Parker permet de leur rendre leur originalité. Personne n’a joué comme lui. Parce qu’il ne jouait pas. Sa vie est dans sa musique. Une musique qui conserve le goût de la découverte comme si, à son corps défendant, il était poussé vers des directions non prévues. Il faut entrer dans le monde de Parker. Pour entrer, au sens strict, dans un autre monde. Le sien. Qui, à force d’écoutes, à force de le fréquenter, devient le nôtre. Un monde d’une violente douceur, d’une force faite de faiblesses, d’envols successifs vers les cieux comme vers les enfers, cieux et enfers intimement mêlés. Parker sait comme personne que le diable est l’autre nom de dieu et que l’un dans cet autre – l’un et l’autre furent unis un temps – construit notre monde.

Frémeaux et associés par le biais d’Alain Tercinet – qui a écrit une biographie de Parker, un peu réelle, un peu rêvée le « Bird » ne fait pas partie totalement de la réalité – nous propose de retrouver le saxophoniste alto, compositeur spontané (le résultat d’un long travail, d’une mémoire gigantesque) pour le volume 5 de ses pérégrinations qui couvrent les années 1947 – 1949. Alain Tercinet redit, ce que nous avions souligné dans les rubriques des coffrets précédents, qu’il est impossible de proposer une véritable intégrale parkérienne. Pour une raison simple, sont découverts des enregistrements inédits plus ou moins en bon état, plus ou moins aussi triturés. Souvent, ils sont redondants par rapport à ceux déjà connus. Il arrive pourtant des surprises qui laissent pantois dans cette capacité de l’Oiseau de créer encore et encore et de laisser les auditeurs dans un état proche de la sidération.

Dans ces années qui vont être marquées par la deuxième grève des enregistrements, Parker termine son contrat avec Savoy, sous l’égide d’un producteur remarquable, Teddy Reig pour en trouver un autre non moins remarquable, Norman Granz et son label Clef. Le parcours retrace les séances de studio, faux départs y compris, les plages (alternate) non publiées à l’époque pour continuer à dresser le portrait d’un oiseau qui ne connaissait pas les limites, qui voulaient connaître l’inconnu.

Alain Tercinet a fait un choix dans les enregistrements privés. Beaucoup de musiciens ont enregistré Parker sur les machines de cette époque, magnétophones à fil, à papier dont la durée de conservation est limitée comme la qualité technique. Le but : étudier la technique parkérienne, l’enchaînement des idées pour se l’approprier. Souvent, comme Dean Benetti l’enregistreur le plus célèbre, saxophoniste lui-même, qui a été publié en un magnifique coffret de 7 CD par la firme Mosaic, seuls les solos du Bird sont conservés. C’est dommage parce que Bird répond aussi aux autres musiciens. Il nous manque une partie de l’histoire.

L’ouverture est superbe. Le Bird avec un grand orchestre conduit par Neal Hefti. Shelly Manne – cité par Tercinet dans un livret immanquable qui fait le prix de ces rééditions – se souvient que Parker n’était pas prévu et qu’il a mémorisé « Repetition », la composition de Neal Hefti après un coup d’œil sur la partition et une première écoute. L’enregistrement donne l’impression que tout a été organisé… Une superbe leçon qui aura peu d’élèves. Le maître est indépassable. Il faut dire aussi qu’il est pressé cet homme. Il lui faut toujours aller plus haut… Et il y arrive. Miles Davis, usé par Parker, par l’organisation du quintet, donnera sa démission. Il progresse à pas de géant. Il prend sa place. Il donne à Parker ce dont il avait besoin – après la tension de sa rencontre avec Dizzy Gillespie – de l’espace pour s’exprimer. Il part à la tête de son nonet qui marque les débuts d’un jazz qui s’appellera « cool ». Il avait besoin d’autres horizons.

Parker engagera un autre superbe trompettiste qui restera un peu dans l’ombre mais aura un grand rôle dans les évolutions du jazz, dans le post-bop, Kenny Dorham. Pour la première rencontre, il aura du mal à trouver ses marques, Parker ne répète jamais… Dans tous les sens de ce terme…

Le voyage, pour ce coffret de trois CD, nous aura transporté au Royal Roost – avec une petite erreur d’impression dans le CD1, ce n’est pas Tommy Potter mais Curley Russell le bassiste de ce passage à la radio présenté par la voix de Sid Torin qui annonce Curley Russell du 4 septembre 1948 –, un club qui se prétendait le berceau du be bop. Parker s’y produira régulièrement pour ces émissions de radio qui permet une qualité technique acceptable, d’abord en compagnie de Miles puis de Kenny Dorham. Une fin provisoire, le 3 janvier 1949, en forme de fausse reconnaissance de la nouvelle génération, pour ce « Metronome all stars ». La revue Metronome, comme Down Beat organisaient – c’est toujours le cas pour cette dernière – des référendums. Parker gagnera celui-là, les autres remplaceront les lauréats qui ne pouvaient participer à l’évènement. Heureusement pour nous…

Nicolas Béniès.

« Intégrale Charlie Parker ; « Parker’s mood », 1947 – 1949, volume 5 », direction Alain Tercinet, coffret de trois CD, Frémeaux et associés.

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